‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 76 sur 95 · L AIR ROMANTIQUE I9I · texte numérisé non relu

L AIR ROMANTIQUE I9I

savouré et déguslé en eaehelle. Celle hypocrisie dé|)lut. Les projets d'union restèrent toujours à l'étal de projets ^.

Dans la saynète inédile des Fashionablcs, une jeune femme mande son maîlre d'hôtel :

— Je dhic dehors à sept heures : dîner romantique.

Le maître d'iiôlel s'incline : il a évidemment l'hahilude, il a compris. Il énumère aussitôt le menu qu'à six heures précises il fera servir à Madame, menu plantureux où il n'y a ni œufs frais, ni mufflings, mais une avalanche de choses suhslantielles : truile du lac de Genève, filet au madère, carpe du Rhin, salmis de perdreaux, cuissot de chevreuil, truffes au cham|)agne, faisan rôti llanqué d'ortolans, et du Tockay, et du Bourgogne, et du Bordeaux, et du Marsala. et du Chy[>re, et du (Champagne : bref, de quoi traiter dix familles. Madame se déclare satisfaite -. Si elle louche à tous les plats, même du bout des dents, elle aura certes de quoi faire rimmatériclle et la vaporeuse au dîner oi^i elle a été priée ; elle jiouira tout à son aise prendre des airs rêveurs et mélancoliques devant son assiette et son verre vides, — à moins qu'au beau milieu du repas lomantique, elle n'ait, par excès de sciupules dans l'observation des rites à la mode, une belle et bourgeoise indigestion.

Peu importe qu'à ce ivgime bi/arre de privations et d'abstinence, surtout s'il est pratiqué loyalement et sans fraude, l'estomac se débilite et la santé dispaiaisse. Mieux vaut la mort que l'horreur de grossir et d'être matérielle.

1. Sur ces projets deniariage, cf. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, II, p. 327.

2. DemanJcz à monsieur la recette Qu'emploient les amoureux pour se mettre à la diète: Il suIRt d'arriver à table tout repu.

E. Augier, Gabriellf, II, i.

Etre malériellc ! C'est une idée à laquelle une jeune femme élégante ne s'habituera jamais ; et elle fera tout pour éviter un accident si lamentable.

« ... Désolée, ma petite Madeleine, désolée, la pauvre Anaïs est désolée. Elle pleure, elle se désespère, elle voudrait mourir. Ne ris pas, c'est sérieux, c'est très sérieux... Moi qui avais autrefois la taille si fine, tu te souviens, au couvent vous m'appeliez toutes Miss Libellule, j'épaissis, j'épaissis... C'est horrible, c'est odieux, c'est à se briser la tète contre les murs. Je n'oserai bient(M plus me regarder dans une glace.. Et ce n'est pas une nouvelle grossesse !... Oh ! vois-tu. c'est afi'reux. affreux. Jamais tu ne sauras comme je suis triste... Vois-tu ta petite Anaïs avec le profd de la T. R. Sœur Marie des Anges, — la T. U. Sœur Marie des Anges, nous le savons par ailleurs, était obèse et hydropique, — dont nous nous sommes tant moquées et que nous avons si souvent dessiné .3... Si je continue, c'est comme cela que je serai bientôt. Quelle horreur!... Je ne mange plus et en moins de deux mois j'ai avalé cinq litres de vinaigre. Si Gérard le savait ^ 1... » Mais Gérard ne le sut probablement jamais ; et si l'obésité menaçante a continué ses progrès, il y a tout lieu de croire que la tranquillité de son ménage en aura été sérieusement compromise.

La suprême distinction en efTet est de paraître alanguie, mourante, d'éviter tout mouvement vif par où pourrait se traduire une involontaire et instinctive gaîté. « Dans ce moment-ci — observe la Mode, i8ou, 11, p. 177 — tous nos jours ressemblent à des dimanches anglais ou américains. Une femme exciterait du scandale si, au bal, elle ne mar-

c. M""'' de C'** à M"« J*** au château de la B***. près Besançon, 4 février iS'S'i.

