‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 73 sur 95 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Air Romantique

Quand on aime les gens, rien n'est plus naturel que de désirer leur ressembler, u Moi, disait un obscur Jeune-France, j'aime tant les béros romantiques que je voudrais leur ressembler en tout : je voudrais avoir leurs passions, leurs babitudes. leurs manies, leur ])b\sionomie même... » L'obscur disciple traduisait ainsi dans toute son ingénuité ce qui fut le rêve de toute une génération : avoir la physionomie romantique ! Plus encore que de porter « un bullle et des souliers à la poulaine », c'eût été pour beaucoup « le suprême bonheur ». Quelques-uns même auraient tout donné pour un air de famille avec Cbilde Harold, Manfred ou Antony.

Ressembler à Manfred ! Oli ! la joie enivrante! Avoir la bouche anière et le front soucieux. Ignorer à jamais l'espérance riante, Et se sentir maudit ! Et blasphémer les cieux ' !

On jalousa les bruns, les <( fauves », comme on disait volontiers ; on se désola d'être blond, le blond n'étant, paraît-il, bien à sa place que

Sur le front calme et pur des douces châtelaines ; I. François Roussel, lojuin i832.

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on fit des prodiges d'ingéniosité pour donner à sa peau des reflets livides, verdàtres. cadavériques : il arriva même que des couleurs fraîches, un teint clair et riant, firent prendre lexistence en horreur. ^lais on corrigea de son mieux c les malicieuses erreurs » ou <i les fâcheuses insuffisances de la nature ». et il y eut des recettes à peu près sûres pour réaliser sur soi un peu de l'idéal rêvé '.

Lue châtelaine hien en chair, plantureuse, aux formes opulentes, eût été — dans la littérature à la mode, s'entend — une espèce de monstruosité, un ohjel de scandale, presque de dégoût. L'esthétique nouvelle imposa donc aux femmes une taille svelte, c d'une finesse de guêpe, avec des ondulations et des souplesses de liane », et des formes graciles, menues, « dune idéale fragilité ». C'est désormais le règne de la Sylphide, du <( charmant fantôme de légende ».

Etre mince, fluette, avec un col de cygne, des yeux d'outremer, des matités orientales, comme la duchesse de Berry ou M""^ de Dino-, avoir enfin, répandu sur toute sa gracieuse et mignonne personne dune « dia-

1. « On était, dans l'école romantique, tellement saisi par l'extérieur des hommes et des choses, que Petrus Borel devait ses grandeurs futures à son teint brun, à ses clieveux noirs, à son nez aquilin. à son corps-sec et nerveux qui le faisaient pareil au type créé par Victor Huao pour le personna^re de Hernani. Ressembler à Jean d'Aragon, et n'être pas un grand lionnne. que dis-je.' le plus grand des hommes, c'était une hérésie que nul membre du Cénacle ne pouvait concevoir. » Maxime Du Camp, Théophile Gautier, p. 3f).

2. Henri Bouchot, Le Lu.re français, chap. vu : Esthéti<]iie de la parure et de la beauté. — Cf. le rêve moyenâgeux du sentimental

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