Journal du u flâneur parisien », 17 mai i
3. Jd., ib., 10 octobre i833. On sait, par exemple, que la pauvre M°" de Staël eut à souffrir — déjà ! — de l'esthétique qui allait bientôt devenir à la mode, et que (( le genre Récamier » et « le genre Pauline Borghèse » lui firent du tort.
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effile tout ce qu'on peut el tant qu'on peut. L'unique ambition du couturier est de u faire du corps un fuseau ' », et la clientèle féminine seconde le couturier avec une bonne volonté incroyable. Il n'est gène ou torture qu'on ne s'impose aiin d'obtenir la taille idéale pour ré[)oque. une taille «guèpée». On n'est jamais assez fine, assez déliée, assez fuselée, assez « belette ».
« Il m'est arrivé, — lit-on dans le Journal de l' <i bumoriste parisien », à la date du 8 novembre i833. — il m'arrive encore et selon toute apparence il m'arrivera toujours de me moquer des femmes, peut-être parce que je les aime trop. Je leur dois amende honorable aujourd'hui : elles sont héroïques. Il faut que ces charmants animaux soient extrêmes en tout. C'est vrai, je ne vois qu'elles pour avoir l'héroïsme si continu, si souriant. C'est admirable, c'est merveilleux, c'est à faire mourir de jalousie et de dépit les quatre-vingt-dix-neuf centièmes du sexe qui s'est décoré lui-même du beau nom de fort, sans qu'on ait jamais réussi à bien comprendre pourquoi.
(( J'observais hier cette ravissante baronne de C***. Sans être une matrone, ce n'est pas une sylphide. Elle s'y eff'orce néanmoins, et. chose extraordinaire, elle y réussit presque. Je l'ai fait admirer à G***, sans rien lui dissimuler des motifs de mon admiration. G*** (une autre partie du manuscrit nous appiend qu'il était « membre d'une quantité innombrable de sociétés scientitiques ») G*** s'est aussitôt mis à calculer que chaque centimètre carré du corsage supportant vraisemblablement une pression de tant d'atmosphèi-es. la poitrine de cette gracieuse personne devait supporter le poids de je ne sais
I. « Entre 1820 et i83o, toule rimagiiiatiou du couturier se portera sur deux points : faire de la jupe une cloctie, du corps un fuseau »• (Cil. Siuiond, Paris de 1800 à 1900, I, p. 656.)
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combien de kilogrammes, quelque chose de terrifiant, enfin de quoi faire éclater la carapace de plusieurs hippopotames et réduire en bouillie une paire d'éléphants... Kt cette délicieuse C*" avait toujours le sourire sur les lèvres, Elle saluait, elle faisait des révérences, elle minaudait, s'inclinait, se relevait, aisée, gracieuse, ne plus ne moins que si elle eût été
dans le siinplc a|)pareil D'une boaufé qu'on vient d'ariaclier au sommeil.
Et penser que. dans le même salon, il y avait au moins une bonne douzaine d'émulés de cette aimable baronne !...
(( Les martyrs devaient avoir de ces sourires, au milieu de leurs supplices ; et vous êtes bien de vraies martyres, pauvres petites créatures qui sacriliez si pleinement et avec une intrépidité si charmante, à la mode contemporaine, à ses horreurs et à ses tortures. Vous êtes des martyres ; et que puisse le Dieu de toutes les clémences vous récompenser un jour des atroces fatigues que vous vous imposez pour donner à nos yeux, à nos imaginations et à nos cœurs, des fêtes que vous croyez devoir être délicieuses, et que quelques-uns de nous, misérables mortels, ont quelquefois en retour le mauvais goût de ne pas trouver exquises ! . . .
« i3 février (i83A). — On voit de plus en plus des tailles de guêpe, de libellule, minces, minces, et qui doivent être fragiles, fragiles!... On doit avoir peur, rien qu'en y portant les mains, de les briser comme verre ou comme fétu. C'est fort heureux que la danse
Ne soit plus des plaisirs réservés à mon âge ;
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il me semble que jamais je naurais osé toucher, même du bout des doigts, à de si cristallines, à de si craquantes personnes... »
<( 21 octobre (même année). — C'est instinctif, c'est malgré moi. Toutes les fois que je rencontre une de ces tailles à la mode, je m'envoie dans laçage thoracique une bonne aspiration, pour parler comme G***, afin de m'assurer à moi même que mes poumons ont bien leur libre et normal fonctionnement, toujours style G***. »
La mode nouvelle et ses excès mettent en verve les ironistes, surtout ceux qui appartiennent comme notre « flâneur », à la génération précédente.