LAIU HOMANTIQUE Iq3

chaitpas comme une ombre échappée des limbes : si elle se livrait ù la gaîté de la danse, ou si elle exprimait un sentiment quelconque pal- un simple jelé battu.

— Est-elle folle :> dirait on. Que lui passe-l-il par la tête ? Mais elle est. ma chère, de la diMiiièie indécence, 'i

Et la preuve qne Balzac n'exagère pas — car c(>t cnlrefiletde la Modo est du gi-and lomancier — ou. si l'on veut, que les mêmes ridicules appellent les mêmes railleries, c'est que, dans sa (j)iiversioti d'a/i roiiumlique. |)aru(> justement la même année. Jay nous présente ainsi le tableau dune réunion selon le goni du jour.

L'escalier de la maison k est garni des deux C(jlés de cyprès et d'épicéas en caisse et en pots, surmontés à la dernière marche de deux saules pleureurs. In domestique en livjée rouge et noire nous introduit dans le grand salon surnommé le salon de la mélancolie. L'ameublement en estsond^reet sévère, (le salon est orné de quelques tableaux de la nouvelle école, ])armi lesquels on distingue le Cauchemar, une Expédition de Vampires, le Massacre de Scio, VApparilion d'un revenant, une volée de C/iaares-souris et la Bonde du Sabbat. »

Les personnages répondent au décor. « La maîtresse du lieu, en dépit d'un embonpoint un peu gênant, est velue dune robe blanche garnie de roses noires, et sa chevelure est arrangée en forme de papillons de nuit. Une jeune dame est habillée en Yclléda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore inédits, nous sont jiiésentés. Je remarque l'un d'eux que l'on a surnommé le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu'à demi-mots, et ne se déride jamais ; Jérôme, dit le Mélancolique, parce que, bien que la nature lait doué dune figure triviale et joyeuse, il excelle à décrire l'agonie des mourants ; sa muse ne sort

iq4 le romantisme et l\ mode

pas des ruines et des tombeaux ; il « chante le ver du cercueil ; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres ». Un autre jeune homme a été baptisé le Terrible : « Personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres et les phénomènes de la putréfaction... »

(( Penché près de la baronne Médora. muse de la rue Bleue, qui agile, en guise d'éventail, une petite branche de cyprès, quel est cet homme qui cache en vain son âge sous des prétentions de jeunesse ? C'est le comte de la Roche-Noire, auteur de nombreux romans et d'une ballade intitulée : u Le Spectre monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée et la ramène au grand galop à son cercueil. »

On se prépare à célébrer une grande solennité : la con- Aersion d'un classique. En attendant ce moment, chacun fait honueur à d'excellents rafraîchissements, ce »qui prouve que « si le cachet de la nouvelle littérature est que les poètes doivent paraître toujours tristes, languissants et prêts à mourir, cela n'est que pour la forme. Seulement les muses présentes lèvent les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux, et chaque verre de punch est accompagné d'un soupir. »

Mélancolie, tristesse, airs penchés, languissants, o saule pleureur », ce sont là moyens infaillibles d'avoir du succès, au témoignage d'A. Houssaye, dont l'expérience sur ce point particulier n'est pas négligeable. Aussi beaucoup de femmes « passèrent dans la vie comme des fantômes ». Et la justesse de l'observation est corroborée par les remarques de notre « ironiste parisien ». Il écrit, à la date du 17 avril 1835 :

(( Paris tout entier ne sera bientôt plus qu'un faubourg du Père-Lachaise. On coudoie des demi-vivants et on passe à côté de demi-mortes. J'ai souvent l'impression de

