‹ Le romantisme et les moeursChapitre 109 sur 122 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Il était cependant réservé à la morale romantique de connaître une humiliation plus grande encore, et elle devait lui venir de ses propagateurs les plus convaincus et de ses disciples les plus ardents. De même que tous les fougueux révolutionnaires de 1830, ou presque tous, finirent par rendre hommage à Boileau, de même ils ont tous, ovi presque tous, infligé les plus formels démentis aux idées que la plupart de leurs œuvres ont cependant soutenues avec tant de séduction et tant d'éclat. Ils ont pensé, senti en romantiques, « en demi-dieux », disaient-ils parfois, et se sont ensuite conduits comme la tourbe des simples et misérables mortels. L'étrange contradiction! et qu'elle est donc significative ! C'est George Sand qui « inspire plus de folies qu'elle n'en fait », mérite d'être traitée par Flaubert de « bourgeoise », et « dans l'existence courante n'est en rien byronienne », au témoignage de Mme Adam l ; c'est le chef du romantisme, V. Hugo en personne, qui est un des plus grands écrivains bourgeois que l'on puisse citer dans notre

1. « Flaubert lui a dit et écrit plus d'une fois qu'au fond elle avail des goûts de « bourgeoise »... Ce que la fantaisie de Musset lui a le plus reprocbé, c'est sa régularité au travail, c'est son amour du labeur constant, métbodique, pris et repris à lieures égales. » Mme Adam, Mes sentiments, 285.

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littérature, bourgeois de toutes les façons, bourgeois jusque dans les moelles ; c'est... Mais à quoi bon poursuivre ? et le bel intérêt de démontrer une fois de plus que l'homme est un animal pétri de contradictions ! Il n'y a pas lieu d'insister, encore que ce fût ici de bonne guerre. Voici pourtant qui est peut-être plus caractéristique. Après avoir célébré la fameuse morale sur tous les tons, après l'avoir exaltée, glorifiée, ils l'ont, qui le croirait? ils l'ont reniée, ils en ont vivement, énergiquement déconseillé la pratique ; de telle sorte que le plus complet, le plus terrible réquisitoire qu'on ait dressé contre elle, c'est encore dans leurs œuvres qu'il faut l'aller chercher. Ce sont eux qui, plus rigoureusement que personne, en ont prononcé la condamnation. Quand on ne se pique pas pour le romantisme d'une admiration aveugle et sans limites, le plaisir de la constatation ne manque pas de ragoût.

C'est aux environs de 1833, en pleine explosion romantique. Dans une chambre bien bourgeoise et bien confortable, portes closes, rideaux tirés, deux amis sont à deviser dans la fumée de multiples cigarettes ; et l'un se répand en propos abondants, tout parfumés et comme succulents de cette prudence, de cette raison qui valurent autrefois à Nestor la réputation de sage entre les Grecs .

« 0 mon ami ! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, elle est en nous...

« Cette chambre où nous sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte Saint-

Martin. Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers ; des jeunes femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité ; des enfants y ont perdu leur vieille mère. On a ri et Ton a pleuré, on a aimé et l'on a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et Ton est mort entre ces quatre murs : toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un poignard et un nom en i ou en o, n'en avaient pas moins de colère et d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite. Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur et de larmes... La poésie, toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles ; elle quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une misérable mansarde ; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout : cette chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia ou le lac Majeur, ou tout autre endroit réputé poétique ; c'est à toi de trouver le filon et de l'exploiter. » Et le bienveillant ami de lui indiquer « le iilon » et de lui donner une leçon de poésie familière. « Regarde, c'est dans ces murs que s'est passée la meilleure partie de ton existence ; tu as eu là tes plus beaux rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu familiers les coins les plus secrets... Ces murailles t'aiment et te connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous autres ; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de t'embrasser ; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur tête vers toi pour te dire

