‹ Le romantisme et les moeursChapitre 99 sur 122 · Pierre A***, 32 ans · texte numérisé non relu

Pierre A***, 32 ans

3. Armand B***, 1842. — Il veut dire évidemment : « Et de quel droit me commander? »> Sa fougue a fait faire à notre individualiste une ellipse un peu forte. — On sait si cet état d'esprit est celui de quelques personnages de Balzac. Pontmartin a eu raison d'écrire :

Quand il (Balzac arrive à une des phases culminantes de ces récits, s'il craint que son lecteur ne remarque pas assez à quel point la scène résume une des faces de la société ou du cœur humain, il s'arrête et s'écrie avec une complaisance naïve pour son propre ouvrage : « La tragédie antique n'a pas de tableau plus pat liétique... « ou bien : • Vous avez là, dans son expression la plus haute, la Révolte se posant en face de la Loi • : ou bien encore :

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Je ne reconnais pas le pacte social, moi, et il n'aura jamais que mon mépris... Malédiction sur ceux qui l'ont fait et honte à ceux qui se résignent à le subir!... Cette résignation d'esclaves m'a toujours paru une insulte personnelle, et je voudrais cracher à la figure de tous ces lâches !... Se soumettre, c'est avouer sa faiblesse, c'est mériter qu'on vous écrase.., Bvron ne s'est jamais soumis, Napoléon non plus ! . . . »

<( C'est pour moi un perpétuel sujet d'étonnement, de stupéfaction, — déclare un troisième, — que la soumission plate, l'imbécile respect général envers l'autorité. Ah ! on les élève, les jeunes Français, « dans la crainte de Dieu et des sergents » ! Education stupide, bien faite pour ne préparer que des créatures viles, sans dignité et sans énergie!... Quand donc serons-nous vraiment libres? débarrasses enfin de toute convention et de tout préjugé ? Quel mystérieux héros fera tomber les chaînes sociales?... Quand enseignera-t-on aux jeunes Français (pie l'homme des temps modernes, c'est Manfred, c est le Corsaire, c'est Didier, c'est Antonv. c'est-à-dire un être qui ne tient sa loi que de luimême... ' ? » On devine le développement: on voit surtout

« Le drame prend ici des proportions formidables : ce n'était pas moins que la lutte de L'Individu contre le despotisme social !... » Il s'agil souvent d'un galérien eu rupture de ban ou d'une fille perdue qui s'amuse aux dépens d'un vieux libertin; n'importe ! vous voilà averti, par des Majuscules, de tout ce que la situation a de solennel, et il y a de bonnes gens qui s'y laissent prendre. »

1. Philippe G***, étudiant en droit, 1835. — M. Spronck, dans ses Artistes littéraires (p. 12Gi, nous parait avoir analysé avec une netteté parfaite cet étrange et dangereux état d'âme. « Mais parfois aussi, au lieu d'aboutir à la sombre quiétude, pleine d'indulgence et de pitié universelle, au lieu d'arriver au morne détachement de toute passion et de toute pensée, le désespoir se tourne en colère et en révolte ; à la place de René, de Childe Harold ou d'Obermann, nous trouvons les misanthropes et les blasphémateurs, Manfred, Anton)', Didier, déversant le trop-plein de leur fureur sans objet sur des personna-

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quelle en est l'origine el La place qu'y occupe la littérature

à la modo.

El la preuve que ce ne sont pas là simples exagérations

particulières, que de toutes parts l'individualisme s'agite et s'impatiente, avide de l'aire reconnaître ses droits, ou plus exactement peut-être de les imposer, s'il en a la force, c'esl que de tous cotés aussi l'on signale ses empiétements, et l'on s'en inquiète.

