‹ Le romantisme et la modeChapitre 36 sur 99 · Théophile Gautier, Histoire du ronianlisme, p · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Histoire du ronianlisme, p

•jS r>E ROMANTISME ET LA MODE

on faveur de la barbe », que Théophile Gautier, vers les dernières années de la Restauration, avait faite solennellemcnl. Le plaidoyer est amusant, et caractéristique : on dirait. ;iu début du moins, une transposition de.T.-.l. Rousseau.

« Cette tête de l'homme, cette tête d'Adam, que Dieu a faite belle, la société tend à la faire laide. Dieu avait créé ce mag^nifique cache-sottises, la barbe. Que de choses, en eflet, au grand avantage de la face humaine, disparaissent sous la barbe : les joues appauvries, le menton fuyant, les lèvres fanées, les narines mal ouvertes, la distance du nez à la bouche, la bouche qui n'a plus de dents, le sourire qui n'a plus d'esprit 1 A toutes ces laideurs, dont quelques-unes sont des misères et quelques autres des ridicules, substituez une végétation épaisse et superbe qui encadre et emplisse le visage en continuant la chevelure, et jugez l'effet! L'équilibre est rétabli, la beauté revient. Conclusion : il faut qu'une tète d'homme soit bien belle, bien modelée par l'intelligence et bien illuminée par le génie, pour être belle sans barbe ; il faut qu'une face humaine soit bien laide, bien irrémédiablement déformée par les idées étroites et la vie vulgaire, pour être laide avec la barbe. Donc laissez croître vos barbes, vous tous qui êtes laids et qui voudriez être beauv I >>

Toujours d'après Victor Hugo, la déclaration de Gautier aurait eu un retentissement formidable.

(( L'effroyable querelle ! l'éblouissant tapage I le magnilique hourvari ! La guerre des mentons contre les barbes éclata. Pendant douze grands mois, on ne s'entendit plus dans la presse. Toutes les questions, question de Grèce, (picstion des Balkans, question de Naples, question dOrienl. question d'Espagne, disparurent, dans une nuée de brochures et de feuilletons, sous la question de la

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barbe ». — Lexagéralion fut toujours familière au romantisme.

Ce fut bien pis encore, lorsque de la théorie on en vint à la pratique. « Quand sur le boulevard ou dans les carrefours, les barbes passaient, les femmes se détournaient, les vieillards levaient les yeux au ciel, les polissons des^ rues suivaient Z'/towA/jÉ" « 6ar6e avec de longues huées... Il y eut des duels de plume et des duels dépée... L'homme orné de cette chose fut déclaré bouc. La barbe fut décrétée laide, sotte, sale, immonde, infecte, repoussante, ridicule, antinationale, juive, affreuse, abominable, hideuse, et ce qui était alors le dernier degré de l'injure, romantique ! » On disait même c qu'Adam barbu deviendrait si laid qu'Lve n'en voudrait pas ». Menace bien faite pour terrifier. Les romantiques la bravèrent et. s'il faut en croire la chronique scandaleuse, il ne semble pas qu'ils aient eu sujet de s'en repentir.

De ce « tapage )> et de ce « hourvari o, démesurément grossis par le poète, voici quelques échos, ou peu connus ou inédits.

Il est question de Ja barbe, ou plus exactement, « des barbes' », dans un ouvrage bien insignifiant du reste, qui s'appelle les Loisirs d'un jeune homme ; et à l'ampleur du développement, à l'intérêt qu'y prend tout le premier l'auteur, on devine s'il s'agit d'une brûlante « actualité ; ! Au surplus n'y a-l-il pas dans ce simple changement de toilette « le produit net d'une grande révolution » ? Dès lors, et on le conçoit, il ne saurait être déplacé d'en parler avec quelque détail.

I. C'est le titre du cliapitrc xliii de l'œuvre d'un ccrtaiti Emmanuel IManc (de la BoUière). L'ouvrage, dont le titre complet est Loisirs d'un jeune homni". Observations morales, i>iUores(iucs et religieuses, parut en iS^?. chez Gosselin.

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Il y eut donc des barbes à cette époque, beaucoup de barbes, une prodigieuse variété de barbes. « Barbe de bouc, de cbèvre ; barbe à la turque, à la mauresque, à la mouche, au papillon, aux. ailes de pigeon, etc., sans oublier les barbes républicaine et Jeune-France ». Et tout le monde s'enorgueillit de lappendice à la mode, u Tous étaient fiers ; les femmes, fières elles-mêmes en voyant une paire de moustaches à leurs maris, les respectaient et croyaient y trouver une l'ortune acquise, des distinctions, du bel air. et peut être même une vie heureuse ».

— Mais si par hasard le ciel vous a envié le bonheur d'avoir les joues ombragées d'une végétation plus ou moins luxuriante i' — ¥A\ bien, on remédie artificiellement à un défaut par trop fâcheux aussi : « ceux qui n'ont pas de barbe s'en font, à ce que l'on dit, avec du charbon ou en achètent de postiches ».

Ce n'est pas que la mode nouvelle s'impose absolument et partout. Il y a des femmes qui protestent, a Les dames en font des sujets de raillerie : « Quelle folie de barbes diverses 1 quelle étrange nouveauté, disent-elles, de voir sur la figure de ces hommes des mouches et de la symétrie ! » Et elles se récrient qu'ils sont v affreux de négligence' ». D'autres, au contraire, u protègent la barbe, parce qu'elles en trouvent les hommes plus jolis ». La question en tout cas ne laisse personne indifférent. <' Partout on en entend parler, et rarement avec modération, car on prend parti pour ou contre- ».

