Ces citations sont extraites des Mirifiques Bienfaits
2. (( Il est une circonstance, la seule où je fuine, où l'emploi rare cl modéré du cigare trouve un motif plausible, en ce qu'il procure une jouissance véritable, mais seulement à ceux qui ne sont point fumeurs de profession. C'est dans ces moments d'abattement moral où l'esprit, engourdi, refuse toute activité à l'imagination et jette l'âme dans la mélancolie. Alors, il sullit de fumer un cigare pendant quelques instants, d'en avaler quelques gorgées, et aussitôt, comme par enclianfement, la tèle se (lébrouille, l'esprit s'éclaircil, une émotion Innudiueuse vient reuqjlacer l'insouciance des sens, et un pouvoir inconnu ranime toutes les facultés auparavant assoupies ». lialzac. OEiwres complètes. \X, p. 5/|t), Physiologie du cigare. L'article est de novembre iSlii.
Treize ans plus tard, dans un autre « y)oëme » en l'honneur du
OlKLQUE>< ELEGANCES ROMVNTIOIES I ^J
ItHe lourde, cerveau de plomb... » Impossible de continuer la citation, dune énergie par trop familière. « ... Alors, à moi le pàpel 1 à moi le tabac! Une, deux, trois cigarettes, fumées sur mon divan ou en me promenant... A mesure que le nuage se forme dans ma chambre, il disparaît de mon cerveau. Mes idées deviennent claires, lucides, diaphanes. Les mots accourent, les rimes arrivent... Il me semble que le plus gracieux des génies de l'air les secoue devant moi dans une corbeille de fleurs : elles y tintent comme des grelots d'argent et d'or: je n'ai plus qu'à écouter et à écrire... Il faudra que je compose un poëme en l'honneur du tabac. Ce sera le poëme de la reconnaissance ».
Le (' poëme » a été composé : ce sont les Mirifiques bienfaits du cigarret et du cigare, auquel nous avons déjà fait, auquel nous ferons encore, des emprunts.
Autre avantage, plus appréciable peut-être, et certainement fort inattendu : le tabac favorise quelquefois les mariages*. C'est du moins ce qu'affirme un joli passage du « poëme » des Mirifiques bienfaits .
tabac. Barthcleiny renouvelait à son tour les mêmes encourageantes
afïirmations.
Alors que je compose.
Sur mon plus large meuble au hasard je me pose ; J'installe devant moi, bravant le décorum. Ou la cruche flamande ou quelque grog au rhum ; Il faut que de Cuba le divin narcotique Charge de bleus flacons mon divan poétique.
Car rien n'inspire comme de fumer, à ce que prétend du moins l'auteur, — et sans en avoir jamais donné pour sa part de preuves décisives.
I. Barthélémy va plus loin encore. — Il faut dire aussi que son poëme n'a pas moins de trois chants. — D'après lui, le tabac console de tout, guérit de tout, excepté de la douleur d'être aveugle.
Hormis cette soufl"rance, il n'en existe aucune Dont ce lock vaporeux ne calme l'infortime.
Dernière affirmation, tout aussi risquée sans doute que les précé-
l46 LE ROMA>TISME ET L.\ MODE
Léonce ne demanderait pas mieux que d'épouser Jeanne, qui est un peu sa cousine, et qui de plus est fort jolie, « ce qui ne gâte rien », observe un judicieux hémistiche. Mais Jeanne paraît à Léonce « horriblement bourgeoise ». Elle ne l'est pas tant que cela, heureusement. Un jour que le jeune homme est venu déjeuner chez ses parents, au beau milieu de la « fumerie » elle fait gentiment irruption dans la pièce, prend crânement une cigarette, l'allume et sans sourciller la fume plus qu'à moitié. Le père n'ose pas se fâcher, le cousin est au comble de l'enthousiasme, et les accordailles définitives suivent ce geste romantique. Sur quoi le poète fait remarquer très sérieusement que le tabac, entre autres u mirifiques o avantages, possède
Le magique pouvoir d'unir aussi les cœurs Et de les enflammer comme des cigarettes.
Ce n'est pas que la nouvelle manie ait été acceptée tout de suite et par tout le monde ^ Il y eut des protestations ; et comme d'habitude la Mode fut des premières à les faire entendre.
dentés, el qui vaut celle qu'un avisé marcliand de tabac, pendant le choléra qui désola Paris en 1883, avait fait inscrii'e sur les carreaux de sa boutique :
Fumez et prônez une prise.
Le choléra sur vous n'aura jamais de prise.
Balzac, \\I, p. jB'i, Facéties cholériques.