« Comme nous, vous le sentez. Messieurs, c'est ce mal qui nous poursuit et nous assiège : partout, autour de nous, l'intérêt individuel s'exhale contre l'ordre social en plaintes amères. Il ne lui tient pas compte de ses bienfaits, et sollicite de lui, avec aigreur, souvent même avec violence, ce qu'il ne lui est pas possible de distribuer à tous. Il semble que plus la carrière est librement ouverte au génie, au travail et à la vertu, plus on s'indigne de ce que le pouvoir, l'opulenCe et la gloire, ces biens que si peu obtiennent et que tous envient, que la société seule a créés, mais qu'il faut savoir conquérir, ne soient pas livrés, à première vue, aux mains de quiconque se les adjuge. Les institutions les

lilés vagues et abstraites comme l'humanité, Dieu ou le Destin, sans i|ue d'ailleurs cette haine se manifeste par d'autres voies que des tirades dédaigneuses ou des imprécations sacrilèges. Vienne un jour où ces hommes an cœur ulcéré par la vie ne se contenteront {dus de l'ironie, des malédictions ou des menaces, pour apaiser leurs indéflnissahles rancunes, nous les verrons passer des paroles aux actes et, après avoir souhaité à tout ce qui les entoure la douleur, la destruction et la mort, faire porter sur un être quelconque, le premier venu, le plus inoffensif, le poids des sourdes irritations et des besoins de vengeance qu'ils ont amoncelé dans leur sein. Et nous aurons la cruauté sans motifs, pour l'unique joie de voir souffrir; l'apologie du vice et du crime pour le plaisir de renverser toute morale et toute religion; la recherche de la plus basse débauche moins pour satisfaire les sens que pour jouir de son propre ;il>ai>sement. Ce sera l'amour du mal, sentiment rare sans doute, mais ii"ii pas si exceptionnel ni si inexplicable qu'on le suppose. »

plus élémentaires et dont la nécessité est la plus absolue sont dénoncées comme tyranniques et mauvaises, si elles froissent des sentiments, si elles enchaînent des passions. Ce qu'on demande à la société comme le paiement d'une dette rigoureuse, ce ne sont plus seulement les conditions essentielles de bien-être méthodiquement compassées dans l'ordre des intérêts positifs par une philosophie matérielle ; c'est le bonheur tel que le poursuit l'ambition ardente, tel que le convoite l'insatiable avarice, tel même que l'imagine une sensibilité inquiète et rêveuse '. »

Pour que, dans son discours de rentrée du mois de novembre 1838, le procureur général près la Cour de Paris fît entendre d'aussi sévères paroles, il fallait bien que les effets du mal fussent partout manifestes et quel' « antonisme » eût pénétré partout assez profondément.

Les observations de notre flâneur parisien n'ont pas la même portée : elles n'en sont pas moins significatives. Il a été frappé, lui aussi, de cet instinct général d'insubordination, et quoiqu'il ait pour sa part l'esprit frondeur et donc assez indulgent à l'individualisme, les prétentions et les sottises de ces « singes de Byron », comme il les appelle avec une amusante justesse, ne laissent pas de lui causer quelque surprise et quelque malaise 2. -

1. Cf. aussi un discours bien intéressant du procureur général d'Amiens sur « l'individualisme » Gazette des Tribunaux, 12 nov. 1836 . ■ mot nouveau qui devient peut-être nécessaire pour caractériser un mal qui était inconnu ; mot presque étrange, auquel les puristes du langage doivent permettre son cours, parce qu'il passera avec le mal accidentel auquel il aura dû son origine... »

2. Quoiqu'elle soit antérieure de quelques années à l'époque dont nous nous occupons, il faut lire la correspondance de tout ce groupe

■Mil parle Sainte-Beuve dans sa Préface pour la seconde édition d'Obermann, J.-J. Ampère, Stapfer, Bastide, Carré, de Jussieu. etc. On croirait entendre des héros de théâtre ou des personnages de roman. J.-J. Ampère écrit à son ami Bastide, en janvier 1820 :

Ah! il y a des moments où il me semble, comme à Werther.

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