‹ Le romantisme et les moeursChapitre 101 sur 122 · I. AN rONISME · texte numérisé non relu

I. AN rONISME

ei ici-haut M. Alexandre Dumas doit passer ses journées à se frotter les mains de plaisir et d'orgueil.

« Partout à chaque pas, dans chaque coin, des mines renfrognées et farouches, des moues vilaines et dédaigneuses, des regards sombres, des sourcils froncés, des fronts sillonnés dérides, comme crevasses, parbleu! en pays volcaniques!... Ah ! que nos jeunes contemporains sont donc ridicules ! Et comme je suis toujours tenté de leur être reconnaissant ' !...

« Et quels propos amers, désenchantés, sur ces lèvres qui ont le mauvais goût, par Satan et Belzébuth ! de rester impitoyablement roses et fraîches, cependant que tout le reste de la physionomie est « dévasté » , comme ils disent ! . . . ■< Honte à la société et malédiction sur les hommes!... » ... Par pitié. Dieux justes et bons! envoyez-nous du ciel un autre Molière. Exoriare aliquis! ... Et puissent se déverser sur nous toutes les cataractes du comique!... »

« 23 septembre [1835], — Il serait peut-être prudent de faire informer les peu vigilants ministres de Sa bourgeoise et apathique Majesté qu'il se prépare une formidable croisade.

De petits Antonys une horde sauvage

Va monter à l'assaut de la société.

Pour eux l'obéissance est un pur esclavage ;

Rien n'est grand ici-bas que d'être un révolté.

Sur leur bannière toute noire, le noir étant le svmbole du

1. Comparez ce passage de Y Education srnfinwntale, 209. «■ Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée. Il était bien jeune cependant. Pouquoi désespérer? Et elle lui donnait de bons conseils : « Travaillez ! mariez-vous! » Il répondait par des sourires amers ; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son ebagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l'Antony, le maudit, — langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée. »

deuil et du désespoir, éclateront en lettres d'or les mots de leur devise : « Honte et mépris! Révolte et sang !... »

« J'ai eu le plaisir, ces jours derniers, de voir d'assez près quelques-unes de ces têtes fêlées ; il faudra qu'à mes premiers moments de loisir j'en essaie le portrait '. »

Le portrait a-t-il été exécuté? Nous n'en avons en tout cas trouvé aucun vestige : la perte est singulièrement fâcheuse. L'essentiel pour nous d'ailleurs est qu'il soit bien établi qu'Antony a eu des imitateurs. Il est sans doute inutile, après ce que nous en avons dit, de faire appel à d'autres témoignages, par exemple à celui de Frédéric Soulié, dans son Conseiller d'Etat'2.

1. « Les garnisons regorgent d'exemples pareils. » Vigny, Lettre sur le théâtre à propos eTAntony.

2. Dans le roman de Soulié, Antoni est « un tout jeune homme de vingt ans, d'un beau visage de femme, de longs cheveux noirs à la moyen âge, l'air souffrant, parfaitement busqué et élégamment habillé, tout noir de satin, cravate, gilet et pantalon ». Et voici comment un des personnages du roman le présente.

« Qu'est-ce que ce petit jeune homme? — demande Mme de Lubois à Alicia.

— Il te l'a dit : il s'appelle Antoni.

— Eh bien ! fit Camille étonnée.

— Eh bien, est-ce que tu ne connais pas Antoni, la pièce d'Anloni ?

— Si fait, reprit Camille, qui ne comprenait pas.

— Eh bien, M. Antoni Leroux est frappé d'Antoninisme (sic). Il est jeune, il est beau, il est triste, il a un poignard dans sa poche, il a un regard fatal, un amour qui tue, et par-dessus tout, il s'appelle Antoni. La seule chose qui le gène dans la fatalité de son existence, c'est d'être si cruellement apparenté ; c'est d'avoir père, mère, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas marcher seul p/i/in dans le désert du inonde, avec son âme isolée et son nom à qui ne répond aucune voix amie. » Les mots soulignés le sont dans le texte.

<( Alicia avait débité cette phrase sur la nouvelle et chantante mélopée du drame moderne.

« Camille ne put s'empêcher de sourire à l'explication que venait de lui donner Alicia.

