‹ Le romantisme et la modeChapitre 78 sur 99 · L AIR ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

L AIR ROMANTIQUE

« Que VOUS VOUS donnez donc du mal pour vous enlaidir, charmantes femmes, mes comtemporaines ! et que vous seriez fâchées d'y réussir complètement ! Comme si ce quon aime le plus en vous, ce n'était pas le bel incarnat ou la blancheur éblouissante que vous a donnés la généreuse nature, et non ces horribles, ces affreuses drogues dont vous vous badigeonnez si consciencieusement la peau 1...

(( Heureux droguistes, et quelle serait leur vanité, s'ils soupçonnaient leur véritable importance ! Ils sont aujourd'hui les arbitres et les dispensateurs du beau. Tout l'agrément des femmes gît dans leurs flacons et leurs boîtes... Le métier de droguiste doit assez rapidement enrichir son homme, l'aites-vous droguistes, ôjeunesgens qu'embarrasse le choix d'une profession. Droguiste pour femmes romantiques, hé ! hé ! ce ne serait peut-être pas si sot !... C'est bien dommage que je sois si vieux ou que je n'aie pas un fils !... »

Mais tout le monde n'a pas la même aversion dédaigneuse, on peut bien croire, pour les <- femmes de couleur I). et il en est qui sont reconnaissants à leur fiancée ou à leur maîtresse d'offrir quelques-unes des apparences à la mode.

« Sais-tu pourquoi je taimc, inon bel archange 7 Parce que tu es belle, parce que tu es gracieuse, parce que tu as de l'esprit : mais surtout parce quil y a dans ta beauté, si différente de l'ordinaire beauté des femmes, un je ne sais quel charme d'ensorcellement, un véritable sortilège, et que près de toi je ne peux me défendre d'un frisson suave d'inquiétude...

« Je te regardais hier, quand nous étions assis tous deux dans le pâle crépuscule. Tes yeux avaient des rayonnements étranges ; de tes grandes prunelles, plus sombres

que la nuit, «ilissaieut des lueurs phosphorcsccnles, et do la masse épaisse de tes noirs et lourds cheveux se dégageaient de vagues clartés...

(' Je ne te voyais pas, mais j'étais sûi* que lu étais pâle, toute pâle, d'une pâleur de spectre, de celte pâleur inquiétante qui me fait frémir, je sais bien pourquoi, que j'adore parce qu'elle me fait frémir, et qui fait paraître tes yeux si beaux, si grands, si profonds et tout remplis de clartés infernales K..

(I ... Tu me demandes souvent, quand près de toi je m'oublie en de longs silences : d A quoi rêvez-vous, mon ami P )) C'est vrai, je rêve, et je fais les rêves les plus fous. Je rêve que tu viens d'un autre monde dont tu portes en loi l'inquiétante énigme, je rêve que ta pâleui' est faite d'avoir contemplé des spectacles que nos yeux ne voient point, )) etc. -.

Cela, c'est la rêveiie d'un artiste, et les artistes n'ont pas les imaginations de tout le monde. Mais les ordinaires disciples du romantisme essaieront de se guinder à ces sentiments, et ils ne parleront pas un autre langage.

«...Enfin, je me marie, mon cher Gustave. C'est bien bourgeois ; mais comme tu me comprendrais, si tu connaissais Lucienne ! » Là-dessus on s'attend au défilé traditionnel des qualités que découvre dans l'objet aimé quiconque cristallise, comme disait Stendhal ; mais on est loin de compte, u Elle a cette pâleur ardente que nous avons toujours vue en rêve à celle qui devait nous dévorer le cœur. » On remarquera ce jargon, bien désobligeant en

1 . Pour mieux coniprendro ces bizarreries, par où se traduisent des nuances particulières de sensibilité, voir, dans notre étude Le lloinnniisme et les mœurs, le chapitre intitulé L'Aube du baudc- Inirisme.

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