I. Ce fut la lutte de la tabatière contre la cigarette et le cigare, et, comme le disait un Jeune-France, u du tabac qu'on prenait par le nez contre celui qu'on prenait par la bouche ». « Depuis un siècle, il (le tabac) se prenait plus en poudre qu'en fumée, et maintenant le cigare infecte l'état social. On ne s'était jamais douté des jouissances que devait procurer l'étal de cheminée ». Balzac, Œuvres, \X, p. 626. Traité des excitants modernes. — Quelques années plus tard, Barthélémy ne témoignait qu'une pitié assez méprisante à l'an-
QUELQUES ELEGANCES ROMANTIQUES I ^"J
« jNous sommes forcé d'avouer que beaucoup de modimanes fument... La pipe est devenue comme un délire : il est impossible de faire trois pas à Paris sans aspirer le nuage empesté de quelque insolent tabacolàlre. Ces horribles fumeurs vous imposent leur haleine empestée; et tous prennent à plaisir le vent sur les femmes et les tabacophobes... » Que ne les parque-t-on comme on vient de parquer n ces demoiselles » ;' Car enfin « un homme fumant dans la rue abuse de la liberté individuelle ». Il est vrai que, ^ si quelques jeunes gens élégants prostituent
tique usage, si cher aux: douairières, et son Art de fumer débulail par cette profession de foi catégorique :
.le chante seulemenl la pipe et le rigare ;
Quant au tabac en poudre, il a beaucoup d'appa«.
J'en con\iens, mais qu'y faire ? 11 ne m'inspire pas.
Raison plus que suffisante évidemment, raison péremploire, pour le poète, de se taire. D'ailleurs, abstraction faite de la supériorité incontestable du plaisir de fumer, quelle supériorité, non moins incontestable, du fumeur sur le priseur !
Le fumeur est discret <le visage et de geste. Sa lèvre arquée exprime une fierté modeste. Un air philosophique est empreint dans ses yeux, Il souille son haleine en regardant les cieux.
Et quelles fines observations 1 dirons-nous à notre tour ; (|uelle poésie surtout !
Voyez le priseur au contraire.
Son galbt! est ridicule et son maintien ciiétif, il étire sa face et pince la narine.
Horreur ! Au bout de cette vilaine narine pincée, on voit scintiller parfois un diamant liquide 1 Comment se faire aimer dès lors ') Comment captiver « la beauté » ?
En vain elle s'efforce à vaincre le dégoût
D'un nez asphixiant dont elle sent le bout ;
De quelques beaux dehors qu'elle se trouve éprise,
Elle défend sa porte à l'Apollon qui prise,
Tandis que la beauté, jamais avec humeur,
N'a pour lèse-odorat expulsé le fumeur.
Etonnez-vous alors que les fumeurs aient été si nombreux !
l/(8 I.E UOMAMISME ET LA MODE
ainsi leur bouche, c'est à un cigare de la Havane », et « il y a entre un cigare es|)agnol et l'infernal brûle-gueule chargé du tabac de la régie la différence qui existe entre la Taglioni et les danseuses des Funambules ». Cependant le cigare lui-même a beau avoir (( quelque chose de doux, de moelleux, de parfumé », il n'en est pas moins « une débauche ». Mais « fumer d'habitude, c'esl avouer une dégradation inteltecluelle. L'homme qui a le pouvoir de penser, de s'aventurer dans les heureuses et suaves campagnes de la rêverie, cet homme ne fume pas. La pipe est la méditation matérielle d'un sot : s'il fume, c'est qu'il n'ose pas jouer avec ses pouces ' >>.
La nouvelle mode est encore vue d'assez mauvais œil par certaines mères de famille. Les fils résistent, et les mères finissent par céder. <i Enlin, il a fallu me rendre, ma chère amie. Jean ne veut pas renoncer à une aussi vilaine habitude... Tant pis! Il en sera quitte pour se parfumer un peu plus... Vous pensez bien que nous n'allons pas nous fâcher pour une cause si futile- )>.
Et les fiancées font comme les mères de famille. L'une d'elles supplie son futur mari de renoncer à une « aussi fâcheuse habitude ». Le fiancé oppose une résistance courtoise, mais ferme;
Et Taniour du tabac triomphe de l'Amour^.
1. La Mode, i83o. TII, p. 219. L'article est de Balzac. On le trouvera au vol. XX des Œuvres complètes, p. ,'iÔ7, Nouvelle théorie (tu déjeuner. — Un an et demi plus tard, la mauvaise luuiieur de l'écrivain n'était pas calmée. Cf. XX, p. 548, Pfiysiologie du cigare ; cl XXI, Dictionnaire des enseignes de Paris, pp. ia/4. 127, 2o3.