Théophile Gautier, Histoire du romantisme, p
fait suivant les règles de l'art en 1828 doit élargir la poitrine et les épaules, il doit donner à la taille une forme conique, et cette forme doit être aussi celle des manches'. » L'esthétique masculine suivait ainsi l'esthétique féminine, et la toilette des Jeune-France rappelait de son mieux les jupes évasées et les manches à gigot.
« Puisque vous me faites l'honneur de me consulter, — écrit un merveilleux, — je vous répondrai d'un mot : tout le secret, tout le galbe - d'un vêtement est dans la minceur et l'étroitesse de la ceinture. Catéchisez votre tailleur là-dessus... Insistez, ordonnez, menacez, s'il le faut. Epaules larges, basques amples et flottantes, ceinture étranglée, voilà ma règle. Il me semble aussi qu'on la pratique assez généralement autour de moi...^» Et 'on sait comment la caricature a représenté d'ordinaire un des princes de la jeunesse d'alors, Alfred de Musset.
Dans le costume ainsi compris, il y a au surplus, à ce qu'il paraît, « tant de fringante allure, quelque chose de si cavalier ». il fait si bien valoir quiconque n'est point 1 trop mal fait de sa personne, qu'il s'impose de lui-même et par la seule vertu de sa distinction, a ... A propos d'Edouard, — écrit à une jeune Parisienne une de ses amies mariée à Reims, — que je vous dise une bonne nouvelle. Il va enfin s'habiller comme Raymond », le mari de Blanche C***. à qui la lettre est adressée, « et comme... » Ici, une liste de cinq noms : des amis ou des relations
1. l.'art du tailleur ou application de la géométrie à la coupe de r habillement ; ouvrage précédé d'un cours élémentaire de géométrie mis^ à la portée de tout le monde, et accompagné de 120 figures géométriques et de 70 modèles d'habillement, formant ensemble 30 planches, par M. (^oinpaing, Paris, Dondcy-Duprc, pore et fils, 1838.
2. « Galbe » élait un mol à la mode. Cf. V" de Granville, Histoire du journal La Mode, p. 07.
'i. Léon de B**', octobre i83i.
LA TOILETÏK MASCULINE ()t
évidemment des deux jeunes ménages. « C'est un de mes petits triomphes, et j'ai la faiblesse d'en être fière. Que voulez-vous ? J'estime qu'il est ridicule, quand on a un peu d'élégance naturelle, de ne pas profiter de ce qui peut la mettre en lumière, et nous sommes d'accord toutes les deux pour penser que la mode d'aujourd'hui la favorise singulièrement ». L'expression est un peu embarrassée, mais l'idée n'en est pas moins nette. « Sur mes instances, Edouard s'est donc décidé à s'habiller chez le tailleur de ces Messieurs. Nous aurons un pantalon très ajusté, une redinsrote 1res ouverte avec une belle doublure de velours. Aurons-nous le gilet de couleur ? Je n'ose l'espérer : il ne faut pas vouloir tout à la fois. Mais Raymond et moi finirons bien par l'y décider. Ce jour-là je vous invite, et nous célébrerons l'événement par une jolie petite fête. Mon Dieu 1 comme ce sera amusant !... »
Il n'est même pas besoin d'avoir l'élégance naturelle d'Edouard de G*** pour se trouver fort bien de la nouvelle mode, et les tailleurs ne sont pas seuls à trouver qu'elle ^ fait valoir ». A la date du 12 décembre i833, notre (( flâneur parisien » écrit dans son Journal:
« Soirée avant-hier chez la marquise de V***. Beaucoup d'habits à la romantique. Il faut en convenir, on ne s'habille pas mal aujourd'hui. Cette fantaisie, ces velours, ces ouvertures, les couleurs claires et gaies de ces gilets quelquefois seulement un peu prétentieux et un peu trop éclatants, tout cela amuse l'œil, n'est pas du tout désagréable à voir. Le petit de P*** surtout, avec sa petite figure de mouton frisé, était vraiment gentil, et j'ai surpris sur les lèvres de deux ou trois jolies femmes des réflexions qui ne lui auraient certainement pas fait le moindre déplaisir...
« Oui, c'est dommage que je sois un peu vieux et qu'il y
Ç)'^, LE ROMANTISME Eï LV MODE
ait déjà dans ma chevelure, (jui tous les jours se fait plus rare, quelques-uns
De CCS longs fils d'.irgcnt dont le Temps est l'otivrier,
comme ne cesse de répéter cet imbécile de D***. qui crève de ne pas trouver «l'imprimeur. C'est dommage. Je finirais par faire la folie de mhabiller comme les romantiques, moi pourtant qui ne les aime guères... Mais non, mon garçon, sois raisonnable, et ne va pas te donner des ridicules, loi qui fais presque pnjfession de te moquer des ridicules des autres. Quand la tentation sera trop forte, souviens-toi du spectacle que l'a donné avant-hier ton ami P***. et revois au-dessus de deux fuseaux qu'étriquait encore le plus collant des pantalons, revois toujours ce gros ventre de chanoine sanglé dans un gilet vert et sur lequel d'énormes breloques battaient la générale et faisaient un bruit assourdissant de tambour... »
Ce qu'il y a de plus remarquable d'ailleurs et de tout à fait caractéristique, c'est que des hommes mûrs, des personnages sérieux, « bien posés ».. comme nous disons aujourd'hui, au lieu de railler la nouvelle mode, la suivent discrètement, toujours au dire de notre « flâneur ». Ils élargissent les bords de leurs chapeaux, ne redoutent pas pour leurs gilets des nuances un peu voyantes, rétrécissent le bas de leurs pantalons, nouent autour de leur cou des cravates « dont les bouts flottent comme des drapeaux », et s'appliquent à ne laisser paraître aucune trace de linge. Parmi les recrues venues ainsi à la mode romantique, il y aurait eu des commerçants notables, un notaire, des axocats et même un juagistral. C'étaient incontestablement d'imposantes conquêtes.
La nuance a moins d'importance évidemment dans un costume d'homme que dans une toilette de femme. De
L\ TOILKTTE MASCLLIM: qS
certaines toiiiles cependant furent alors préférées, et il semble bien que le romantisme n'ait pas été complètement étranger à ces préférences. Ce sont naturellement les couleurs sombres qu'on aime le mieux : vert foncé, ponceau, fumée d'incendie, poussière de ruines, etc., etc., le gilet toujours excepté, et quelquefois aussi le pantalon '. Quant à la cravate, il convient quelle soit noire, d'un « noir de ténèbres », d'un « noir d'enfer ». d'un « noir de damnation éternelle-. » Il faut surtout qu'elle enveloppe le col tout entier et supprime toute trace visible de linge. La « suprême élégance » est à ce prix : et tels Jeune-France s'en accommodaient d'autant plus volontiers qu'ils avaient déplus fortes affinités avec la bohème, et que la « suprême élégance » était plus accessible à des bourses d'habitude fort plates.
Avec ses bizarreries éclatantes, et sa recherche, quelquefois heureuse, plus généralement emphatique, de la personnalité, le costume romantique masculin dura plus longtemps que la toilette romantique féminine. Encore après iS'io. on en pouvait voir d'assez nombreux échantillons. Il s'étala pour la dernière fois avec une superbe merveilleuse sur le dernier des romantiques. Barbey d'Aurevilly : — « Il traîne toujours dans ma toilette quelque bout de mes gilets rouges d'autrefois ». disait-il volontiers : — et tout le monde sait qu'il est resté des vestiges de ces romantiques habitudes dans la façon de s'habiller de beaucoup de peintres contemporains.