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GEORGE SAM» ET LE MARI \".i: 13 I
la plume brillante de l'illustre pseudonyme qui demandait naguère à la Cour royale de Bourges son affranchissement du lien conjugal?... »
Le sieur G*** plaide en séparation (1839) contre sa femme coupable d'adultère. « Elle avait, pour lecture habituelle, les œuvres de George Sand », déclare-t-on à l'audience. Dans l'affaire L*** (18i0), — encore une demande en séparation pour adultère de la femme, — on lit des extraits de la correspondance échangée entre l'infidèle et le séducteur : (( Qu'il me soit permis, madame, d'ajouter avec George Sand : Mystérieuse étoile, reconnaissez-vous à ces litanies... »
Ce que recherchent d'ailleurs ces pitoyables créatures, c'est, au dire de Me Ledru (affaire G***, 1 843), une excuse « à des fautes possibles », car à toutes « la passion parait douce et sainte », — ce qui est du George Sand au premier chef. — Mede Belleyme, l'adversaire de Me Ledru, réplique que l'accusation de s'être laissée pervertir par la lecture d'ouvrages romanesques est « un moyen banal qu'on emploie, faute de mieux, contre la femme forcée de plaider en séparation de corps ». Mais si, dès cette époque, le moyen était banal à ce point, c'est apparemment qu'on s'en était déjà trop servi. Quand Chaix d'Est-Ange plaidait, en 1837, contre madame de L***, dans une affaire de séparation, qui donc le forçait à s'écrier, vers la fin de sa plaidoirie : « Madame de L*** et le monde recevront de votre décision ce haut enseignement que la justice, gardienne vigilante des principes de la morale, ne brise pas facilement les nœuds étroits et la sainte union du mariage » ? M°Delangle, avocat de la partie adverse, a beau riposter, avec assez d'àpropos, qu'il faut ramener l'affaire « à ses véritables éléments et la voir dégagée des brillantes déclamations du défenseur sur la morale et les œuvres de George Sand » :
le romancier n'en est pas moins formellement soupçonné d'avoir été pour une part dans les fautes de la demanderesse. Sans doute, c'est une habitude des avocats d'exagérer successivement en sens contraires, dans lintérêt de leurs clients, et, nous le savons, telle célébrité du barreau d'alors tantôt chargeait le siècle des méfaits de George Sand, tantôt la rendait seule responsable de « l'abaissement moral de toutes les âmes ». Mais il est loisible aussi de le dire : même dans les « déclamations » les plus « brillantes », il peut y avoir autre chose que des artilices et des expédients oratoires ; et, d'ailleurs, pour qu'on ait employé constamment les mêmes artifices, il fallait bien que les circonstances les eussent rendus au moins vraisemblables. Nous supposons que le barreau est aujourd'hui moins prodigue d'allusions à George Sand et qu'il n'y a plus, dans les correspondances d'amour qu'on peut lire au Palais, des passages entiers de Jacques ou de Valentine ; — comme aussi, nous le supposons encore, s'il y avait dans l'honorable corporation des aAocats quelque stagiaire trop enclin à la tentation, il ferait certainement valoir, « pour mieux venir à bout des résistances de la beauté », d'autres arguments que ce mauvais confrère de 1832 (affaire B***), insinuant à sa future complice que « le mariage n'était qu'un lien civil pour maintenir la société, sans lier en rien la femme qui aime, et qu'il importait peu que l'on vécût en adultère ' ».
1. Une des meilleures preuves de celte influence de George Sand est le théâtre d'Augier, sa Gabrielle surtout et son Paul Forestier. On peut admettre, il est vrai, que le bon sens d'Augier est un peu bien gros, que son intelligence manque d'une certaine finesse (cf. Doumic, Portraits d'écrivains, 60-66) ; toujours est-il que le succès de ses pièces est caractéristique. Qu'il ait pu faire la satire de certains défauts et que le public ait applaudi à cette satire, c'est ce qu'il nous importe le plus de constater. Or, pour ne parler que de Gabrielle, le concert d'éloges fut à peu près universel : voyez la Presse (Théophile
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Nous n'en finirions pas, si nous voulions mettre tous nos documents sous les yeux du lecteur, et citer les journaux destinés à « propager la doctrine de l'émancipation des femmes », aux prospectus alléchants, bourrés de promesses pour les (( éternelles sacrifiées », et remplis des plus terribles menaces à l'adresse des « éternels tyrans ». Parmi tous ces procès, il suffira d'en isoler deux, les plus considérables, à notre point de vue, les affaires C*** et N***-P***.
