M"'^ de J***. 18 avril i
3. Les Mirifiques Bienfaits du Cigarret et du Cigare. — « Je renoncerais à la plus belle maîtresse plutôt qu'à mon cigare ! » Epigraphe de la Physiologie du cigare, de Balzac. CÂ. encore Balzac, XX, p. 626, et Mil. p. 3o3.
QUELQUES ÉLÉGANCES ROMANTIQUES l49
Il se forme de petites sociétés, des clubs de fumeurs. Et ce qu'il y a de remarquable et de caractéristique, c'est que la littérature et « l'Art » ne sont jamais oubliés. Ces jeunes gens se défendent énergiquement de n'être que des dilettantes du plaisir, et avec la belle humeur de leur âge ils usent contre leurs adversaires d'inoffensifs calembours.
On dit impudemment que nous ne prisons rien ;
Nous sommes des fumeurs, mais nous sommes Artistes'.
Ils se réunissent pour « fêter leurs nuageux mystères », mais aussi pour dire des vers. Le i< flâneur parisien » nous a laissé le compte rendu d'une de ces petites solennités « tabagico-poétiques ».
« (j juin |i835]. — Mon valet de chambre m'a remis avant-hier une lettre qu'à sa couleur et à son parfum j'ai tout de suite reconnue pour venir du jeune G***.
« Vous êtes invité à honorer de votre gracieuse présence la séance hebdomadaire du Cigaret-club, qui aura lieu demain, à 9 hcuies du soir, chez M. N***. Un membre du club dira des vers de circonstance ».
« C'était alléchant et je me suis rendu à l'invitation. Je ne me suis pas ennuyé.
« Mon entrée a été saluée par un joyeux tumulte de voix sonores. J'entendais, sans toutefois bien voir, ces jeunes gens étant enveloppés dépais nuages, comme les dieux des anciens. Une quinzaine de Jjouches à feu, de petits Etnas. lançaient, tel autrefois Gacus, des torrents de fumée ininterrompus. Je n'ai pas sourcillé, et bien m'en
I. Rodolphe Scrignac. « futur littérateur », iS'M). — Coïncidence curieuse, la même année, au mois d'octobre, Barbey d'Aurevilly notait, dans son Premier Mémorandum, p. 09 : « Fumé, pour ma part, quatre cigarelles ». Poin- le dernier romantique, ces « quatre cigai-ettes» étaient une prouesse, évidemment.
a pris ; ces jeunes élourdis, ils me l'ont avoué plus lard, avaient voulu me faire subir l'épreuve du feu... J'ai fumé trois cig-ares ; et l'on m'a salué, au départ, avec une nuance bien marquée de considération.
(I Le Cigaret-club n'ayant pas de salle spéciale, les réunions se tiennent chez chacun des membres successivement.
(' Aucun apparat, aucun faste dans le décor. Sur une table, au milieu, une respectable quantité de boîtes de laque, de bois des îles, de métal, et dans ces boîtes, des tabacs de toutes les espèces. Il faut bien varier ses plaisirs. A coté, cinq ou six carnets de ])apel, et des cigare* de toutes les tailles, simplement étalés sur des assiettes.
« ... Après qu'on eut ainsi beaucoup bavardé, et j'ai été frappé de la facilité, de la verve de quelques-uns de ces jeunes gens, M. ^***. président du club pour la semaine, le président étant toujours celui chez qui se tient la réunion, demanda quelques minutes de silence, et l'on so mit en devoir d'écouter les « vers de circonslance ».
« Alors M. B***, un beau jeune homme de vingt-deux ans, nous a lu avec beaucoup de conviction et de feu une série de six sonnets en l'honneur de la cigarette. Il a préféré clgarelle à cigaret, nous a-t-il expliqué, à cause delà plus grande variété et de la plus grande harmonie des rimes féminines. Il a intitulé ses sonnets « A la gloire de la cigarette » : Comment on la fait. — Comment on ta lient. — Comment on l'allume. — Comment on lajume. — Défense de rracfier. — Honneur à l'Espagne !
(I Chaque sonnet ayant été redemandé deux ou trois fois, j'ai pu retenir quelques vers. Mais je prierai l'auteur de me laisser prendre copie de ses pièces : il ne faut rien laisser perdre pour la postérité. »
La copie a-t-elle été prise ? S'est-elle égarée i' Toujours
QUELQUES ÉLÉGANCES ROMANTIQUES l5l
est-il que nous ne l'avons pas trouvée dans le Journal. Il est vraisemblable cependant que la postérité n'a pas beaucoup perdu, comme on en pourra juger par les bribes suivantes.
« Premier sonnet : Comment on la fait.
Choisissez du papel d'une blancheur d'ivoire, A souplesse de soie, à douceur de velours...
(I Ce sont les premiers vers.
u Premiers vers aussi du deuxième sonnet : Comment on la tient.
