I- ANT0N1SME
« 10 avril 1833 . — Je n'ai pas d'affection bien vive, Dieu merci, pour l'esprit routinier, moutonnier; mais l'excès contraire est tout aussi déplaisant, et il me paraît que mes contemporains sont en humeur de nous en donner le spectacle un peu ridicule.
« Tout cela vient de Bvron, comme l'usage du cigare, la praticpie de l'orgie, et bien d'autres choses. Ce qui me surprend toujours, par exemple, c'est qu'on ne voie pas clocher dans les rues un plus grand nombre de pieds bots. Pourquoi tous les adorateurs ne rendraient-ils pas cet hommage à leur divinité ? Mais peut-être y viendront-ils.
que Dieu a détourné sa face de l'homme et l'a livré au malheur, sans secours, sans appui. L'homme est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir. " Même amertume, mêmes grincements de dents, même ironie sarcastique dans une autre lettre, du 20 mai 1820.
(( La semaine dernière', le sentiment de malédiction a été sur moi, autour de moi. en moi. Je dois cela à lord Bvron ; j'ai lu deux fois de suite le Manfred anglais. Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'écrasa comme celle-là. J'en suis malade. Dimanche, j'ai été voir coucher le soleil sur la place de l'esplanade : il était menaçant comme les feux de l'enfer. Je suis entré dans l'église, où les fidèles en paix chantaient l'alleluia de la résurrection. Appuyé contre une colonne, je les ai regardés avec dédain et envie. J'ai compris pourquoi la malédiction de Lord Bvron finissait par ces mots :
L'univers tout entier sur ton cœur a passé : Que ce cœur désormais soit aride et glacé.
« Le soir j'ai dîné chez Edmond : il a fallu parler avec Maie Morel de papiers peints et d'appartements. A neuf heures, je n'en pouvais plus : j'étais dans un désespoir amer et violent, les yeux fermés, la tète penchée en arrière, me dévorant moi-même. Je laissai tomber quelques mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia.
Et ce n'est pas — on pourrait le croire — accès passager de spleen ; c'est le ton habituel de la correspondance.
« Lundi je t'avais écrit une lettre satanique, mais je la déchire; cet accès de rage contre le destin a fait place à un dédain profond de toute chose, ^le l'avenir et de moi-même » Ampère à Bastide, 3 juin 1*20 .
37 i LE ROMANTISME ET LES MŒURS
« Ces béjaunes croient honorer encore mieux leur grand homme en copiant ses héros de la façon la plus puérile et la plus ridicule. Ils ne parlent que de jeter l'anathème à la société et de lever contre elle l'étendard de la révolte. Pauvre société ! Aura-t-elle la force de résister à une aussi redoutable coalition? Si elle allait ne pas pouvoir se défendre î Si nous allions assister k un nouveau bouleversement ! C'est à faire frémir!... »
« 15 octobre 'même année]. — Nous voilà bel et bien pourvus et dotés d'une nouvelle engeance, plus prétentieuse encore et plus insupportable qu'aucune que je connaisse. Au pays des ombres, le lord Bvron doit être content,
Et J. Bastide de répondre sur le même ton :
(( Que les jours et les nuits sont tristes !... Les fantômes m'assiègent... Ah ! si après la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je serais tranquille! Mais non, toute affection sera brisée, il faut se contenter de cette misérable vie de la terre... »
Tout le groupe est atteint du même mal et ce sont de tous côtés les mêmes confidences. « Tu souffres autant que moi », dit Ampère à Bastide, et il ajoute : « El Franck ! Et Stapfer! » Stapfer écrit de son côté : « Il y aura toujours quelque chose de sombre, de désenchanté au fond de notre existence. » De Jussieu, qui n'apparaît dans le cercle d'amis qu'en 1822, est tout de suite à l'unisson. « L'irréparable, le passé, l'impossible, écrit-il en 1823, tout est négation dans le monde. La vie n'est qu'un long refus de bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous sommes, nous le demandons toujours. »
Ils entretiennent d'ailleurs soigneusement leur mal par des lectures appropriées. Ampère écrit à la date du 10 août 1820 :
« Je relis Werther, au fond duquel je n'avais jamais pénétré, et deux volumes de Lamennais. Dans le second, il y a des passages absolument faits pour nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine ! »
Byron était aussi l'objet de leur culte et de leurs méditations, mais surtout Obermann, ainsi qu'il appert de la préface que Sainte-Beuve a écrite lui-même pour la seconde édition du livre de Sénancour.
Tous finirent par guérir cependant. Werthérisme, byronisme, obermannisme n'avaient été qu'une crise. Chez d'autres, moins intelligents, plus passifs, la crise fut plus durable, et les résultats en furent naturellement plus désastreux.