C'est tout un drame que la première de ces histoires, « plus féconde en événements», dit la Gazette des Tribunaux (1839', <• que les plus noirs romans de la littérature du jour », et si passionnante que « les daines envahissent les bancs d'ordinaire destinés au barreau ». Mademoiselle de M***, en épousant le sieur G***, n'avait pas fait un mariage d'amour, et elle avait bientôt demandé des consolations à quelqu'un dont « la délicatesse de sentiments » l'avait frappée.
Gautier ; le Journal des Débals (Jules Jauin) ; le Constitutionnel; la Gazette de France J. Brissot ; le Siècle Ch. de Matharel , du 17 déc.
1849; le Correspondant (Romain Cornut , XXVII. Le rédacteur du Siècle est particulièrement enthousiaste. « L'émotion qui entraînait toute la salle a gagné les interprètes de la comédie qu'on venait de représenter. C'est en fondant en larmes que M. Régnier, accueilli par un tonnerre d'applaudissements, qui n'a pas eu moins de trois échos prolongés, a proclamé le nom de l'auteur. » Il n'est pas jusqu'à A. Houssaye — il est vrai que ses fonctions l'y obligeaient — qui ne souligne la portée sociale et l'action bienfaisante de la pièce. Le soir même de la première représentation, il écrivait au ministère : Aujourd'hui, le mari n'est plus un comique; s'il prend envie de rire de quelqu'un, c'est plutôt de l'amant. M. Emile Augier a abordé ce point délicat de la vie conjugale avec un haut sentiment moralisateur. Il a plaidé, la cause de la société contre les aveuglements de la passion avec une éloquence toute familiale. Il n'est pas une femme à demi perdue qui, après avoir vu cette pièce, ne rentre chez elle en laissant à la porte l'adultère encouragé, — sauf à le rappeler le lendemain, — mais gagner un jour, c'est quelquefois tout gagner. » l^onfessions, III, !i8. — Augier fut décoré et l'Académie décerna ii dabrielle un prix de dix mille francs.
Le romantisme et les mœurs'. 28
« L'amour vrai a langage, regard, expression tout à lui, que nul autre ne saurait imiter. Je regardais M*** », — l'homme aux sentiments délicats, — « et je vis que j'étais réellement aimée ; cette découverte produisit sur moi un élan de ravissement ». — Ce n'est pas précisément la forme de Valentine ; on va en reconnaître le fond. — « Car l'amour comme je le comprends, c'est l'esprit de Dieu : à nous, mortels attachés à la terre, d'adorer la divine apparition ! Mais à cet élan de gratitude succéda l'horrible désespoir qui naissait de ma position. Moi ! munir à un être dont je me sentais aimée, impossible ! Une voix infernale me répétait avec un ricanement affreux : « Tu es mariée! c'est « à un être méprisable, il est vrai » ; — c'est elle-même qui souligne ; — « mais, enchaînée à lui pour le reste de tes « jours, tu ne peux te soustraire à ton joug ; pèse la chaîne <( qui te fait son esclave, et vois si tu peux la rompre ». Je crus que mon front allait se briser... »
Nous l'en croyons d'autant plus volontiers que. sous ce front, bouillonnaient les pensées les plus violentes. Madame C*** ne se contente pas d'être une admiratrice éperdue de George Sand : le disciple s'est fait apôtre à son tour et publie des mémoires en deux volumes. Pérégrinations d'une Paria, dont la Gazette des Tribunaux analyse ainsi la teneur : « Dans cet ouvrage, elle s'offre comme un être de foi, comme le chef d'une nouvelle école qui ferait succéder l'histoire réelle et vraie de la vie humaine aux récits imaginaires qu'en ont faits les romanciers. Elle y proclame la nécessité du divorce, et pour preuve elle raconte sa vie, ses souffrances ; elle se met en scène, elle, ses enfants, son mari et les parents de son mari. »