Mollement allongé, les pieds en des babouches, Ayant autour de vous le flottement léger D'un manteau d'Orient...
« J'en ai conclu que ni moi, ni aucun membre du Cigaret-club n'observions les rites solennels, puisque personne n'était vêtu à l'arabe ou à la turque. L'auteur nous avait prévenus, il est vrai, que c'était description de fumerie solitaire ; et nous étions seize.
(( Derniers vers du sonnet :
Sa blancheur opaline
Du pouce et de l'index jaillit comme une fleur.
(( Je m'aperçois qu'il m'est impossible de me rappeler rien du troisième sonnet : Comment on l'allume. (( Quatrième sonnet : Comment on la fume.
Aspirez lentement, les yeux demi-fermés.
Du tabac espagnol le pénétrant arôme...
(( Cinquième sonnet : Défense de cracher.
Oh ! malédiction sur ceux de qui la bouche Ne peut garder longtemps la divine vapeur !...
lia 2 LE ROMANTISME ET LA MODE
(( Sixième sonnet : Honneur h l'Espagne ! (( Derniers vers :
Espagne! \ toi, salut ! Gratitude profonde!
Ton Cliristophe Colomb te conquit tout un monde.
Tu nous ouvres celui des rêves enivrants !
« Cette lecture achevée, j'ai vu avec terreur se lever un autre jeune homme, tout paie celui-là, fluet, et qui doit certainement mériter plus dune fois le virulent anathème lancé par son robuste prédécesseur contre ceux qui s'épuisent à cracher en fumant. Heureusement il a eu 1 inspiration courte. Jai retenu la fin.
Mon corps perd tout son poids, il me pousse des ailes, Et comme un chérubin je plane dans l'azur.
Dit par ce chétif jeune homme, avec cette voix et cette physionomie, c'était ridicule et mélancolique ».
Confinés d'abord dans leur chambre ou leur cabinet pour y célébrer leurs nuageux et odorants mystères', les
I. On n'osa pas d'abord se montrer en public la cigarette aux lèvres. Cf. C'"*' Dash, Mémoires, III, p. 2/19 ; A. Karr, les Guêpes, janvier i84o, p. 92. S'il faut en croire d'Alton-Shée (Mémoires, p. i38), c'est à lord Seymour que la « manie fumante », comme disait une vieille douairière, dut de se généraliser. Véron jjarle aussi, dans ses Mémoires d'an bourgeois de Paris, I, p. 3Go, de l'habitude de fumer, ([ui sévissait \ers i84o. — Parmi les réquisitoires provocjués par la nouvelle mode, nous n'en connaissons pas de ijIus complet et de plus naïf que celui de l'abbé Haulain. dans la XW' lettre de son livre, La belle saison à la campagne. Conseils spirituels. Paris, i858.
Fumer n'est pas un plaisir, constate l'excellent abbé; ce n'est qu'une aifaire de mode : on fume « poiu- faire comme tout le monde ». Satisfaite, la vilaine habitude donne peu de plaisir ; gênée ou contrariée, elle est cause de << beaucouj) de malaise ». (L'abbé a plus de bonne volonté que de logique). Puis, elle entraîne un surcroît de dépense « assez considérable, quand on fume beaucoup et de fins cigares. C'est de l'argent qui s'en va en fumée ». Autre inconvénient : « on y perd .son temps avec son argent ; car c'est la manière la plus
OLELQLES ÉLKGAXCES KOMANTIQLES i53
fumeurs s'enhardirent bientôt jusqu'à fumer en public. On cria au scandale, on se moqua. De vieilles douairière* levèrent les bras au ciel et gémirent que c'était à ce coup la fin de toutes les élégances; et quand on eut bien crié, bien chansonné, bien caricaturé, on se tut, on se résigna. La plupart du temps même, on adopta.
