Gabrielle Terrier, i/i octobre i
3. << Parmi les innombrables variétés de Jeune-f^rance, une des plus remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. 11 y a le .Teune-France byronien, le Jeune-France artiste, le Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur. fumeur, avec ou sans barbe... Mais de toutes ces espèces de Jeune-France, le
Il sulïit en général du moindre incident pour c lancer » une toilette, comme on dit, ou pour faire adopter un détail de costume. Le fameux gilet rouge de Théophile Gautier avait causé trop de bruit et trop de scandale pour rester sans imitateurs. Le gilet fut donc un instant la préoccupation dominante du Jeune-France, comme il fut la maîtresse pièce de son accoutrement ^ . Un gilet est <( tout un programme » : dès lors on le « cultive » et on r « arbore ».
Qu'on se rappelle les soins minutieux que, dans Celle-ci
Jeune-France moyen âge est la plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médiocrement curieux à examiner » ; ce qui est la vérité même, si l'on s'en rapporte au portrait que Théophile Gautier trace d'Elias Wildmanstadius, né trois cents ans trop tard, aussi dépaysé en i83o, avec son âme du xv" siècle, qu' « un sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables parisiens », réduit à « s'isoler en lui-même » et à « se créer une existence à part », et se logeant dans « une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies », qu'il trouve seulement « un peu moderne » : « elle ne datait que de i5r)o tout au i^lus ! » La cheminée cependant y a « un manteau blasonné. sous lequel toute une famille se fût assise » ; les tapisseries, « de haute lisse », représentent « des passes d'armes et des sujets de chevalerie » ; enfin tout est au moyen âge dans ce singulier logis, et « afin d'être assorti à ces meubles », celui qui l'occupe porte a toujours chez lui un costume du moyen âge », « surcot de samit armorié, jambes mi-parties, souliers à la poulaine, cheveux fendus sur le front, chaperon en tête, dague et aumônière au côté », etc., etc. Portrait fantaisiste, ou plutôt fantaisie caricaturale, dont Théophile Gautier a pu cependant trouver quelques éléments dans la réalité, puisque l'original n'est autre que Célestin Nanteuil, « si parfaitement moyenâgeux, — dit Maxime Du Camp, dans son Théophile Gautier, p. 4o, — qu'il a servi de type pour le personnage d'Elias Wildmanstadius ».
I. Sur les «étourdissants gilets » d'Eugène Sue, cf. Pontmartin, Mémoires, l, p. t^'^, et les Dandys de M. .T. Boulenger.
et celle-là, Rodolphe et Albert apportent à la confection ou plus exactement à la combinaison du précieux objet.
" Après déjeuner, les deux amis agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.
« Rodolphe dessinait. Albert découpait les morceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre au tailleur.
(I Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table :
— Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle d'homme ! Et dire que la société est en dégénérescence ! Calomnie atroce! on ne sest jamais mieux habillé ».
Pour l'être le mieux possible, surtout pour l'être d'une façon différente de la façon commune, Rodolphe et Albert remplaceront le collet du gilet par <( un hausse-col de même étoffe, bouclé par derrière », et ils obtiendront ainsi (( le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante )>.
On croirait volontiers que Théophile Gautier se moque, que ce Rodolphe et cet Albert ne sont qu'une exception. La vérité est que la petite scène qu'on vient de lire s'est jouée plus d'une fois, et qu'il y a eu souvent des délibérations de celte gravité entre jeunes adeptes de l'esthétique romantique. Le Journal de notre u flâneur parisien » en contient une preuve amusante.
(( •?J\ janvier [1882]. — L'après-midi d'hier fut pour
moi quelque chose d'inoubliable. J'étais entré par hasard chez le jeune de C***. Ma présence a interrompu un instant une réunion solennelle, que sur mes instances on a bien voulu continuer. On aurait juré une séance du Conseil d'Etat ! Ces petits messieurs causaient toilette et il s'agissait... de deux gilets !
(( Sous le beau prétexte que j'ai un peu de goût (les vils flatteurs 1) et que je puis être renseigné sur de certaines choses, on m'a fait l'honneur de me demander quelquefois mon avis. A quoi j'ai modestement répondu qu'ils étaient mes maîtres. Ils l'ont bien prouvé.
« J'ai donc appris que le gilet avait une importance capitale aujourd'hui, que c'était la pierre de touche». — si la métaphore est de l'auteur du Journal, il n'avait pas peur, lui non plus, des figures hardies : — «... la pierre de touche, en fait de goût, de celui qui le portait : qu'il suffisait d'un gilet pour rendre un homme célèbre ; et on a cité quelques-uns de ces heureux mortels », — c'est bien dommage qu'il n'ait pas jugé à propos de nous citer, lui aussi, leurs noms; — « ...et naturellement M. Théophile Gautier en tête, qu'ils appellent familièrement Théo.