Daprès un dessin inédit, un bourreau, dans un cabinet de toilette transformé en coquet échafaud, garrotte une jeune femme. Mais le carcan, au lieu de s'appliquer au cou, enserre la taille. Des convulsions secouent la pauvrette, qui essaie encore de sourire. Légende du croquis : Comment on devient une femme à la mode.
Dans un autre dessin, une élégante va s'habiller. Sous le léger vêtement du matin qui l'enveloppe encore, on devine une taille svelte, souple, élancée. Mais qu'est-ce que toute cette sveltesse et cette finesse naturelles, par comparaison avec Thorrible exiguïté du corselet de fer que lui présente sa caméristo, et qui ouvre ses mâchoires d'étau, dentelées, et effroyables comme la gueule d'un monstre ? Involontairement, la pauvre femme détourne la tête, cependant qu'elle offre son buste à l'impitoyable machine qui va lui broyer les os. Légende du dessin : V Andromède roman tique.
Le sujet était fertile en plaisanteries : on s'en permit beaucoup, — qui n'étaient pas toujours du meilleur atticisme. Nous n'en citerons qu'une.
Une série de six dessins à la plume, inédits, nous repré-
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sente les essais infructueux, pour se me! Ire à la mode, d'une femme envers qui la nature a été outrageusement prodigue de ses faveurs. La malheureuse, désolée d'être si evagérément pourvue, fait appel à tout son domestique pour réduire sa surabondante personne aux proportions impérieusement exigées par le goût nouveau. Femme de chambre, cuisinière, jardinier, cocher, tout le monde est à l'œuvre, tout le monde met la main à la pâte. On s'épuise à boucler, sangler, serrer, refouler et contenir. Efforts inutiles, efforls impuissants ! De désespoir, la cuisinière demande aux passants du renfort. 1 n débardeur d'abord, un charbonnier ensuite viennent se joindre à la courageuse petite troupe. Rien n'arrive à mater l'ennemi. Réduit sur un poinl. il glisse et s'échappe par un autre ; comprimé d'un côté, il coule et s'enfuit du coté opposé. Il déjoue toutes les tentatives, il lasse toutes les bonnes volontés, tant qu'enfin il s'élalc librement sur le champ de bataille avec l'insolence Irancpiille d'un trionq^hateur. Titre de la séiie : in noiivcdu frnvitU (rifcrcnlc.
Il y a cependant une autre méthode, moins barbare — en apparence, du moins — que le garrot, le corselet de fer et les efforts d'une domesticité unis à ceux d'un cliarbonnier et d'un débardeur, d'un résultat plus certain en tous cas, infiniment plus distinguée d'ailleurs : et c'est de se priver de nourriture. « On ne mangea plus, — dit Yéron, dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris, I, p. :>io, — on se mit à l'eau ; les femmes du bel air prétendirent ne plus se nourrir que de feuilles de roses. Elles créèrent cet usage, à table, de ne remplir et de ne parfumer leur verre qu'avec leurs gants, comme pour bien constater leur sobriété ». Une belle et riche santé fut alors considérée comme un accident déplorable, et on fit tout pour remédier au fâcheux accident. <( Moi qui écris ces lignes, —
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peut-on lire clans Y Histoire de la mode, de Challamel, p. i(J8, — j'ai connu bien des jeunes filles désolées d'avoir une apparence de santé, des joues roses et fraîches, parce que c'était c commun », disaient-elles K x
Et il en avait connu aussi, l' « ironiste paiisien ». Il consigne dans son Journal, à la date du 28 mai i83a :
(( La femme est, on le sait, un plaisant animal,
et sur ce point, beaucoup de jeunes fdles sont terriblement femmes. Est-ce qu'elles ne se mettent pas à ne plus vouloir rien prendre que des pâtisseries légères, des frivolités ou, comme je crois qu'elles disent, des mufflings ? Et pourquoi, dieux immortels, pourquoi ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, comme disait cette excellente marquise de Sévigné qui, elle au moins, ne dédaignait pas les nourritures solides. Par peur de grossir, d'avoir de belles joues, bien rondes, bien pleines, des joues « pétries de lys et de roses », des joues délicates où, selon le mot du poète ancien, repose et se blottit l'Amour ! Ellles en seraient désolées, elles ne s'en consoleraient pas. elles seraient capables d'en mourir, comme me disait hier cette péronnelle de petite G*** ! Mesdemoiselles veulent être à la mode, et la mode est d'être mince, pâle, transparente, diaphane, d'une immatérialité de vapeur, de brouillard... Et les mamans les laissent faire !... Morbleu 1 Je perdrais tout mon flegme devant de pareilles sottises -...))
