‹ Le romantisme et la modeChapitre 84 sur 99 · Raoul B***, Joune-France, janvier iSSa · texte numérisé non relu

Raoul B***, Joune-France, janvier iSSa

2. Plus tard Théophile Gautier s'en moquait mieux encore, et avec pas mal de verve et de gaité, dans son chapitre De l'obésité en littératiire, qu'on trouvera à la fin des Jeune-France.

« Quand j'étais jeune, j'avais les plus étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me le représentais :

« Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils parabolic|ues, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement bouffie par une fatuité bvronienne. le vêtement vague et

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A moins — car l'esthétique de la physionomie est plus variée, plus complexe, pour les hommes que pour les femmes — à moins qu'on n'ait encore un teint basané, « cuir de Cordoue, More d'Afrique », quelque chose enfin d'étrange et d'exotique, à quoi ne puissent décemment prétendre « les placides, roses et adipeux bourgeois». On se distingue ainsi tout de suite de la foule incolore, et l'on suscite des admirations où il entre pas mal d'envie.

VAre fauve ou bronzé : rarissime privilège et condition assurée de tous les triomphes. D'une élégante ville

noir, of la main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.

« ... Je n'aurais pas admis un poëtc lyrique posant plus de quatrevingt-dix-neuf livres; le quintal m'eût profondément répugné : il est facile de comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à tous crins. »

Mais c'a été chose vile faite de passer à l'opinion contraire ; et il se tient désormais fermement attaché à cet aphorisme, indiscutable en effet : « L'homme de génie doit être gras ». De tout côté les preuves ne vous en crèvent-elles pas les yeux ?

Balzac « est un muid plutôt qu'un homme ». « L'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d' Antony de devenir très dodu ». Quant à Rossini, « il y a six ans qu'il n'a vu ses pieds ». Janin « elïondre tous les sophas du xvur" siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de s'asseoir », et on fait essayer par Lablachc la solidité des ponts nouveaux. Sainte-Beuve, Eugène Sue grossissent. Lui-même, enfin, Victor Hugo suit l'exemple général, à moins qu'il n'ait été le premier à le donner. « M. Victor Hugo qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie romantique, de^Tail être plus vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds ; il n'a pas les joues convenablement creuses, et il a l'air de se porter beaucoup trop bien, — comme Napoléon devenu empereur. »

H est vrai qu'il y prend peine. « M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côleietles, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce tomate, d'omelelle. de jambon, de café au lait relevé d'im filet de vinaigre, d'un peu de moulard(î et de fromage de iirie, qu'il avale indistinctement très vile et très longtemps. Il lappe aussi de deux en <leux lieures de grandes terrines de consonuuc froid. »

Et les disciples imitent le chef de leur inieux.

Il y a bien, il est vrai, quelques génies maigres : Lamartine, Musset, Vigny, A. Houssaye. Mais ce sont des « rêveurs. »

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d'eaux de l'Est, une vieille marquise écrit, à la dalc du mois d'août i8o5 :

(( Toutes les jeunes tètes sont à l'envers et tous les petits cœurs on émoi. Depuis une semaine, nous avons le grand honneur, que j'apprécie, croyez-le bien, de posséder deux prétendus diplomates. Ils sont diplomates comme la petite M'** est marquise, et je ne leur conlierais pas mon petit Zadig », le chien favori de la corres- {X)ndante. « Mais enfin c'est une fureur. Ils sont de toutes les réunions : il ne se donne pas une fêle où l'on ne soit assuré de les rencontrer. C'est au point que M'"" de D***, dont vous connaissez la sévérité sur certain chapitre, les a reçus chez elle... Et la raison de cet enthousiasme, que je me permets de trouver ridicule, c'est qu'ils ont le teint bilieux et la peau presque aussi noire que cette affreuse mégère de V***. \oilà-t-il pas de quoi fain^ tourner les tètes ? Mon Dieu 1 que les femmes sont niaises aujourd'hui!... Il est vrai qu'ils ont d'assez beaux a^cux ; mais quelle vulgarité et quel mauvais goût !... Il paraît qu'il est distingué aujourd'hui de ne pas être comme tout le monde... Cette petite perruche de L*** ne me disaitelle pas l'autre jour, avec les minauderies que vous pouvez imaginer, qu'elle avait eu le j)laisir de causer plus d'une demi-heure avec l'un d'eux, et qu'elle s'imaginait avoir causé par moments avec un des personnages mêmes de je ne sais plus quel grand poëte anglais?» C'est évidemment Byron qu'elle veut dire. «De la pari d'une pareille pécore, qui passe ses nuits à lire et ses jours à ce que vous savez, le propos n'est pas pour surprendre... )»

Il est sûr qu'en dépit de la mauvaise humeui;, nulle^ment indulgente, de la vieille marquise, les « petites perruches » et les « pécores » ont été assez nombreuses

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alors, el qu'elles ont vu sans indifférence les modernes émules de Childe-Iiarold et de Manfred, — comme la trop peu charitable douairière était forcée elle-même de le constater.

Coïncidence curieuse, tous ou presque tous les membres du Petit Cénacle, dont Théophile Cautier a si agréablement conté l'histoire, réalisent l'un ou l'autre des types à la mode ^.

Gautier tout le premier, ainsi qu'il convient, est a naturellement olivâtre et fort pâle ». Petrus Borel a u le visage olivâtre de peau, doré de légers tons d'ambre comme une peinture de maître qui s'agatise, et illuminé de grands yeux brillants et tristes, des yeux d'Abencérage pensant à Grenade. La meilleure épithèle que nous puissions trouver pour ces yeux-là, c'est : exotique ou nostalgique ». Bouchardy (( ne semblait pas nt^ dans nos pâles climats, mais au bord de l'indus ou du Gange, tant il était basané et fauve de ton... 11 ne lui manquait que d'être vêtu de mousseline blanche, coiffé d'un tuiban de cachemire enroulé, et de porter un anneau de diamants à la narine, pour avoir l'air tout à fait du maharajali de Lahore... Ses prunelles, étoilées de jais, brillaient de feux noirs sur une sclérotique jaune. On eût dit bien plutôt un disciple de Calidaça ou du roi Soudraka... qu'un élève enthousiaste de Yictor-Hugo. Aussi lui faisait-on parfois cette plaisanterie de lui dire, lorsque riieure de se retiier était venue : « Maharajah, Aotre palanquin est avancé et s'ennuie à la porte.» Philotliée

I. l^eul-èlre scrail-il plus exact de dire que, les premiers romantiques notoires ayant eu ce teint-là, les imitateurs n'ont eu rien de plus pressé que de l'admirer et de chercher à se le donner. C'est ainsi que d'un caprice et d'un liasard de la nature on aurait fait un précepte d'est hétique.

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