Dans une des spirituelles Lettres parisiennes du vicomte
commode do vivre et de respirer sans rien faire, et sans sentir aussi lourdement le poids de son oisiveté. C'est la grande ressource des oisifs et des paresseux... Les nuages de fumée, qu'on aspire et qu'on exhale, produisent une sorte de somnolence qui engourdit ». Permis de fumer aux oisifs, aux marins, aux Turcs, aux dandys ou aux beaux ; mais un jeune homme sérieux et travailleur n'avira jamais ce défaut. Que d'inconvénients en etret pour la famille et la société ! Ne parlons pas des « nausées », du (( vertige », du « mal à la tète » que se donne si ridiculement le fumeur. Mais on incommode ses voisins, surtout les femmes ; on garde l'haleine fétide, malgré les soins qu'on prend de se rincer la houche : les vêtements s'imprègnent de la mauvaise odeur, les tapisseries, les meubles ; et quand cela « tourne au rance », et qu'on l'a bien sur soi, c'est « une sorte de drapeau de mauvaise compagnie et une triste auréole ». Enfin et surtout, cette manie « deviendra un dissolvant de la société française », par l'institution du fumoir, « car il y a maintenant, même dans les maisons les plus élégantes, un fumoir », où, dès le café pris, les hommes se retirent ; et quand ils en reviennent, « une heure après », ayant bien « fumé et crié », jugez de leurs dispositions « pour les choses de l'esprit et pour une conversation distinguée ! C'en est fait, le moment est perdu, l'ennui a gagné tout le monde, et on ne songe plus qu'à se retirer ou à se parquer à des tables de jeu. La fumée de tabac a jeté un narcotique sur l'assemblée ». Aussi a-t-on bien fait, en fin de compte, d'avoir cercles, clubs, casinos, qui précipitent la ruine de la société française. Où en sommes-nous en effet ') « Aujourd'hui, grâce au tabac, au cigare et autres choses semblables, nous sommes redescendus, sous le rapport social, au niveau des Anglais et des Allemands... On ne sait plus causer en France. On assemble les hommes pour les faire manger, boire, fumer, jouer et danser, c'est-à-dire pour leur procurer les joies des appétits inférieurs ou de la cupidité ». Pour toutes ces raisons, Eugène — c'est le jeune homme à qui s'adressent les Conseils spirituels — Eugène ne fumera pas, s'il tient à rester « homme de bonne compagnie par cette politesse française qui a fait longtemps ujie de nos plus belles gloires, et qui s'en va aujourd'hui avec tant d'autres choses aimables ou glorieuses ».
l54 LE ROMANTISME ET LA MODE
de Launay, M"" de Giiardin déplorait (26 juillet 18.39) que le boulevard des Italiens fût obscurci de « vapeur cigarine », et elle constatait mélancoliquement qu'on demandait chez Tortoni une glace aux fraises, et qu'on avalait en réalité un affreux sorbet à la nicotine. Mais, trois ans plus tard, une autre jeune femme, moins distinguée assurément et moins spirituelle, observait, sans être une lionne, qu'entre des mains finement gantées la cigarette ne manquait pas de grîice, et qu'à la condition d'être de choix, les cigares exhalaient une odeur qui, même pour des narines féminines, n'avait rien de désagréable. Nous sommes déjà loin du temps où Balzac pouvait écrire : « Les Parisiennes n'ont que deux antipathies : les crapauds et la fumée de tabac. »
Il ne manquait plus à la mode nouvelle que d'être officiellement consacrée par des littérateurs de quelque renom. A. Rabbe composa un joli poème en prose en l'honneur de la pipe ; on le trouvera au premier volume de ses Œuvres, p. 229. Et il ne fallut pas moins de trois chants à Barthélémy pour célébrer dignement VArt de fumer K C'était presque la gloire.
Du moins une belle notoriété avait-elle été depuis quelque temps acquise au nouvel usage, grâce aux femmes, — à quelques femmes. Romantiques en cela, les lionnes l'ont adopté. Désir violent de manifester sa personnalité ou amour maladif du scandale, la lionne fume : quel plaisir peut valoir celui d'étonner, de stupéfier ses contemporaines et ses contemporains ! On blâme ces « effrontées », on les persifle. Oser porter « à leurs lèvres roses des cigarettes d'Espagne )) ; un pareil dévergondage n'au-
I. L' [ti de jiuner on la IHpc et le Cuivre, poème on trois chants, .suivi de notes, iS'i'i-
QUELQUES ELEGANCES ROMANTIQUES Ijy
rait-il pas <( fait frissonner, rcculei-, défaillir toutes les grandes daines du grand siècle ' !* » La lionne hausse les épaules, et continue à pétuncr, ravie de faire enrager les vieilles douairières. Il ne serait pas impossible qu'elle soit pour quelque chose dans le nouvel aménagement de quelques maisons « fashionables », où l'on a •' une salle à fumer comme on a une salle à manger- ■>.
Ce qui est sûr. en tout cas, c'est que le désir de plaire à telle ou telle lionne donna à beaucoup de jeunes gens l'habitude de griller des cigarettes. « André n'est plus le timide et rougissant jeune homme que vous avez connu. La petite D*'* s'est chargée de son éducation. C'est une bonne maîtresse, sans jeu de mots, à en juger par les résultats. Depuis qu'il la connaît, André fume comme un oriental. 11 y a des jours où l'air, chez lui, est irrespirable-^... » Et c'est ainsi que, sans le vouloir, puisqu'enfin le romantisme n'avait pas toujours leurs sympathies, les lionnes ont contribué plus que personne peut-être à la diffusion d'une habitude romantique.
Comme Barthélémy le constate avec simplicité dans un passage de son prosaïque poème, la cruc/iejlamande et le grofj au rhum s'accordent parfaitement bien avec le tabac. Rien ne donnant soif d'ailleurs comme de fumer, on se mit à
Huincr la cigarette en vidant force pots ;