L AIR UOMVNTinUR Iû5

frôler des linceuls, et je suis surpris de ne pas voir plus, fréqucmmenl. sous les grands feutres et les toques à créneaux qui coiffenl nos contemporaines, la face camuse de la «grande fauclieuse elle-même. Mes contemporaines sont gaies, cest une justice à leur rendre, elles sont très gaies, aussi gaies qu'on peut être gai. »

Et le i8 mai et le ii juin de la même année : «... On ferait bien dabattre tous les arbres qui décorent nos boulevards et nos promenades ; leur joyeuse verdure est une insulte perpétuelle à la mélancolie noire, à la tristesse profonde des désespérées qui viennent promener à leur ombre leur inconsolable douleur. Des cyprès ! des cyprès ! qu'on mette des cyprès partout ou. fout au moins, des saules pleureurs ! et que désormais entre les arbres et celles quils protégeront il y ait une douce, une touchante haruionie 1... »

« ... Qu'importent la beauté, la joie, le sonrire de la lumière divine et le sourire encore plus beau dune belle physionomie ?... Respect à la douleur, ô mes frères profanes, respect à la douleur, à la fatigue, à l'écrasement, à l'épuisement, el donnez toute votre pitié aux pauvres créatures lasses qui ne respirent que la mort, n'aspirent qu'à la tombe, se font un suaire de leurs vêtements, ne veulent connaître que les larmes et ne plus comnujiiiquer avec le monde des fri\olcs mortels que par leurs éternels soupirs et leurs éternels sanglots !... »

11 n'est pas jusqu'aux <( modèles » des peintres et à leurs petites amies, — d'humeur plutôt joyeuse à l'ordinaire,

— qui n'affectent les allures à la mode. (( Camille Rogier

— lit-on dans les Confessions d'A. Houssaye (I,p. 3/io) — donnait çà et là l'hospitalité à une jeune fille toute romantique... Elle avait toutes les vertus de l'emploi, mince, pâle, les yeux bistrés, penchée en saule pleureur, ne parlant

îqG le romvxtisaie et la :\iode

que par monosyllabes. » Théophile Gautier lui-même s'amourache de cette Cydalise et c'est pour elle qu'il écrit ses plus beaux vers. Toujours au témoignage d'A. Houssaye, Roger de Beauvoir « court le monde avec une femme romantique qui croyait à Antony n. Amoureux enfin des « femmes romantiques ». personne ne l'a été « plus tendrement et plus violemment » que ce pauvre Lassailly, encore et toujours d'après la même source. Marie Cappelle non plus ne réalisait pas trop mal lidéal à la mode. La contagion est donc générale et elle a rapidement gagné toutes les classes de la société.

Puisque les hommages sont à cette condition, il ne sera jamais trop tôt pour essayer d'avoir la fameuse physionomie. On y travaillera dès l'enfance, quand on ne sera encore qu'une petite couvcntinc. et ce j^our le plus grand chagrin des mamans.

(( ... La santé de Gabrielle minquiètc, — écrit l'une d'elles. — Elle pâlit et maigrit de jour en jour ; elle a les yeux cernés, bistrés : je la trouve toute molle, languissante ; elle ne rit plus, et quand elle daigne sourire, j'aimerais autant la voir pleurer. Beaucoup de ses compagnes en sont là. »> C'est nous qui soulignons cette preuve des ravages qu'exerçait alors le mal. « J'ai cru d'abord que cela venait du régime qu'on suit au couvent. J'ai demandé ce que, jour par jour, pendant une semaine, on lui avait servi. Ce n'est pas de là que vient le mal. Une lettre qui traînait dans la chambre de la pauvre petite m'a tout appris. La malheureuse 1 Nécrivait-elle pas à la petite Jeanne D*** — surnommée la romantique, nous apprend un autre passage de la correspondance — qu'elle espérait bientôt être aussi pâle que son amie ^larguerite P*** — autre romantique, toujours d'après la même source : — qu'elle buvait du vinaigre, mangeait des citrons à la

L AIR ROMVNTIQLE I97

douzaine !... Vous |3ensez si j'ai prévenu la Supé*

rieure

La Supéiieuiv aura été bien fine, si elle a jamais enipèelié celle petite masque de Gabrielle de cultiver sa pâleur en vue de ses futurs succès mondains.

