QUELQUES ÉLÉGANCES ROMANTIQUES
(( iS janvier. — On m"a donné des détails. Il faut avouer que mes jeunes conleniporains ne manquent pas d'aplomb, du moins au début de leurs petites fêtes. Leurs façons de s'amuser ont incontestablement plus d'horizon et d'ampleur que celles de leurs pères: elles ont peut-être inoins de spontanéité ; et puis, elles sont moins gaies...
(( C'était bien, en effet, c l'orgie romantique dans toute (( son épouvantable horieur o, comme dit cet imbécile et ce capucin de M***, qui prétend qu'on devrait bien mettre un terme au\ mauvais exemples, à l'influence malfaisante de tous ces polissons et de ces drôles, et qui s'indigne de ce qu'il appelle l'incompréhensible aveuglement et la scandaleuse faiblesse de cette bourgeoise de royauté...
« Punch gigantesque, colossal, pyramidal. Saladier fait tout exprès, et que le petit de F*** gardera parmi ses meubles de famille, pour l'édification sans doute de ses futurs enfants, et pour leur faire admirer la capacité paternelle. Quinze pintes de contenance, et ils étaient dix-huit en tout, jeunes gens ou femmes ! On a vidé le saladier, peut-être en partie par les fenêtres ou dans les corsages de ces dames, mais on l'a vidé ! Hurrah pour Byron !
((Et — ô horrible ! horrible ! ! most horrible! ! ! — on l'a vidé en buvant dans des têtes de morts! ! ! Le saladier gigantesque était flanqué de quatre têtes de morts, comme un château de ses tourelles'. Elles sortaient de quatre
I. La tête do mort est l'accessoire indispensable de toute orgie. €f. le Bol de pnnch : « Une tête de mort, des besicles sur le nez. une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires... » C'est aussi le détail que les .Teunc-Francc, dans leurs orgies, inspirées pour la plupart de leurs lectures, imitèrent le plus volontiers.
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énormes gerbes de fleurs, et elles étaient coifïees, l'une d'un immense feutre à plume, l'autre d'un morion, la troisième dune toque à créneaux, la dernière dune mitre.
(I ...Et le dégoût a soulevé le cœur des demoiselles folles de leur corps, quand on a apporté le quadruple ornement du punch. Elles se sont toutes mises à crier du haut de leur tèle. Mais ce sont des hurlements de terreur qu'elles ont poussés, quand on a voulu les forcer à boire dedans, comme les hardis et vaillants gentilhommes, leurs compagnons, dont quelques-uns avaient la nausée. L'une d'elles s'est jetée à une fenêtre, menaçant de se précipiter, si la tète pleine de punch faisait un pas de plus vers elle... »
Elle a même, dans son aflblement, ouvert la croisée, et appelé au secours de toute la force de ses poumons, t( quelle avait robustes )>. Rassemblement. On crie au meurtre. Malgré les supplications désespérées du portier d'abord, des domestiques ensuite, on envahit « la salle du festin ». Lutte homérique de quelques instants. Un des envahisseurs va chercher « le guet »: et il ne faut rien de moins que la considération et l'influence dont jouissent les familles des trop consciencieux imitateurs des romans romantiques, pour étouff'er lafl'aire.
Et l'auteur du .loiivnal de conclure avec une ironie tranquille :
(' Sans aucune espèce de doute, les beaux jours des belles choses sont passés, et il n'y a plus rien à attendrç d'une société à ce point ennemie du pittoresque et où les moindres libertés artistiques sont l'objet de si brutales répressions. »
Avec son flegme coutumier, notre ironique observateur se moque de « ces intéressantes tentatives qui avortent si malencontreusement i)ar la faute des bourgeois et par
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celle du guet » : son récit manque par trop de sympathie, et ce Mérimée au petit pied, à force de se complaire dans son attitude froide et moqueuse, ne donne pas l'impression directe de la réalité. On la trouvera, cette impression, dans la lettre que voici, toute frémissante dexaltation, vibrante d'enthousiasme, et où il semble qu'on entende encore gronder par instants les tumultueux échos de la fête.