1. Le «joune homme « ajouio avec simplicilô : «... Surtout dans les classes laborieuses on, se donnant à i)einc un tour de loiiello sur le visage tous les dimanches, on les prendrait pour des sapajoux, auxquels le peigne et l'eau sont d"un >isage inconnu ».

2. L'auteur, par exemple, s'est décidé à laisser pousser la sienne, « pour le plaisir de faire comme les autres » ; mais c'a été pour lui

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Grandes ou petites, il était dans la destinée du romantisme de déchaîner partout des luttes intestines, et la guerre.

Une petite comédie, composée en i833 et restée manuscrite, nous fait assister à une présentation. Une douairière, que ses infirmités retiennent chez elle d'une façon presque continue, voudrait hien marier sa fille. De son coté, loncle de Suzanne, qui est aussi son tuteur, a songé à la pourvoir. Justement il connaît un jeune homme qui ferait un parti très sortahle. Il n'a malheureusement qu'un défaut, celui d'être un tantinet romantique. Les honnes dames, qui vivent à peu près en recluses, ne comprennent pas très hien ce que cela peut être, et elles en conçoivent une vague appréhension.

Rodolphe se présente : cheveux noirs hérissés en bataille, barbe noire démesurément allongée en pointe, moustaches effilées relevées en crocs, sourcils noirs arqués de façon féroce, l'apparence enfin de Mcphistophélès. Suzanne se trouve mal tout de suite ; et tandis qu'on l'emporte, la vieille douairière foudroie du regard le tuteur écroulé sur un siège :

— Je ne savais pas, Monsieur, que vous eussiez destiné ma fille à un suppôt de Satan !

Et, roulée sur sa chaise longue, elle disparaît à son tour, d'un air plein de dignité offensée, et suivie de l'oncle balbutiant des excuses.

Resté seul, notre romantique se lamente. Sa présence

« le sujet d'une persécution continuelle ». On le prenait « pour un juif, pour un anabaptiste, un Saint-Simonien ». Même « quelques personnes le croyaient Arabe, Polonais ou républicain ». C'est enfin comme une conspiration générale pour la chute de cette barbe ; et les péripéties de la lutte — dont notre « jeune homme » est sorti vainqueur — ne laissent pas d'être amusantes;

est partout accueillie avec d'ironiques sourires ; on se le montre du doigt dans la rue, les polissons crient après lui : les femmes — quelques femmes — le traitent sans indulgence. Mais, par Belzébuth ! il ne fera pas le sacrifice de la moindre de ses romantiques habitudes à l'opinion de la foule, qui ne fut jamais que l'opinion des sots ; il ne laissera pas tomber sous les ciseaux du coiffeur une seule de ses mèches : aucune puissance humaine ne lui fera, non pas certes supprimer, mais même raccourcir barbe ou moustaches ; il souffrira le martyre, si c'est nécessaire, trop heureux de mourir pour « la cause de l'indépendance, de l'art et de la liberté ».

Et en vers de sept syllabes, à rimes exclusivement masculines, — parodie probable des licences poétiques de la nouvelle école — il chante des couplets :

Romantique je naquis.

Romantique je mourrai.

Peut-être j'en souffrirai ; Tant mieux plutôt que tant pis I

Si l'on raille mes cheveux,

Si ma barbe fait horreur.

On met le comble à mes vœux.

Et d'aise on m'emplit le cœur. Etc.

Discussion générale, au dénoûmenl, sur le terrible et

brûlant sujet. Tumulte, <( hourvari », haro universel sur

la barbe.

Etre barbu, porter la barbe !

Fut-il jamais pareiHe horreur ?

On n'y pense qu'avec terreur; De ce fléau le ciel nous garde I

Délivre donc des romantiques.

Seigneur, tous ceux que nous aimons ; Avec ardeur notis t'en prions, Prête l'oreille à nos suppliques.

Et Suzanne épouse naturellement un petit jeune homme «orrect, « bien propre et bien rasé », et à qui Tom a fnit jurer de le rester toujours.

Tout comme les classiques les plus endurcis, les étrangers s'étonnent et se scandalisent devant cette luxuriance du système pileux chez certains Français. « Les bizarres caprices de la toilette des hommes passent tout ce qu'il serait possible de dire », observe M"'" Trollope *. « On croirait que l'air de Paris possède une qualité particulière qui noircit tous les favoris, moustaches ou impériales, renfermés dans ses murs. A les voir de loin, tous les jeunes gens semblent s'être enveloppé la figure de rubans noirs, pour guérir une enflure des glandes; et quoique en général cette chevelure noire soit fort belle, l'effet en est aujourd'hui singulièrement diminué par son universalité. Quand tous les hommes ont la figure à moitié couverte de cheveux ou de poils noirs, cette couleur cesse d'être une distinction fort précieuse ».

N'y aurait-il pas d'ailleurs du surprenant phénomène une explication bien simple et bien prosaïque '* « Peutêtre aussi les annonces, dont les journaux fourmillent, de compositions infaillibles pour donner aux cheveux toutes les couleurs, excepté celle que le bon Dieu leur avait répartie, contribuent-elles à rendre suspect cet ornement, jadis si séduisant, des peuples du Midi ». Quoi qu'il en soit, notre étrangère reste bien « convaincue que, dans le moment actuel, un homme comme il faut, des régions «eptentrionales, avec une barbe rasée de près, vaut son prix dans les salons de Paris, quand ce ne serait que pour la rareté da fait ». C'est donc que le fait contraire est à peu près universel.

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