I. Madoloine Desvignes, i"? février i
a. Les Fashionables ou les Goûts du jour, saynète inédite, i83j.
2'i LE UOMWÏISME ET LA MODE
parler le langage du temps et respecter la couleui' locale L
Rien ne serait facile comme de multiplier à ce propos les témoignages que fourniraient si libéralement les dessins et les tableaux de l'époque. Peut être vaut-il mieux faire voir, à laide de documents inédits, que la nouvelle mode est partout adoptée avec une espèce d'enthousiasme, et que <( le plus vif plaisir » que pût éprouver une Parisienne, au début de la période romantique, « était de ressembler aux arrière-grand'mères des arrière-grand'mères de ses arrière-grand'mères », comme dit « l'ironiste parisien ».
(' i8 mai [i83/ij- — Je rentre de ma promenade quotidienne. Soleil éclatant, temps splendide. Toutes les plus élégantes toilettes étaient dehors. Je me suis amusé.
(( Dieu est un grand bienfaiteur. Il pourvoit paternellement à nos distractions, et il a pris évidemment la mode et les femmes pour auxiliaires. Que ces aimables et frivoles personnes s'acquittent donc bien de leurs providentielles fonctions !
« J'ai rencontré M'"" B***. salué M"'" H***, causé quelques instants avec M"" Z***. J'ai admiré leurs toilettes comme il convenait, et comme leurs yeux et leur petil manège m'y invitaient. Mais quelles toilettes ! Cétailà se croire aux temps de Charles ^ II ou de François I".
u Par curiosité, j'ai demandé à la belle M'"" B*** » (une autre partie du manuscrit nous apprend que la sottise de M""' B*** était légendaire dans son milieu) « si elle n'avait pas rcnconiré Agnès Sorel. Elle m'a répondu que cette dame n'était pas de ses relations, qu'elle le regret-
I. D'après 13alzac {Œuvres complèles, \1. p. 187 : Splendeurs el misères des courtisanes), les inanclics à gigol devinrent si « monstrueuses ». que « les femmes eommc il faut » y substituèrent bienlôl dos <( bouflants pinces par des liserés. »
LA TOILETTE FEMIMNE 20
tait. — (1 Avait-elle des manches comme cela? »> m'at-elle demandé avec inqniétudc. J'ai répondu qu'elle avait au contraire des manches collantes et fort plates. Elle a été rassurée. Elle a souri, n Cette M""" B*** est décidément exquise.
« Je l'ai un peu poussée, et elle m'a avoué que cette toilette-là n'était rien à côté de la toilette hleu saphir qu'on lui préparait. Chez elle, et ailleurs sans doute, on sera ohligé d'élargir les portes, ou elle devra passer de travers'. Bref, de quoi faire crever de jalousie toutes ses amies, affirme-t-elle. Elle m'a dit les dimensions de ses bouflants. Trois ou quatre mètres de circonférence peutêtre. J'ai oublié. Enfin quelque chose de pyramidal -. » — Remarquez comme ce railleur des modes romantiques parle naturellement lui-même le jargon romantique. — « Cependant, les manches que je vois parlout me paraissent déjà plus que suiïisantcs. On dirait que nos aimables divinités se sont appliqué une monigollière de chaque côté. Que le ciel leur soit propice et qu'il garde sous triple clef tous ses vents orageux, pour ne pas emporter comme fétus ces nouveaux chérubins l'omantiques ! »
INIéme année, lo octobre. « Aimez-vous le moyen âge. i* On en a mis et on en met partout. Les premières semaines, c'était amusant: aujourd'hui ça commence à devenir monotone.
« Visite à M""" P*** cette après-midi. Toujours ces jujDCs interminables qui ondulent comme des serpents, et ces afreuses manches gonflées comme des outres. J'ai eu un mouvement d'humeur. J'ai demandé : « A quand le hennin.^
1. Ce que l'ironiste de i834 disait des manches, les ironistes de 1911 pourraient le dire des chapeaux.
2. ^oyez,àhlfin du chapitre \, l'Air roinantûjue, quelques-uns des mois alors à la mode.
— Le hennin ? qu'est-ce que cela?
— Une coiffe très haute.
— Avec phimes et rubans ?
— Oh !... Toute simple, unie.
— Une cornette, alors! Merci bien. »
Deux ans plus tôt. un vicaire d'une des plus élégantes paroisses de Paris exhalait ainsi, « dans le sein » d'un ecclésiastique de province, la iTiélancolie dont u la légèreté et la frivolité » de ses contemporaines lui « emplissaient l'âme )) :
a ... C'est à croire que nous sommes abandonnés du Ciel. Partout les plus affreux spectacles et les plus horribles misères ; » — on sait les ravages du choléra à Paris en i832 — « partout la mort qui se met en évidence, comme dit Bossuet, et de la façon la plus épouvantable ; et partout aussi, hélas ! le même oubli des élémentaires devoirs, une insouciance à faire frémir. Où allons-nous, Dieu de miséricorde, où allons-nous!' Celles qui devraient donner le bon exemple à votre peuple, qui ne devraient penser qu'à prodiguer aux pauvres et aux malheureux les marques de la charité chrétienne, on les voit occupées des intérêts les plus vils et les plus mesquins. Leurs frères agonisent à leurs côtés, et elles pensent à leur parure ! Elles ne songent qu'à se vêtir comme les impudiques Isabeau de Bavière et Marguerite de Bourgogne, au lieu d'imiter la modestie de Blanche de Castille ! Leur vanité s'étale et se boursoufle de la manière la plus outrageuse, jusqu'à cacher la vue des saints autels à tous les fidèles qui n'ont pas le privilège du premier rang^.. » Périphrase charmante — dont l'excellent abbé n'a pas dû être mécontent et qu'il aura vraisemblablement employée