La lettre est du mois de décembre i836.
(( ...Oui, nous l'avons eue enfin, cette orgie de nos rêves ! Et cela fut grandiose, cela fut fantastique, cela fut romantique vraiment!... Enfer et damnation! l'inoubliable soirée !... A marquer d'un caillou blanc, comme aurait dit ce piriforme, asiniforme, ostréiformc G***, qui nous enseignait jadis l'art d'écrire mal ou plutôt de ne pas écrire du tout. » Allusion à quelque pauvre régent de rhétorique, sans doute.
( Jusqu'à la semaine dernière, nous avions eu des punchs, mais des punchs épiciers, des punchs bonnets de coton, des punchs cols de chemise », ce qui veut dire tout simplement : bourgeois, u Cette fois, c'a été l'orgie sacrée, cheveux an vent, ceintures dénouées et claquantes au vent de tous les désirs...
« De huit heures du soir à quatre heures du matin, elle a étincelé, elle a flamboyé, elle a rugi. Du dehors, les fenêtres rougeoyaient comme des soupiraux de l'enfer... Les ignares bourgeois qui passaient se signaient comme devant l'antre de Satanas. »
Dans cette atmosphère « lourde, épaisse et comme grasse du fumet des plats, du bouquet des vins et du parfum des femmes ». conversation c saccadée, fiévreuse, tour à tour élincelante et i)rofonde, fulgurante comme un éclair d'épée, molle et capricieuse comme une sultane.
OU sarcaslique comme un éclat de rire de damné », et d'ailleurs coupée d'assez bonne heure o de lioquets et de râles )).
E\clamations folles qui jaillissent de tous cotés, et montent, et se croisent, dans le plus romantique hourvari.
(( — Holà, maraud! A boire, par la mort et le sang! J'ai le gosier sec comme une tiagédie. A J)oire, à boire encore, à boire toujours !
— Verse, par la mort-Dieu, verse ! Je ne suis qu'au troisième ciel, je veux monter jusqu'au septième, excelsior! verse, tudieu ! excelsior, te dis-je ! n
Au bout de la table, on entend une voix de stentor :
La vie est une bouteille.
Quand on a vidé le jus.
De la casser je conseille.
En nous asseyant dessus.
— Par la queue de Belzébuth, silence au poêle mélancolique ! — rugit un autre. — Sommes-nous ici pour larmoyer ? Non, Pasques-Dieu, mais pour nous rigoller véhémentement. Or çà, mes frères, rigolions-nous! »
Il chante à plein gosier :
La \ieest une belle femme, 11 faut toujours la respirer.
Lui donner sans cesse son ànie, 11 faut toujours s'en enivrer.
(( — A nous le vin ! à nous l'orgie ! à nous les femmes I » hurle la table entière dans une temi)éte d'enthousiasme.
Dans un moment d'accalmie, une petite voix fluette, qui sort d'un tout petit jeune homme, demande à dire un impromptu.
— Hissez-le sur la table !
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On le hisse. Le petit jeune homme salue, caresse sa petite moustache et dit de sa petite xoix fluette :
Le plus vif des plaisirs, dis-moi, le connais-tu? Sinier la tragédie?
(Le pelit jeune homme fait un geste de dénégation).
Fesser LAcadémie ?
(Même geste).
Etre aimé de Hugo."'
(Encore le même geste).
Clioyé du bousingo."*
(Toujours le même geste).
Des épiciers fouetter l'indolence native ?
(Pour la dernière Cois enfin, le même geste).