— Je comprends maintenant les phrases sur le bonheur... !e malheur de la famille... quelque chose d'obscur.

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L'indépendance et L'insubordination étant ainsi érigées en dogme, il est naturel qu'on affecte de mépriser de toutes ses forces les représentants de L'autorité, depuis les plus puissants jusqu'aux plus infimes, et que toutes les sympathies aillent à ceux qui pratiquent méthodiquement la révolte et qui sont toujours, et pour cause, en délicatesse avec la société. Jamais Polichinelle rossant le commissaire ne souleva plus frénétiques applaudissements. Partout Robert Macaire triomphe et manque susciter des émeutes1.

— De ridicule, dil Alicia : il n'est pas sans esprit, mais il s'est fait le jouet des plus sots. » I, 101. Comme spécimens de sa conversation, cf. I. 99-102 et 271-273. Cette conversation est en général si ridicule que l'auteur éprouve le besoin d'excuser son piètre héros. « Il faut le dire pour excuser .Vntoni : il était, dans la vie réelle, le produit de cette vie fantastique écrite dans la poésie moderne. Ce n'était pas un caractère de sa nature que celui qu'il s'était fait: il l'avait trouvé séduisant dans les livres et les drames en vogue, et le jouait sincèrement comme le meilleur qu'on pût prendre. Antoni se fût peut-être habillé en berger du temps des succès d'Estelle et de Némorin; probablement aussi, il eut été fort prétentieux à la corruption, s'il avait été de l'époque des Liaisons dangereuses et de, Faublas, et il eut fait des cantates à Cincinnatus, lorsque le Romain trônait, les jambes nues sur le théâtre, et le tout nu sur les toiles de l'Empire. Que si on nous conteste la vérité de cette inlluence, nous aurions en preuve mille faits vrais à fournir, et la plus triste serait peut-être cette manie de suicide, qui a pris naissance dans la dramaturgie des pièces et des romans actuels. >> I. 30 i. — Le témoignage, on le voit, n'est pas à dédaigner, et les dernières lignes ont leur prix.

1. Sur Robert Macaire, cf. Muret, L'histoire par- le théâtre, III. 241 ; Jules Janin. Critique dramatique, III. 310 sqq. La page suivante de M. Thureau-Dan^in Monarchie de Juillet. I. 33'.* analyse admirablement le type, sa genèse et son influence.

«. Le désenchantement et le scepticisme n'étaient pas seulement la maladie de quelques esprits raffinés : ils avaient envahi l'âme de la foule et se trahissaient alors par une ironie singulièrement vio-

Sur le passage de tout irrégulier, qui a eu ou qui aura maille à partir avec les gendarmes, la foule s'écarte respectueusement. Toute manifestation d'individualisme, même imprudente et maladroite, lui va directement au cœur. Et ces habitudes, d'ailleurs si françaises, on dirait que la littérature met un soin jaloux à les entretenir.

Non qu'il y ait là manifestations de préférences politiques bien nettes. On déteste la société, tout uniment parce qu'elle est la société, c'est-à-dire une collectivité dont les intérêts s'opposent toujours et comme de parti pris aux intérêts de l'individu, et l'on en raille et l'on en calomnie infatigablement les représentants « vils et abrutis », parla raison toute simple qu'ils en sont les représentants : il n'y a pas d'autre mystère. Le maître d'écoliers turbulents et indisciplinés peut être le meilleur homme du monde : il aura toujours le tort d'être leur maître, et c'est un tort irrémissible à leurs yeux. 11 n'en va pas autrement pour les romantiques, — à moins encore que le costume de « l'autoritard », quel qu'il soit, ne cause un réel malaise à leurs pupilles d' « artistes ».

c L'autorité! Qu'est-ce que cela ?... Un mot ! un simple

lente et grossière. Ce n'est pas l'un des signes les moins caractéristiques des années qui suivirent 1830, que la popularité du type de Robert Macaire : incarnation cynique du crime facétieux, chez qui le blasphème se termine en quolibet, le vol se pique d'être spirituel et le meurtre jovial ; persiflant tout ce qui inspirait jusque-là respect ou crainte, la vertu aussi bien que l'échafaud; faisant rire aux dépens du Dieu qu'il outrage, de la société dont il viole les lois, de la victime qu'il dépouille ou égorge. Le vice railleur et impudent s'appelait autrefois don Juan. Robert Macaire en est une sorte de dégénérescence démocratique; seulement l'odeur du bagne s'est substituée aux parfums de boudoirs, les haillons de la misère corrompue aux habits de soie du libertinage élégant; et surtout la statue du commandeur et le coup de tonnerre de la fin ont fait place à l'apothéose du coquin ayant jusqu'au bout raison du gendarme et de la Provi-