C'était du George Sand à triple dose, comme on peut en juger par ce fragment : « La servitude est abolie, dira-t-on, dans l'Europe civilisée ; on n'y tient plus, il est vrai,
marché d'esclaves en place publique ; niais dans les pays les plus avancés, il n'en est pas un où des classes nombreuses n'aient h souffrir d'une oppression légale. Les paysans en Russie, les juifs à Rome, les matelots en Angleterre, les femmes partout, oui partout où la cessation du consentement mutuel nécessaire à la formation du mariage n'est pas suffisante pour le rompre, la femme est en servitude. »
Encore une fois, ce n'est pas ce qu'on peut appeler une merveille de style, et les Erreurs d'une femme mariée, malgré l'éloquence de leur sous-litre, Vanité des vanités, n'ont rien du charme de Valentine. Mais comme les dangereuses affirmations du roman sont devenues ici plus dangereuses encore, uniquement pour avoir été transportées de leur monde imaginaire dans la réalité ! Car Madame de M**' n'admet pas d'autres principes de conduite, et c'est d'après les idées de Jacques, exclusivement, qu'elle se gouverne. « J'entends des gens confortablement établis dans leur ménage, où ils vivent heureux et honorés, se récrier sur les conséquences de la bigamie, et appeler le mépris et la honte sur l'individu qui s'en rend coupable. Mais qui fait le crime, si ce n'est l'absurde loi qui établit l'indissolubilité du mariage ? Sommes-nous donc tous semblables dans nos alfections, nos penchants, lorsque nos personnes sont si diverses, pour que les promesses du cœur, volontaires ou forcées, soient assimilées aux contrats qui ont la propriété pour objet ? Dieu, qui a mis dans le sein de ses créatures les sympathies et les antipathies, en a-t-il condamné aucune à l'esclavage ou à la stérilité ? L'esclave fugitif est-il criminel à ses veux? Le devient-il lorsqu'il suit les impulsions de son cœur, la loi de la créature ? » — Jacques aurait été sûrement ravi d'une si docile et si logique élève.
Il se serait aussi reconnu dans la lettre de la dame D***
i:{ti LE ROMANTISME ET LES MŒURS
— la femme « incomprise » du « trop peu poétique » notaire, dont nous avons parlé ailleurs '. — Son mari avait d'abord pardonné ; sur l'heure, elle écrit à son amant : « Relevez la tète, mon ami, vous avez fait une faute, mais pas une action infâme, comme on dit. Les circonstances vous justifient trop ; l'imprudence de celui qui devait nous protéger nous absout ; votre conscience et la mienne doivent nous rassurer ; vous êtes toujours à mes yeux l'homme loyal et délicat en qui j'avais mis tout mon bonheur ! Des devoirs impérieux nous séparent, mais l'affection et l'estime nous restent. Croyez en moi comme je crois en vous ; et si dans ce monde nous sommes séparés, dans un autre nous nous réunirons, car nous ne sommes pas coupables. »
Tant d'inconscience, une sentimentalité et un romanesque à ce point absurdes, tout cela paraît incroyable ; mais quoi ! relisez Jacques. Le rapprochement s'impose avec une telle évidence qu'on le fît aussitôt en plein tribunal. L'avocat du mari plaida George Sand coupable : « Voyons si les doctrines de George Sand prévaudront devant des hommes sérieux2... » Et Chaix d'Est-Ange de répliquer avec vivacité qu'il n'est pas « l'avocat de ces déplorables doctrines professées dans certains romans que son adversaire a eu raison de flétrir ». Il serait difficile d'être plus explicite.