Ce violent, ce maladif désir d'être à la mode, peut aussi se manifester quelquefois d'une façon bien touchante.

Marie B*** aime un jeune peintre, adepte fervent de la nouvelle école. ?]lle l'a entendu plus d'une fois déclarer avec une ardeuj" intiansigeante ([u'mie femme tant soit peu inlelli^a^nte doit être de son temps, c'est-à-dire romantique, et romantique non pas seulement en théorie, mais en pratique, comme il lest lui-même : large feutre à la Rubens, cape espagnole, gilet-pourpoint, dont le col montant fait disparaître toute trace de linge, chevelure abondante, etc. De toute son àme la pauvre enfant voudrait plaire à celui que ses i^arents ne seraient d'ailleurs nullement fâchés d'avoir pour gendie ; et c'est un cousin, plus âgé qu'elle, et fort au courant de « ce qui se fait à Paris, » quelle prend pour confident de ses inquiétudes et de ses craintes. Conseils pour la toilette, avec accompagnement de dessins ; conseils pour la coiffure, toujours avec des dessins ; conseils pour ses lectures : elle sollicite, elle implore sans cesse. Elle serait si heureuse de penser et de sentir à l'unisson de son cher peintre ! si ravie surtout qu'il trouvât en elle « le reflet de ce qu'il aime tant !... n Elle est brune, par bonheur ; elle a même dans les veines un peu de sang créole : comment faire pour augmenter encore cette pâleur chaude que « dans sa bonté lui a donnée la Providence » ? Elle veillera, elle jeûnera, elle

I. Lettre de M""= Dubois, juin i830. — On sait que Madame Bovary résumait pour Léon Dupuis l'idéal romantique, /e/»/»e pâle de Barcelone, etc., et qu'elle buvait aussi quelquefois du \ inaigre.

îgS LE ROMANTISME ET LA MODE

se fera maigrir... Ce peintre aura été un barbare, s'il n'a pas savouré, comme il méritait de lètre. le bonheur d'avoir une femme si avide de conformer sa beauté aux principes de son esthétique.

Le régime a des inconvénients, sans doute, et qui même peuvent devenir particulièrement grades. Mais aussi les magnifiques compensations ! Ceci fera oublier cela. Est-il par exemple rien de distingué comme d'avoir l'air (( poitrinaire » ? Le malheur est qu'à force d'en avoir l'air, on peut finir par le devenir léoUcment. Certes, la conséquence est aussi fâcheuse qu'il se puisse : on ne s'y dérobera pas cependant, et quand on s'avisera du danger, ce sera quelquefois trop tard.

(( ... Ne m'en veuillez pas de vous écrire une lettre si courte, et vous le sentez bien, si triste. Je reviens de chez cette pauvre M""" T***. qui a perdu sa fille hier. Elle est morte à dix-neuf ans d'une maladie de langueur. A force de se priver de nourriture et de n'absorber que des choses acides pour se faire maigrir, la pauvre enfant s'était abîmée (sic) le teint et l'estomac. On lui avait fait croire et elle avait lu dans de certains livres abominables et qu'on devrait bien faire jeter au feu, qu'il était de bon goût d'être mince et d'avoir la figure prde. Croiriez-vous qu'elle lisait une partie de la nuit (car sa mère ne la surveillait guère et elle n'a su la chose que trop tard), uniquement pour avoir les yeux cernés ? Comme si ce n'était pas le plus grand des péchés d'attenter à l'œuvre de Dieu et de se ruiner la santé par vanité pure ! Inspirez à votre Afadeleine des sentiments plus modestes et surtout plus chrétiens K.. »

On est tenté de croire qu'il n'y a là qu'affirmations et

Page 1