1. Dans Les Secrets de la princesse de Cadignan ((Euvres. IX, p. 027), lîalzac parle des ((exagérations de diète que se pcrniettenf les minaudières », et on peut voir dans Le Cabinet des Antiques {\U, p. 5i) comment la duchesse de Maufrigneuse arrive à jouer à Timnialérielle.
■2. La verve d'autres ironistes pourrait s'exercer aussi sur nos
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El il le \)vi\\ en eflot, ou [)eus"en faut, il en a conscience tout le piemier ; et il s'en veut, vl il se cherche des excuses.
(( Mais aussi cette petite G*** m'a trop agacé l'autre soir ! Elle a de l'esprit cependant, de la répartie ; je cause volontiers avec elle, et c'est un vif plaisir ponr moi de faire trotter sous mes yeux ce joli petit animal de course, si nerveux, si coquet, de lui faire sentir la mèche... Mais c'est vrai ({u'clle m'a complètement exaspéré, hier soir
— Mademoiselle, vous plairait-il de ce suprême de pintade ?
— ,Ie vous remercie. Monsieur.
— Seriez-vous souHVanle ?
— Non. Monsieur.
— Mais vous n'avez rien j)ris tlepuis le commencement du dîner;* Feriez-vous comme les petites filles!' Vous réserveriez-vous pour la conlitme et les gâteaux •'
« Ma sotte plaisanterie l'emharrasse. elle rougit, et je vais regretter de lui avoir l'ait de la jjcine. quand M"" de L*** qui n'aime pas la petite G***, dont la finesse fait encore plus vivement ressortir ré[)aisse sottise de sa fille, intervient brusqnement :
— Le sccrel de Gabrielle n'est pourtant pas difFicile à découvrir, le premier roman venu vous le dira.
« Gabrielle se mord les lèvres, un éclair de dépit furieux passe dans ses beaux yeux noirs. Je détourne la conversation et l'orage. Mais une heure plus tard je lui ai fait avouer, dans un coin du salon, que son rêve secret, à elle et à la plupart de ses amies, était d'être à la mode, d'avoir le teint pâle et de grands yeux mélancoliques. Je me suis moqué d'elle, mais j'ai bien senti que je ne gagnerai rien
contemporaines, héroïques, à ce qu'il paraît, dans leurs efforts pour obtenir « la ligne», et y employant à peu près les mêmes moyens que leurs aïeules de i83o.
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du tout. Elle n'eu démordra pas, la petite sotte 1 Elle aurait trop horreur dètre vulgaire ; bon gré mol gré, elle attrapera l'air romantique 1...
(( J'étais furieux. Notre bonne amitié en soulIViia. Tant pis 1... Alais que j'aurais donc voulu tenir là, dans un coin du même salon, entre quatre yeux, un de ces écrivains dont l'insipide lecture engendre chez des enfants délicieuses de si pernicieuses billevesées!... »
Les écrivains ne sont peut-être pas les seuls coupables, et il n'est que juste de faire à l'ingénuité des lectrices la ])art qui lui revient de droit et ([ui ne laisse pas d'être considérable. Mais il est de fait que soigner sa guenille est quintessence de vulgarité ; et par la plume de Balzac la Mode constate avec son ironie habituelle une manie qui est en train de devenir générale et qui permet de <( reconnaître le degré d'élégance auquel on est parvenu'. »
u Depuis un an », en effet. « la gastrolàtrie a perdu beaucoup de son importance. Il s'est fait une révolution gastronomique assez honorable pour notre époque. On
I. « Un niailrp, viii inodiiiianc, reconnail lo degré d'élégance auquel est parvenu son aniphylrion, en jetant un coup d'œil sur la table ". Ln Mode, i83o, III, p. 218. — La mode ne dura pas. Les Lettres parisiennes du vicomte de Launay iM'""^ E. de Girardin) nous apprennent (I, p. Gi) qu'en 1887, les femmes s'étaient remises à manger; et on en trouvera la preuve dans le portrait qu'Eug. Guinot a fait de La Lionne (Les Français peints par eux-mêmes, II, p. 12). M"'" Dureynel a invité « ses plus chères camarades », MM™" deTressy et Primeville. « Je vous ai averties que ce serait sans façons : un véritable déjeuner de garçons, rien de plus: des huîtres, un pâté de foie gras et quelques bagatelles ; par exemple, j'espère que l'on n'aura pas oublié le vin de Cbanqiagne frappé de glace.
