CHAPITRE IV
Quelques Elégances Romantiques
Arborer dos feutres ù la Rubens ou se pavaner dans des gilets-pourpoints, avoir des baliuts, des tapisseries, des émaux et des panoplies gothiques : autant de manies innocentes après tout, qui témoignent au surplus d'un goût assez vif du pittoresque, c'est-à-dire d'un certain sentiment esthétique, et qui en fin décompte ne risquent de devenir dangereuses que par les dépenses où elles peuvent entraîner. Mais le désir de se distinguer à tout prix du bourgeois exécré induisit quelques jeunes gens en des « élégances )> moins inoffensives. Parce que le véritable héros romantique a des nerfs d'acier, qu'il fume, boit, pratique l'orgie comme la pratiquait Byron lui-même, beaucoup d'adeptes du romantisme se crurent obligés en conscience de se donner des maux de cœur méthodiques, rituels. — et ils eurent des lendemains de fête pénibles. Hien n'était plus cavalier, plus Jeune-France. Il est vrai que le goût de ces « élégances » passait généralement avec la jeunesse. Tel devint plus tard respectable magistrat ou notaire modèle, qui avait mis d'abord toute son ambition à étonner ses camarades par des capacités qui n'avaient rien d'intellectuel. Puis, le bousingol est vaniteux, il est fanfaron : il boit deux ou trois verres de punch et conte sans sourciller qu'il en a vidé un saladier ou « une sou-
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pière ^ ». Mais iiiu' fois la part faite de la vantardise et de la hàl)leiie juvéniles, il reste que le romantisme fut cause de plus d'une nausée, et qu'il provoqua de belles, de copieuses, de romantiques indigestions.
On lit dans le Journal de notre humoriste parisien : « Je définis le Jeune-France ou romantique un bipède à long^s cheveux, qui fait des vers disloqués, s'habille le plus souvent dune façon ridicule qu'il appelle pittoresque et artistique, fume comme un sujet du Grand Turc et se grise comme un Templier «. La prétendue définition n'est qu'une boutade ; mais, comme toutes les boutades, elle contient une part de vérité.
Le Jeune-France fume. C'est comme le premier degré de l'initiation romantique-. De même qu'un collégien ne se considère comme détinitivement émancipé et véritablement jeune homme que du jour où il a grillé sa première
1. Encore n'en bnii-il pas toujours, et il lui arrive, comme à Tartarin, de se griser... d'imagination. « Les truculans et les truculanles du romantisme parlaient beaucoup des hauis faits de leurs orgies, mais ils buvaient de l'eau claire ». A Houssaye, Confessions, II, p. 20.
2. Il va de soi t^u'on n'avait pas attendu le romantisme pour « pétuner ». Cf. l'origine que Balzac (Œuvres complètes, \X, p. 611) assigne à la nouvelle manie. — Dans son \rl de fumer {i84i;. Baiihélemy disait simplement :
Deux grands événements signaleront celte ère. Le règne du tabac et du charbon de terre.
Sans nul doule. les conséquences économiques du second « événement » ont des chances d'être plus considérables ; mais le premier a son intérèl et le poète peut accorder sa lyre en son honneur.