I. Paris et les Parisiens en 1835, p. i4i
8/i LIÎ î<OMA\TIS>rE ET LA MODK
El en effet, en dépit des protestations indignées ou ironiques et des insîniialions plus ou moins spirituelles ou malveillantes, Fhabiludes'en est terriblement généralisée, accueillie au surplus sans défaveur dans beaucoup de milieux, ainsi qu'en témoignent un certain nombre de lettres qu'il serait sans intérêt de donner ici. Fort heureusement pour les adeptes de la mode romantique, toutes les Françaises n'avaient pas les goûts de la rébarbative étrangère ; et nous pourrions citer une correspondance entre jeunes femmes où il est parlé sans répugnance aucune, et tout au plus avec une légère et charmante ironie, de la « douceur soyeuse » des barbes masculines.
Que de soins elles coûtent d'ailleurs aux heureux propriétaires ! et quels efforts pour les entretenir ou (( les faire pousser ! » On les frotte avec de la u graisse d'ours ou de chameau », ou même avec ^ une infinité d'autres ingrédients, chacun seul efficace » (souligné dans le texte). Mieux encore, il y a des drogues, toutes infaillibles, assurent les prospectus-réclames, « pour les teindre en toutes couleurs 1 » : affirmation ingénue, et très évidemment excessive, au moins dans sa forme.
Enfin la barbe est la partie la plus précieuse de toute la personne, celle dont on est le plus jaloux: et volontiers dévouerait-on aux dieux infernaux quiconque se mêlerait d'y « porter une main sacrilège », comme ce duc de Modène dont il est parlé dans les Mémoires de la duchesse de Dino (F p. '>()6 : i.') septembre iSaâ). « Le duc de Modène fait le petit tyran dans ses Etats. Une de ses vexations les plus habituelles est de faire couper les favoris et la moustache de ceux dont les passeports oftrent la moindre irrégularité ; la mode du temps rend
I. Ces délails sont cii^jiunlcs au cliapilro xliii des Loisirs d'un jeune homme.
LA TOILKÏTE MASCULINE OJ
cette ton le plus douloureuse que ne le serait la prison ».
Par bonheur, ces abominations ne peuvent se commettre que par-delà la frontière, et les autorités françaises, bien loin de proscrire la barbe, la favoriseraient plutôt. Du moins est-il arrivé qu'une mesure administrative a imposé le port des moustaches à toute une catégorie de citoyens français; et on peut voir, dans les Lettres sur Parts, de Balzac, comment « M. le Colonel de la treizième légion » a enjoint n à tous les centaures de la garde nationale de laisser pousser leurs moustaches », dussent- ils, pour se conformer à la prescription, « s'enquérir d'une recette philocomique ». Tant il est vrai, déclare le romancier, que « la manie des moustaches a gagné toutes les classes ! ' »
Des princes mêmes, et des princes du sang, ne résistent pas au torrent de la contagion, même quand leur physionomie ne gagne pas à suivre la mode. Gest ainsi que le duc de Nemours, quoiqu'il soit u terriblement maigri », « se fait pousser une barbe moderne, mais tellement blonde que c'est affreux- ».
I. Œuvres complètes, WIII, p. i83. La lettre est du 8 février i83i.
3. Chronique de la duchesse de Dino, II, p. 207, 16 janvier i838. Il est parlé dans le même ouvrage dll, p. 9G), de la veuve du prince Maxiniilien de Saxe, qui a épousé son chambellan, un comte Uossi. (( avec une barbe jeune France >> C'est la duchesse elle-même qui souligne. — Il en fut des barbes comme des chapeaux : ou leur attacha une signification politique. « Par une sorte d'accord tacite et comme si tout le monde a\ail voulu affirmer ses tendances politiques, chacun avait modifié la couijc de sa barbe, selon l'opiiiioii à laquelle il appartenait ou croyait appartenir.
« Les partisans du régime inauguré après la révolution de Juillet portaient simplement des favoi'is ; les bonapartistes avaient la moustache el l'impériale ; les républicains, que l'on nommait alors les bousingots, gardaient toute leur barbe et on pouvait les confondre avec les artistes, les gens de lettres, les jeunes gens qui, désignés sous le titre générique de Jeune France, laissaient croître Icvu- barbe et leurs cheveux ». Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, I, chap. II.
Si le romantisme y est pour quelque chose, ce n'est assurément pas la moins piquante de ses conquêtes.
Gomme bien l'on pense, à une chevelure « mérovingienne » ou « léonine », toute espèce de coiflure ne pouvait convenir. On en fit donc de spéciales, ou plutôt on demanda encore des modèles à l'histoire nationale. Bérets, toques, toquets. furent simultanément en faveur. On se coiffa à la Charles IX, à la Henri II, etc. Il semble bien cependant que le genre de chapeau le plus répandu ait été le feutre, pointu ou plat, aux bords rabattus ou relevés,, mais toujours larges,
Projetant sur le front leur ombre colossale '.
C'est au reste la coiffure qui, par sa souplesse et sa grandeur, — qu'on voulut presque toujours excessive, — se prête le mieux à tous les caprices et à toutes les fantaisies, u Un feutre est une source inépuisable d'imprévu, pourvu qu'on ait quelque imagination »>, affirmait un, obscur Jeune-France ; et ce n'est pas précisément d'imagination qu'ont jamais été dépourvus les romantiques.. C'est donc au feutre qu'allèrent les préférences.
On en exhiba de toutes les tailles et de toutes les formes, et on les décora des noms les plus fastueux. Il y eut les feutres à la Rubens, à la Van Dyck, à la Rembrandt, à la Velasquez, sans qu'il soit toujours facile de préciser à quelle forme s'appliquaient ces superbes appellations. Pctrus Borel portait doidinaire c un chapeau de grand