‹ Le romantisme et la modeChapitre 15 sur 99 · LA DUCHESSE DE BERRY · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE BERRY

en chaire — pour désigner les manches à gigol, — et un de leurs ordinaires eflets.

A des esprits moins sérieux, et dans des circonstances moins tristes, la nouvelle mode inspire toutes sortes de plaisanteries faciles.

Dans cette même saynète des Fashionables, deux amoureux, au beau milieu du salon, se dévorent du regard et se serrenlpassionnément les mains, sans plus se préoccuper de la mère de la jeune fille ([uc si elle était à mille lieues de là ; or elle n'est séparée du jeune couple que par une amie de la maison, très élégante bien entendu et mise à la dernière mode. Elle a naturellement des manches à gigot, et (( derrière ce rempart ("ormidable », nos jeunes gens se sentent « aussi en sûreté que derrière l'Himalaya ! »

Il est très probable aussi que les fameuses manches ont dû abriter des gestes moins innocents que ceux de nos aimables fiancés.

Pour prodigieuse qu'ait été la vogue des manches à g:igot, celle de la toque à créneaux l'a égalée, sinon même dépassée.

La toque à créneaux ! C'est en effet l'autre grand enthousiasme de l'époque, et le plus expressif peut-être. Mieux encore que les berthes. les tabliers et les bonnets à rubans, elle symbolise le goût du jour. Elle est « pour le beau monde du temps de Louis-Philippe un signe intégral, l'affirmation absolue du moyen âge o. Cette « chose bouffante I) a été « par moitié inspirée d'une coiffure à créneaux regardée comme celle de Jeanne d'Arc ». Il n'en fallait pas davantage pour que «bon nombre de douairières »

aient tout aussitôt affecté de s'en couronner, (( pour l'amour du moyen Age. de la Pucelle d'Orléans, des ancêtres et de lllistoire ». Epoque vraiment unique, avons-nous dit. où loyalisme et coquetterie pouvaient ainsi s'entendre et se prêter de façon si touchante un mutuel secours !

Quand on fait lloller un étendard, on ne saurait le faire flotter trop haut : la toque à créneaux prit donc assez rapidement sur de certaines têtes des proportions formidables. (I M""" de Béarn, fille de M"" de Tourzel, en arbore une si démesurée et si imposante que sur son corps fluet elle paraît la toque de Cîessler juchée en haut d'un mât ». La taille ou le teint s'en accommode ou ne s'en accommode pas du tout ', celle qui s'en couvre le chef peut avoir des opinions royalistes, ou ne pas avoir d'opinions, — ce qui a dû être le cas le plus ordinaire : — la loque à créneaux triomphe sur toute la ligne. « Du haut en bas de l'échelle sociale », comme disait un jeune clerc de notaire dans une opportune métaphore, toutes les femmes en raffolent. \oyez plutôt les gravures de mode et les dessins du temps, surtout l'œuvre de Tony Johannot, les premières lithographies de Gavarni et celles d'Achille Devéria-.

Les correspondances entre jeunes femmes sont encore plus instructives.

I. <( De quelque façon qu'on la traite (la toque), elle reste désolante, revèche... Possible!' elle ne l'est que sur un minois déjeune fille, sur une frimousse mutine, quand on a chance d'oublier le pavillon en l'iioiuieur de la marchandise qu'il couvre. Mais rencontre/ dessous la figure hommassede la duchesse d'Angoulème, le profil do pie de M""" Haudebout. le nez de perroquet de la veuve de la Grande Armée, la toque est une monstruosité pure. » Bouchot, Le Litxe /ranimais, p. 183. Ces réHexions, tm peu chagrines, s'appliquent tout naturellement à la toque à créneaux.

3. Sur les toques d'Ilerbaull, cf. Balzac, Illusions perdues, au tome Vil des OK» (Tes coniidt-les, p. 270; et voyez ibicL, p. 175, le «béret tailladé eti velours noir », (pie porte M'"* de Bargelon.

LA TOILETTE FEMINLNE

« ... Quel dommage, ma toute belle, qu'un caprice inexplicable de ce lou de Gustave vous retienne loin de Paris au moment où on s'y amuse le plus ! Vous y ririez comme une petite folle que vous êtes... Hier soir je vous ai soubaitée passionnément près de moi. Nous étions en voiture avec cet écervelé de .Jacques, que j'adore, comme vous savez. Il connaît tout le monde à Paris, comme vous savez encore, et, vous le savez toujours, comme il ne manque pas d'esprit, ses saillies vous auraient fait rire aux éclats. Il était hier dans un de ses bons jours... C'était si plein de toques à créneaux que, disait-il, tous les remparts de toutes les villes de France avaient dû se donner rendez-vous ici. On ne voyait que cela. Je ne vous nommerai pas toutes celles que nous avons rencontrées, » ce qui n'empéclie pas la fine mouche d'en énumérerà son amie une bonne douzaine. « Mais croyezvous que la vieille S*** se promenait avec cela sur sa vieille perruque jaune !* C'était à mourir ! « Un vieux serin avec la casquette d'un archer! «) disait en ricanant cet endiablé de .lacques. Vous n'en croirez pas vos yeux, et vous allez accuser comme toujours mon humeur médisante ; je vous jure pourtant que c'est la vérité toute pure. 8a fille Mathilde à ses côtés, très en beauté cette aprèsdînée-là, avait aussi le même objet sur sa jolie chevelure blonde... Allons, ma petite belle, il faudra nous décider à faire comme tout le monde, puisque c'est une fureur. Voulez-vous que je vous en commande une, afin qu'elle soit sûrement prête pour votre retour^ ?.. . »

Une autre parisienne écrit à sa mère — qui passe l'hiver à Rouen :

« ...Maintenant, que je vous fasse un peu rire, ma clière

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