bonjour; la pendule fait carillon, et l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du dîner ou du déjeuner ; ton lit te sourit discrètement du fond de l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle ; la flamme danse dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux chantent, les chats font ronron ; tout prend une voix pour exprimer le contentement ; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue ; le soleil vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es l'âme et à qui tu donnes la vie : tu es le centre de ce microcosme. Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut être principal ? 0 Rodolphe ! crois m'en, jette au feu toutes tes enluminures espagnoles ou italiennes. . . Une plante perd sa saveur à être changée de climat ; les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante pas toi-même ; ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de puissantes et profondes racines : d'un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait du pied au c. et qu'il regarderait ajuste titre comme un niais... Sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers comme ils te viendront ; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une existence d'homme qui, sans être dramatique, n'en sera pas moins douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous allons tous. »

— ■ A n'en pas douter, ce sont là propos de l'un de ces « épiciers infâmes », pour qui les romantiques n'eurent jamais

assez de mépris? On n'imagine pas en effet sagesse plus raisonnable, c'est-à-dire plus plate ! et où trouver ailleurs que dans « cette lamentable catégorie sociale » des contempteurs plus intransigeants du pittoresque et de l'exotisme,

Des esprits composés d'atomes plus bourgeois?

Si ce n'est Augier, c'est donc Ponsard qui a écrit ces lignes, dans un de ces moments de verve qui font les bons styles? — La vérité est quelles sont du plus flamboyant, du plus truculent, du plus farouche des Jeune-France, du père intellectuel de Baudelaire lui-même, de Théophile Gautier enfin ; et vous pourrez les voir s'étaler tout au long dans le quatrième de ses petits « romans goguenards ».

On dira : — Ce n'est pas l'auteur qui parle : c'est un de ses personnages. — Mais c'est bien Théophile Gautier luimême ; et la preuve en est dans le commentaire explicatif qui termine la nouvelle. Celle-ci et celle-là est une histoire symbolique. « Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères. » Quand ils avaient du bon sens, ce qui leur arrivait d'ailleurs comme à tout le monde, les romantiques démêlaient avec une merveilleuse netteté les extravagances et les dangers de leur poétique et de leur morale, et on voit qu'ils ne se gênaient pas pour les signaler, sans paternelle indulgence.

Il serait trop long, on le conçoit, de relever les passages où s'est exprimée leur sagesse, et qui sont le désaveu du lyrisme, de la fantaisie échevelée, du délire assez ordinaires à leurs conceptions. Presque toujours, dans le romantique assoupi, le bourgeois se réveille ; et c'est fort heureux, en

vérité, pour le romantique. Tôt ou tard, tôt en général, les plus fougueux révolutionnaires, les individualistes les plus intransigeants sont venus à résipiscence, et avec plus d'autorité que personne, parce qu'ils avaient plus d'expérience que personne en effet, ils ont dénoncé des pratiques dont les suites étaient si funestes.

D'abord la plus funeste de toutes, puisque, nous l'avons vu, elle résume les autres et les explique : l'individualisme. « Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous le grand mal qui nous ronge, la personnalité. » C'est George Sand qui le déclare '.Et la voix de Flaubert lui fait écho, dans Y Éducation sentimentale. « Peu à peu, la sérénité du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en pas souffrir 2. » On entend bien qu'il ne s'agit pas de Frédéric Moreau, mais de Flaubert luimême. Il a beau être discret, l'aveu n'en est pas moins expressif ; on peut même en trouver la mélancolie assez pénétrante.

Ce sera donc une bonne hygiène que de se défier de l'individualisme, sous quelque forme qu'il se présente. Il n'est pas seulement dangereux, comme on vient de voir ; il est encore ridicule. « La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiments, que de tendresses, que de larmes ! Il n'y aura jamais eu de si bonnes gens. » Le travers nous est bien connu de longtemps ; mais il n'est pas indifférent que Flaubert lui-même ait jugé à propos de le signaler.

On fera surtout la guerre à la déplorable habitude de

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