Elle est bien faible, ami, ton imaginative! — Hé bien, ce plaisir, c'est... faire un bourgeois cocu !
u Sous les trépignements et les applaudissements, la salle a manqué crouler, et si le punch alors eût été servi, s'il eût été avalé, nous serions certainement sortis en chœur et serions allés bravement
Orner tout front bourgeois d'une vaste ramure ».
La jeunesse ne doute de rien.
Nous faisons grâce au lecteur des propos philosophiques, ainsi que des considérations politiques et sociales qu'échangent tous ces écervelés : la vertu n'est qu'un mot ; une honnête femme est celle qui n'a qu'un amant à la fois ; la vie ne doit être qu'une partie de plaisir ; la politique est l'art de jirofiter des homiTies sous couleur de prendre leurs intérêts, etc., etc. La substance — et les développements — se retrouvent dans toutes les <( orgies » que décrivent régulièrement les romans qui veulent être à la mode. Quant à leurs opinions littéraires, on les <levinc : u Vive le romantisme ! Mort aux perruques 1 )>
A iniiiuil précis, à k l'heuie falidique ». on apporte le puiu'h. Il faut laisser la parole au narrateur.
u Quand les si\ bols immenses, gigantesques comme des urnes, curent élé déposés sur la table, on y mit le feu. Et les tlammes daidcrciit partout à la fois leurs petites langues l)leues, infatigables. Elles ci'épilaient, se poursuivanl, senlaçanl, se dépassant pour se rejoindre encore, dansant joyeusement la sarabande, comme de subtils feux follets dans un cimetière.
« Alors une voix sépulcrale cria :
(I — Qu'on introduise "lorick !
« Et lorick parut.
« Ce fut un saisissement, suivi de cris deff'roi terribles. Les femmes se cacbèrent la figure dans la poitrine de leurs voisins, et s'agrippant de leurs mains aux épaules viriles, dans un geste convulsif qui implorait protection et pitié, elles poussaient des plaintes prolongées, stridentes. Quelques-unes jugèrent bon de s'évanouir; on les déposa dans un coin. Même paiini les bommes, il y en avait qui n'osaient regarder le nouveau venu fixement.
(I Cependant Yorick avançait, soutenu avec beaucoup de précaution, de chaque côté, par un pénitent en cagoule.
(( Il avançait. Chacun de ses pas faisait sinistrement cliqueter ses os. De temps à autre, il tournait la tête, comme pour bien montrer à tous sa face hideuse, puis brusquement ses mâchoires s'écartaient et se mettaient à claquer comme des castagnettes.
« U semblait qu'on entendit des frissons...
(( Toujours avec de minutieuses précautions maternelles, les deux pénitents en cagoule conduisaient \orick vers le grand fauteuil gothique qui l'attendait, au milieu de la salle. Yorick allongeait à droite et à
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gauche ses mains décharnées. Les plus braves prenaient, secouaient violemment ; mais on voyait leurs tressaillements involontaires ; et \orick remerciait en faisant claquer plus sinistrement encore ses mâchoires.
(( On le fixa dans le fauteuil gothique. On mit des coussins de pourpre sous sou crâne et derrière ses vertèbres... Et alors, au milieu de l'épouvante, de l'horreur générale, qui tenait toutes les jambes incrustées au plancher, Yorick, après avoir étendu le bras horizontalement, comme pour commander le silence, Yorick parla !
« Cette fois, ceux qui n'étaient pas dans la confidence et qui ignoraient que l'un des deux pénitents en cagoule était ventriloque faillirent, eux aussi, se trouver mal. »
Le squelette articulé débite des vers, naturellement.
La vie, hélas ! est passagère, Amis, souvenez-vous en bien.
Pour qu'elle soit douce el légère.
Croyez-moi, ne négligez rien.
Il y a dix strophes de cette nouveauté ^
Finalement, on installe un bol de punch sur les genoux du squelette, on lui met une coupe entre les phalanges, et il invite ses « amis » à venir y boire « l'oubli de tous les maux ». Quelques « intrépides » reçurent la coupe des