‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 88 sur 95 · T, MR ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

T, MR ROMANTIQUE

faits cps n-rands poètes (juclle aime tant, sans oser le dire tout haut, par crainte de déplaire à son mari :' Quel génie que ce M. Victor Hugo ! et quelle chose divine que cette pièce à'IIcruuni ! Hélas ! elle ne l'a vue qu'une fois. El elle voudrait la savoir pai" cœur ! Mais il doit en savoir, lui. des passages, des scènes entières. Oh! qu'il les lui déclame : elle sera tout oreilles, elle sera ravie!... Le moyen de résister à de si charmantes supplications ?

Notre romanti({ue commence. Il s'anime hientôt; l'enthousiasme le gagne, et l'enthousiasme lui fait aussi presser le pas. Ceijeiidant le soleil se fait plus chaud, et la montée plus dure. Marche et déclamation combinées essoufflent le Jemie V lancc : il ruisselle, et le lyrisme de son auteur lui faisant oublier toute prudence, il s'éponge. Horreur! son mouchoir est vert, complètement vert! M""" de L**' s'affole ou fait semblant. Elle crie. On se précipite. De longs fdets verdâtres coulent le long des joues du malheureux acteur improvisé. Il est hideux à voir. On dirait un lépreux, du visage duquel suintent des choses purulentes... La petite espiègle, occasion du désastre, a le bon esprit et le bon goût de se trouver mal; et tandis qu'on s'empresse autour d'elle, notre romantique, détrempé, déteint, s'enfuit et court encore^.

Autre précaution excellenle : soyez toujours siir de vos compagnons, si vous voulez vous donner la figure à la mode. Un na'if Jeune-France accepte une partie de plaisir, et il y va, c la figure sombre comme la nuit ». De malicieux amis débouchent une bouteille de Champagne sur sa tête : et notre Othello, barbouillé de mousse et de suie

I. Septembre i836. Nous avons rapporté l'aventure parce qu'elle est amusante ; mais des accidents de cette nature, à n'en pas douter, ont dû être fort rares.

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liquide, soulève de tous côtés des rires inextinguibles, qu'aAivent naturellement sa fureur et son dépit.

Assurez-vous enfin que vous nêtes exposé à aucune maladie de peau. Toutes ces mixtures, si vous ne les fabriquez pas vous-même, ne sont pas inoffensives pour tout le monde, nous l'avons dit '. Il y a des eczémas dont Lara. Manfred ou Antony sont responsables. Mais sans doute les victimes se seront-elles consolées des désagréments d'une affection cutanée par la noblesse et le caractère esthétique de son origine.

Peut-être encore sericz-vous parliculièrement flatté davoir un front vaste, la largeur du front passant en général pour lemblème du génie, et un front « capace », comme disait O'Neddy, ne pouvant receler que de grandes pensées, « des pensées effrayantes de profondeur, immenses comme le monde, incommensurables comme les abîmes des cieux. )> Rien de plus simple à la vérité et le Daniel Jovard des Jeune France vous donnera la recette en un instant.

u Jusquà ce jour, dit son historien Théophile (iautier, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme M. Jourdain parlait en prose, sans s'en douter : il n'y avait pas fait la moindre attention. Ce front n'était ni très haut, ni très bas; c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un front de génie, à l'instar des g-rands hommes d'alors -. Pour cela, il se rasa

1. Tout le nidiido sait aujourd'hui que riou n'est plus dangereux que les teintures à base de plomb, et qu'elles peu\cnt produire des maladies graves et des désordres mentaux terribles.

2. Le lecteur fera bien de regarder dans Le Ronuinlisme et l'édllenr Renduel, de M. Ad. Jullien, pp. 1.57 el 209. deux caricatures de Benjamin Roubaud : <( M. V[ictor] H[ugo], la plus forte tête romantique » ; et « Victor Hugo et ses principaux partisans ». Le front du grand

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un pouce OU deux de cheveux, ce qui ragrandit d'aulant, et se dégarnit lout à fait les tempes ; au moyen de quoi il se procura un haut de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger ^. »

C'est ce que font couramment quelques jeunes gens du quartier latin. Ces « émules de Victor Hugo et de Byron », comme ils s'appellent modestement entre eux, ont formé une espèce de société, la société des « latifronts » ou fronts larges. Le nombre des membres s'en éleva même, paraît-il. en iS.f'i, jusqu'à dix-huit. Ils ont un coiffeur spécial et ils obtiennent leflel cherché par le procédé que décrit Théophile Gautier. L'un de ces u déplumés » ou « dégarnis », comme on les appelait par ironie, a même daigné nous confier que cette coiffure avait aussi (( l'avantage de donner à la crinière une apparence plus léonine. » L'air léonin et l'air de génie valaient bien le sacrifice de quelques mèches.

Pour le reste, cheveux noirs, d'un noir de jais, de corbeau, sourcils arqués, mèche fatale, faites choix d'un bon coiff'eur, tout simplement -. Il y en a partout. Vous n'avez

poète y .1 des proporlions colossales. Voir encore, ib., p. 371, le dessin satirique de Grandville : (( Tiié artistique assaisonné de grands hommes. »

I. Cf. Cliallaniel, Souvenirs d'an liinjohUre, p. i4G. — « Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithographie d'un de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont meuleuses ces esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à la personne des gens célèbres, comme si leur visage était une propriété publique. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez byronienne, offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de Napoléon a fait tuer de maiéchaux en herbe. » lialzac. Modeste Mujnon, I, p. 4o2. Cf. encore Les Comédiens sans le savoir {W, p. 292) et (Ib., pp. .'iocS-3io), la scène de Marins coiffant Gazonal. Il y a probablement de la charge, mais la charge est bien amusante.

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