« La discussion alors s'est engagée.
(( D'abord il a été question de la nuance. De l'avis unanime, il la fallait vive, rutilante, flamboyante, enfin tout à fait Jeune-France et romantique. Tout de suite on s'est arrêté au rouge. Il n'y a eu désaccord que sur la variété de ce rouge. Ponceau, grenat, carmin, nacarat, pourpre, cerise, groseille, sang de bœuf, flamme d'enfer, et beaucoup d'autres belles choses que je n'ai pu retenir, après avoir tout passé en revue, on s'est décidé pour le pourpre. Mais pour que le gilet de M. B*** et celui de M. de T*** n'eussent pas l'air d'être la copie l'un de
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l'autre, on a décidé quils seraient coupés, le premier, de petites lignes verticales noires, et le second, de petites lignes horizontales vert foncé. Consulté, j'ai imperturbablement répondu que ce serait très beau et je me suis retiré. »
« 28 janvier [i83i|. — La discussion sur la forme des deux fameux gilets a été, paraît-il, un peu longue. Cependant là-dessus aussi on s'est mis assez vite d'accord. On voulait le genre pourpoint. Il ne s'agissait plus alors que de quelques détails. Les gilets seront lacés derrière. L'un aura le col moins haut, mais il descendra plus bas et plus en pointe. Heureux jeunes gens ! »
Nous savons, de même source, que les rutilants gilets de MM. B*** et T*** « se pavanèrent » par les rues et les boulevards, et qu'ils eurent beaucouj) d'imitateurs. Le contraire eût été pour étonner. La mode nouvelle avait quelque chose d'éclatant. — d'insolent, disaient ses détracteurs, — bien fait pour plaire à la jeunesse. Romantique ou non. la jeunesse l'adopta. On ne vit plus sur les poitrines masculines que (( rutilances et flamboyances ».
« Grâces à Dieu, — écrivait une mère de famille à une de ses amies, le 17 octobre i832, — grâces à Dieu Germain va bien maintenant. » Le jeune homme relevait d'une maladie grave, fièvre typhoïde peut-être, peut-être choléra : on sait les ravages terribles du choléra cette même année. « La santé lui est tout à fait revenue, et la coquetterie avec la santé. C'est de son âge, et vous pensez si, après de si atroces angoisses, nous nous faisons lui plaisir de satisfaire les moindres caprices du pauvre enfant ! Il veut avoir un gilet de couleur, un gilet rouge, comme la plupart (Je ses camarades ; il aura son gilet rouge. 11 en aura même deux : celui que lui donnera son jière sera
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rouge pur. celui que je lui offrirai sera rouge aussi, avec de tout petits points bleu indigo ; el tous deux se boutonneront ou se laceront par derrière, afin que la poitrine soit mieux moulée et (pielle se bombe comme une cuirasse, comme il dil... Il porterait un corset, sil l'osait... Mais croirez-vous que le petit coquet veut que ce soit une couturière qui lui fasse ses deux gilets?... » — pour que « la poitrine soit mieux moulée », évidemment 1 — « Mandez-moi si Gustave et Henri sont aussi coquets et aussi exigeants*... »
S'ils ne l'étaient déjà, Gustave et Henri le seront sûrement devenus, pour ne pas être trop en retard sur l'ami Germain et la plupart de ses camarades.
Que de modèles s'offrent dailleurs à l'admiration de cette turbulente, ardente et folle jeunesse, et f[uels modèles ! Ne parlons pas de « l'incomparable», du légendaire <( ïliéo I) : mais Eugène Di-véria ne porte c\ue des « frocs évasés )) qui lui dégagent la poitrine « bombée par des gilets en forme de pourpoint » ; Jehan du Seigneur a « un pourpoint de velours noir taillé eu pointe emboîtant exactement la poitrine et se laçant par derrière- » ; la plupart des lapins et des Jeune-France s'habillent comme Jehan Du Seigneur et comme Eugène Dcvéria. et bon nombre de petits jeunes gens seraient i)ar trop désolés de ne pas leur ressembler.
Un bon gilet-pourpoint doit prendre et enserrer le col aussi bien (jue la poitiine. C'est « suprême élégance romantique » que de « ne laisser Aoir aucune blanche tache de linge » ; et la plupart des portraits de l'époque, on le remarquera, observent scrupuleusement ce point