I. M""* de S***, 17 novembre i83A
v,38 LE IIOMVNTISME ET LV MODE
toujours le juron à la bouche. Sa conyersaliou en est émaillée, comme une prairie est émaillée de fleurs au printemps. Rien n'est plus propre « à faire sensation ». Mais il ne faut, bien entendu, que des jurons hauts en couleur, des jurons enfin d'un bien authentique romantisme : (' Ah 1 massacre et malheur ! honte et chaos ! tison d'enfer! anathème et dérision! terre et ciel! tète et sang' !... » ou mieux encore : « Enfer et malédiction ! Par Satan ! Par Lucifer ! Par les cornes du diable — ou celles de mon voisin ! Par la queue de Belzébuth ! Par la vieille sorcière qui t'a tiré de l'enfer ! Par le nombril de Belzébuth et la fressure du Saint- Père ! Parla chaudière d'enfer où je voudrais voir bouillir ses entrailles ! Par le venimeux crapaud qui l'engendra !... » etc., etc. La liste serait interminable : les romantiques avaient de l'imagination 2.
Enfin, et c'est ici quintessense de romantisme, que les propos les plus désenchantés, les plus amers, fleurissent naturellement sur vos lèvres, aos lèvres de damnés, vos lèvres de maudits.
Allez dire qu'on creuse Sous le pâle gazon Une tombe sans nom.
Hélas ! j'ai dans le cœur une tristesse afTreusc.
1. Th. Gautier, Les Jeune-France, Celle-ci et celle-là, p. 117. — Théophile Gautier a cependant trouvé mieux encore pour son propre compte, dans la Préface de Mademoiselle de Maiipin, p. 19. « De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs... » Ce « présents » est bien étrange.
2. Quand il était chargé de la chronique dramatique dans l'Echo de la Seine-Inférieure, à Uouen, en i83i, Louis Veuillot résumait ainsi les drames romantiques. « Il y a un petit trapu qui dit, avec une voix de basse superbe : « .le vous aime, malédiction ! » La femme répond : « Moi aussi, infamie et malédiction 1 » Alors vient un grand maigre, qui en apprenant toul cela s'écrie : « llonle. opprobre et dérision ! » On tire un coup de pistolet : détonation ; i)uis le public de silller : ventilation ».
^ otro physionomie dévastée appelle la pilié ; on vous plaint, en ellet ; répondez aussitôt : « Mon ame est liée à un cadavre !... Je traîne la vie comme un forçat traîne sa chaîne 1 !... »
Une femme est frappée de votre pâleur, et elle vous en demande discrètementetcharitablement la cause. Faites-lui voir tout de suite que cette cause est profonde, effrayante de profondeur, et que le mal, hélas ! est incurable. « Vous me trouvez pâle. Madame.'* C'est pour avoir entrevu, dans un sinistre éclair, le monde et ses horreurs... >»
Mais peut-être avez-vous remarqué quelque charmante jeune fille, et serrez-vous ravi d'obtenir sa main : n'hésitez pas alors à vous calomnier auprès d'elle ; noircissez-vous, exagérez votre tristesse et vos malheurs. Les femmes sont naturellement compatissantes; elles adorent consoler : éveillez habilement la sœur de charité qui sommeille au fond de chacune d'elles, et ne craignez pas de lui parler ainsi : « On vous a peut-être dit du bien de moi. Mademoiselle!' Par l'amour sacré que vous porta toujours votre mère, n'en croyez rien. Je ne mérite même pas de vous un regard de pitié... De grâce, éloignez-vous de mon chemin... Laissez passer le maudit. Il vous entraînerait dans son tourbillon funeste et dans sa ruine, vous, si pure,, vous, si douce, vous la sœur des anges de lumière !.,. » Eloa consola Satan ; ainsi la jeune fille vous consolerat-elle à peu près sûrement à votre tour.
N'hésitez pas non plus, quand vous parlez d'amour, n'hésitez pas à puisera pleines mains dans « l'arsenal dia-
I. Arthur ^***, i835, vingt-cinq ans. Les deux citations qui suivent sont du môme jeune homme, qui devait savoir son Antony par cœur. — « La maladie de poitrine et la garde nationale à cheval, depuis i83<>. tout le monde a passe par là ». dit Olivier de .Talin à Hippolvte liicliond. dans Le Demi-Monde, d'Alexandre Dumas, I, 3.
2'iO LE ROMANTISME ET LA MODE
bolique». Laissez aux mélancoliques et aux retardataires ce sempiternel paradis avec ses séraphins, ses chérubins et ses archanges. Imitez plutôt Albcrtus ou Ruy-Blas :
Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place. Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu...
et je vendrais mon âme
Pour t'avoir à moi seul, tout entière et toujours.
Quelle preuve d'amour veut-on plus énergique et plus décisive que l'abandon, pour la femme aimée, des félicités éternelles :' <( Certes, jaime le Dieu dont j'ai appris à murmurer le nom sur les genoux de ma mère, et j'espère un jour ma place en son saint paradis. Hé bien, vois si je t'aime ! Pour un av^eu d'amour de toi, pour un baiser, je renierais mon Dieu, et je deviendrais pour l'éternité le compagnon du Maudit ^ 1 »
Il se peut encore que vous ayez un rival auprès d'une femme à qui vous faites la cour, et que cette femme tienne un cabinet de lecture. Dans ce cas, allez et venez dans la petite pièce en dérangeant les chaises et en roulant des yeux féroces ; tournez comme une âme en peine autour de la table où sont installés vos amis : puis, brusquement, revenez vous asseoir près d'eux, en murmurant entre vos dents : c Oh 1 du sang! il y aura du sang! Malédiction sur cet homme ! Je suis fatal et maudit '-. »
1. Jehan L***, .leune-Francc, vingt-sept ans, i83G. — (^e fut un des Ihèmes favoris de la rliéloritiue romantique, et nous pourrions bien en donner cinq ou six varialions inédites. Ce qui nous a fait dioisir celle-ci, c'est la réminiscence lamarfiiiienne (ju'elle paraît contenir.
2. C'est riiisloire de (lariel. tué en duel par le vicomte H. de V*'*, officier de la garde royale, pour les beaux yeux de la belle Malvina- Rosalinde. On trouvera celte histoire dans Pontmartin (Mes Mémoire*, 1, p. lar?).
Eau-forte de Tony Johannot, pour le roman d'Eugène Sue LA SALAMANDRE