« On se met à table, une large brèclie est faite au pâté : les bagatelles se présentent sous la forme copieuse et solide d'un chapon trutlé et de divers autres plats de même importance. — Les trois lionnes mangent de tout, de manière à soutenir l'tionneur de leur nom, c'est-à-dire avec un appétit vraiment léonin. N'est-il pas bien naturel (pi'elles aient besoin de jirendre des forces pour résister au train (l'une vie pleine d'actixilc'. de mouvement et d'exercice .' »
l'air komantkjle i8q
commence à mépriser hi lubie. Lu supériorité de l'iiilciiig-enco étant de jour en jour plus sentie et plus désirée, chacun a "compris tout ce que l'àmc perdait de ressort dans ces luttes journalières, soutenues par l'organisme à propos d'un repas. L'ambitieux mange peu, le savant est sobre, et l'homme à sentiment a l'obésité en horreur. Or, où est le fashionable qui n'appartient à aucune de ces trois classes ? Ce dédain des jouissances gastionomiques fera nécessairement faire un pas gigantesque à la cuisine française : il s'agira pour elle de mettre le plus de substance possible sous la plus petite forme, de déguiser l'aliment, de donner d'autres formules à nos repas, de lluidilier les filets de bo'uf, de concentrer le principe nutritif dans une cuillerée de soupe, et de remplacer l'intérêt d'un suprême par des intérêts plus i)uissants... »
11 IVuidra donc c amuser l'estomac d'une manière ingénieuse, éviter une digestion, et livrer l'intelligence tout entière aux affaires, sans l'obscurcir... Pour atteindre à ce but, le génie trouve d'immenses ressources dans les légumes, les œufs, les herbes, les fruits, le riz, les muj'~ flmrjs » .
El le journaliste — qui est toujours Balzac — de proposer un menu qui lui païaît répondre à toutes ces exigences
MENC ÉLÉGANT
Des œufs frais. Des fraises.
Une salade. Thé.
Un pilau. Lait ou crème.
Beurre de Bretagne. Soda water.
Mujflings '.
I. La Mode, i83o. III, pp. 218-219. — L'article a été recueilli au vol. W des Œuvres complètes et I des Œuvres diverses, pp. 45G-46o. Il a pour titre : Nouvelle théorie du déjeuner. Il est amusant.
Très incontestablement, il n'y a pas là de quoi surcharger l'estomac; et tout (( modimane i qui suivra ce régime est bien sûr de ne jamais connaître d'indigestion.
On comprend l'embarras des maîtresses de maison, surtout quand elles sont jeunes, inexpérimentées, et qu'elles ont à faire la réputation de leur table, lout comme celle de leur salon. Au lendemain d'un dîner qu'elle a offert et où assistaient deux nièces de ministres, une de ces infortunées envoie à sa mère, douairière retirée en Bretagne, une lettre qui n'est qu'un cri de douleur et de désespoir. On ne lui ôtcra pas de la tête que son dîner a été manqué : presque personne n"a touché aux plats : on les remportait à peu près intacts ; seul le dessert a eu quelque succès. Son maître dhôtel cependant est un des meilleurs de Paris, elle le sait : puis, elle avait eu bien soin de demander conseil aux personnes d'autorité que lui avait recommandées sa chère maman, etc., etc. Le dîner a dû être impeccable, en effet. Mais M"'" d'il*** n'avait pas assez varié le genre de ses invités ou elle avait eu la main malheureuse : ils appartenaient pour la plupart au monde romantique et ils en suivaient les rites scrupuleusement.
Pour être plus à même d'observer aisément ces rites ridicules, il arrive qu'on prend à part de solides à-comples et qu'on ne s'asseoit à table que l'estomac bien muni et dûment lesté. C'était par exemple dans les habitudes de celle qui devait être un jour la trop célèbre M""" Lafarge. Il avait été un moment question de mariage entre elle et Laurent Jan. Notre prétendant avait remarqué que M"' Marie Cappelle ne prenait qu'une part modique aux repas auxquels elle s'asseyait, se contentant de sucer le bout d'un aileron de poulet ou de mordiller un fruit. Il la fait surveiller : M"" Cappelle ne se refusait ni bonnes côtelettes, ni succulents lilets, ni vins généreux, le tout