CHAPITRE lïl
L'Ameublement et l'Architecture
Quand il eut refait dans le commerce des bonnets de coton une fortune qu'avaient compromise de folles équipées de jeunesse, Jérôme Paturot rêva de donner un peu de lustre à une situation évidemment sans éclat. Une de ses préoccupations fut d'avoir une maison gothique. 11 consulta l'un des architectes « les plus chevelus de la capitale », qui se larguait de ne pas être u un singe de Vignole, de Mansard et de Percier, un esclave du dorique et du corinthien, une âme vendue à l'ionien et au toscan », et qui en conséquence lui proposa immédiatement le choix u entre trois espèces de gothique », c le gothique à lancettes, le gothique rayonnant ou rutilant, enfin le gothique flamboyant ». On se décida « pour le gothique flamboyant, comme plus orné, plus susceptible de décoration extérieure I), et il fut convenu que le genre adopté serait (( exécuté en plein ».
« Nous aurons donc des croisées à ogives et à tête de trèfle», déclara lîirchitecte, et, « sur la façade, quelques meurtrières d'où Ton puisse diriger une sarbacane contre les truands, les mauvais garçons et les tireurs de laine d. Quel dommage seulement que, par un effet du mauvais vouloir (( des échevins », il soit impossible d'ajouter à la maison gothique, pour qu'elle soit encore plus gothique.
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« unechaimanlc lourclle ! » — (( Oui, Monsieur Patiirot, une lourelle suspendue, à pan coupé, en saillie sur la façade, comme la coquille d'un colimaçon 1 » Il est certes fâcheux d'en être réduit à priver le futur hôtel d'un si bel ornement ; mais enfin, avec ou sans tourelle, l'heureux bonnetier sera sur d'avoir c une maison modèle », et lamourpropre de l'architecte et celui du propriétaire seront sauvegardés, ce qui est incontestablement l'essentiel.
« La façade sera d'un bout à l'autre une dentelle, une cristallisation : nous broderons la pieire, comme le faisaient les pieux ouvriers du moyen âge. Nous couvrirons le moellon de sculptures ! » Et il faudra qu'en entrant dans cette demeure d'élite, on « respire le moyen âge », — ce qui « doit être très sain » , observe ingénument Madame Pa^ turot, qui répond, comme on sait, au prénom ossianique de Malvina.
Et il y aura partout, bien entendu, — une maison ne saurait être gothique à moins, — il y aura des verrières et des bahuts. « Les bahuts ! meuble obligé d'une maison moyen âge ! Le moyen âge et le bahut sont inséparables ! Le bahut, c'est le coffre au linge, l'armoire à glace, la commode, le secrétaire de nos a'ieux. Le bahut et le prie- Dieu, voilà la grande ébénistciie du xiv"" siècle ! » Rien de facile d'ailleurs comme de se procurer ces meubles précieux, qui donnent tout de suite à un appartement un caractère d'originalité : u tous les ébénistes du faubourg Saint-Antoine en confectionnent ; il suifit de dire de quelle année on les A^eut '. »
Que dans ce passage — et dans tous ceux où il raille les manies romantiques — la fantaisie de Louis Reybaud
1. Louis Reybaud, Jérôme Paliirol à la recherche d'une position Èociale. Seconde iiarlie, cliap. x, La maison moyen-dge^
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LAMEl BI.EMEM' ET l'aRCHITECTIHE ()"]
soit laborieuse, son ironie lourde et vulgaire, il se peut. Mais aussi faudrait-il bien se garder de croire que la scène soit tellement poussée à la caricature. Elle le paraît ; elle ne l'est point, et sa valeur documentaire ne laisse pas d'être considérable : on va pouvoir s'en convaincre.
En i83o, le gothique est en pleine vogue, et /a Mode le constate. « Pour quuu parloir soit élégamment décoré, indépendamment de ses meubles en lisqrie, de se's étayères gothiques, des vieilles porcelaines, des vases antiques et dès flacons chinois... » i83o, III, ^8. — Même obsèrVati'én l'année suivante : « Meubles et objets nouveaux. — 'L*argenterie se fait sur des modèles anciens, à moulures golhiques. » La Mode, 1 83 1, juillet-septembre, 28. — Le u goût nouveau » n'a même pas attendu i83o pour se manifester dans l'ameublement avec ime certaine continuité et un certain éclat, et <( dès le règne de Charles \, la préoccupation romantique s'annonce. »
« Des portes s'ouvrent en arc d'ogive ou se surbaissent à la Tudor, des buflets se couronnent de pinacles gothiques. Jusqu'en la chambre des femmes, en la forme de lits ou de berceaux, l'antiquaille nationale impose ses patriotismes éti-anges. La marquise de Biron a, rue Louisle-Grand, une couchette pareille à celle de la reine Isabeau de Bavière, du moins on l'imagine, à cause des petites niches en arcaturc dont le bois est décoré. Certaines psychés-écrans destinées à préserver le visage des feux d'hiver trop vifs, semblent des verrières de cathédrale ; on y voit représentés, dans une gamme de coloris intense,
(j(S LE ROMANTISME ET LA MODE
quelque scène du SoUlaire ou le plus bel épisode de la vie de Duguesclin ^. »
L'exeiuple au reste vient d'assez haut. Comme elle contribue par ses ])als costumés à la diffusion de la toilette romantique, c'est encore la duchesse de Berry qui contribue à j)ropager le goût du bibelot moyenâgeux, de la pièce rare, orgueil de l'étagère ou de la vitrine — et plus encore de la maîtresse de maison. Elle met elle-même (I à les rechercher et à les entasser la ténacité presque de nos rages contemporaines. » Sans doute son discernement n'est pas encore très sûr. Toutes espèces de meubles se heurtent chez elle ou se coudoient, « chaises de tous les styles. prie-Dieu gothiques, sans compter les antiquailles redevenues de genre, les bahuts, les crédences, et les à peu près imaginés dans le goût romantique par les ébénistes de la Restauration, tel le buffet Renaissance avec appliques de porcelaine de Sèvres. »
Mais s'il y a du bric à brac dans ses meubles, « en fait de bijoux, elle a les pièces historiques les plus enviées. » Ce sont des diptyques très anciens, les ciseaux de Charles 1\. « on le croyait pieusement », et « le joyau de la collection, le livre d'Heures de Catherine de Médicis, où tous les tenants et aboutissants de la famille des Valois se retrouvent en miniatures exquises sur vélin, habillés en .saints, auréolés, nimbés, splendides -. »
Rien d'étonnant alois que la manie se généralise vite, et elle s'est en effet répandue très rapidement. Un collectionneur s'éveille dans toute jolie femme, et ce collectionneur a la passion expansive, exubérante — et pour cause.
I. Henri Uoucliol, Le Luxe français, chap. vin. Maisons de tenue recherchée, p. «og. — Il est inutile de rappeler que le goù[ du gothique remonte au Génie du Christicunsine. pour le moins.
■i. Henri Unucliot, Le Luxe français, pp. 08, 72, 70.