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mot, vide de sens, aussi ridicule, aussi bouffon (jue les divers accoutrements tiui la représentent !... L'autorité esl marque assurée de platitude, de bassesse et de vilenie... Qui peut solliciter une parcelle seulement d'autorité est un fou, et qui peut la détenir seulement une minute est un misérable ' ... »

Une pareille conception n'exige pas au préalable d'études sociologiques bien profondes : les disciples ingénus du romantisme s'en tinrent là en général.

Un Jeune-France est sur le point de se laisser entraîner à un procès pour une question d'héritage. Un de ses amis lui conseille d'arranger l'affaire à l'amiable, dût-il y laisser quelques plumes; et ce fut toujours là un excellent conseil. Mais ce n'est pas le bon sens qui inspire notre conseiller d'occasion. « ... As-tu donc oublié qu'il ne faut jamais avoir de contact avec ces vautours ? » On devine que dans les lignes précédentes il a été question de « charogne ». « Souviens-toi de nos maîtres ; relis « Notre-Dame de Paris ». — C'est nous qui soulignons ce trait caractéristique. — « La justice ? Mais c'est la plus grotesque et la plus lugubre des plaisanteries !... Que ton adversaire ait une jolie maîtresse

dence, également ridicules et bernés. Ce type n'a pas été créé par un écrivain, imposant à la foule la fantaisie de son imagination; il était l'œuvre d'un acteur habitué, au contraire, par étal, à traduire la pensée des autres, et, dans ce cas, traduisant celle du public plus que celle d'un auteur. » — La pièce eut une suite, Robert Macaire, 1834; il y eut ensuite la Fille de Robert Macaire; le Fils de Robert Macaire ; le Cousin de Robert Macaire; une Emeute au Paradis ou le Voyage de Robert Macaire. Dans cette dernière pièce Robert Macaire grisait saint Pierre, lui volait ses clefs, mettait tout le paradis en joie, et Unissait par tuer le diable à la savate, avec force lazzi sacrilèges. — Les caricatures de Daumier et Philipon (Cent et un Robert Macaire* popularisèrent encore le type, et Henri Heine pouvait parler du Robert Macairianisme, ou blague universelle. 1. Armand B***, 1842.

k lâcher k un juge baveux et libidineux, et ton affaire est claire ' ... » Magistrats, préfets ou simples argousins sont toujours traités avec la même désinvolture et caractérisés avec cette courtoise impartialité.

En revanche, on n'a pas assez déloges pour quiconque brave l'autorité, se met résolument au-dessus d'elle et vit en dehors de cette « société d'hypocrites, d'esclaves et de louches fripons ». De l'approbation à l'imitation la distance est courte d'ordinaire, et elle est assez vite franchie. Sans doute il ne faudrait pas généraliser, et il y a eu chez les jeunes hommes d'alors une belle quantité d'efforts, de travail, et des mérites solides. Mais aussi quelques-uns d'entre eux, par bravade et horreur des habitudes bourgeoises, affectèrent de dédaigner « d'aussi médiocres vertus », et Rolla paraît avoir été assez souvent leur modèle1.

Un gagne-pain quelconque, un métier de valet Soulève sur leur lèvre un rire inextinguible,

et ils font de l'insouciance et de la paresse « l'habituel emploi de leurs journées ». « Travailler, mon cher, à quoi bon vraiment ? C'est une vertu de bourgeois. Vive la paresse et vive la gaité ! Quand In coupe sera vide, eh bien ! on la brisera- !... » Incontestablement, il n'y a rien là de particulièrement romantique, en dépit de l'inévitable allusion aux bourgeois. Mais voici qui est sans doute plus explicite.

Et — quoiqu'il y ait eu alors, au témoignage de Challamel, pas mal de « rédempteurs de filles perdues » — nous

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