‹ Le romantisme et les moeursChapitre 110 sur 122 · P. 227, édition Charpentier · texte numérisé non relu

P. 227, édition Charpentier

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laisser l'imagination et la sensibilité s'exalter outre mesure, prendre la direction de notre vie, ruiner peu à peu nos énergies et finalement abattre notre volonté. Ce sont là manies de petite maîtresse. Il ne faut jamais s'abandonner soi-même ; il faut toujours être fort, énergique, viril ; rien n'est beau comme la pleine possession de soi. Flaubert traverse une de ces crises de découragement, si fréquentes chez lui et si explicables. Sa vieille amie le raisonne, et voici en quels termes, affectueux sans doute, mais encore plus énergiques :

« Le désir de la mort prochaine, comme celui d'une longue vie. est une faiblesse, et je ne veux pas que tu l'admettes plus longtemps comme un droit. J'ai cru l'avoir autrefois : je croyais pourtant ce que je crois aujourd'hui ; mais je manquais de force, et. comme toi, je disais : « Je n'y peux rien. » Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a la force qu'on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment gravir, monter un échelon tous les jours, se dire : « Il faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d'hier, et celui d'après-demain plus solide et plus lucide encore. »

Jamais prédicateur, jamais moraliste tinrent-ils plus fier, plus noble et plus réconfortant langage ? — Mais George Sand était alors revenue de bien des choses ! Elle était surtout revenue de la jeunesse, puisque la lettre est du 12 janvier 1876. Et quels conseils veut-on que donne une vieille grand'mèrede soixante-douze ans. sinon précisément ceuxlà ? — En voici d'autres alors, qu'elle adressait à F. Rollinat. quarante ans plus tôt (4 février 1836), c'est-à-dire presque au lendemain de Jacques :

« Je ferai mon possible pour t aller voir, pour te confesser, et pour te remettre à flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux ; tu n'as pas même le droit de souffrir pour ton propre

compte. C'est une terrible tâche ; mais c'est une grande destinée. Porte le joug- et ne te laisse pas tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand spectacle de la volonté persistante qui m'a soutenue dans mes luttes, qui m'a grandie depuis que je te connais. »

Même langage à Jules Néraud, le 10 septembre 1834, immédiatement après Lélia.

« Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes enfants surtout. Console- toi des ennuis comme tu sais le faire, avec une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre la destinée. Accomplis ta tâche. »

Et que d'autres conseils on glanerait encore dans sa correspondance, pour ces mêmes années, conseils judicieux, raisonnables, maternels, tous empreints dune modération, d'une prudence, d'une sagesse exquises, à Guéroult, à Charles Poney, à Mlle Leroyer de Chantepie, à des inconnues ! Rien ne serait facile comme de tirer de ces lettres un vrai manuel de stoïcisme pratique '.

C'était implicitement condamner la morale de ses premières œuvres. Le désaveu devait venir plus tard : il fut catégorique et complet.

« Durant ma jeunesse, — disait-elle à MmeAdam, — je n'ai vécu que dans un inonde artificiel où chaque individu faisait écho à l'autre, où tous voulaient sentir, éprouver, aimer, penser autrement que le bourgeois et que la vile multitude. Nous perdions pied à chaque instant avec le mépris de la rive, ne voulant nager qu'au large, au-dessus de l'inson-

1. Elle écrit à Flaubert, le 19 décembre 1875 : « Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l'ouvrage de ma volonté et d'une nouvelle manière de comprendre qui est tout l'opposé de celle que j'avais autrefois. »

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dahle. Loin îles foules, loin des bords, toujours plus loin! Combien de nous se sont perdus corps et biens ' ?

« Ceux qui souffraient, qui refusaient de se noyer, qui se débattaient, étaient rejetés à la côte, reprenaient pied, redevenaient des gens comme les autres par leur contact avec la terre et surtout avec les gens sensés ou les humbles. Combien de fois me suis-je reprise au milieu des paysans ? Combien de fois Nohant m'a-t-il guérie et sauvée de Paris 2? »

Et ailleurs [Elle et Lui, chap. xin) : « Son esprit (de Thérèse-George Sand) aspirait désormais au vrai — c'est elle qui souligne — qui n'est ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. »

Il est sans doute difficile de dire plus clairement que le régime romantique est le moins naturel et le plus dangereux des régimes.

Et qu'on n'aille pas croire que George Sand est une exception. Les correspondances et les confidences des autres romantiques ressemblent a ses confidences et à sa correspondance. Sainte-Beuve écrira Volupté et Joseph Delorme : il cultivera, lui aussi, son « ulcère » ; en attendant, il donne d'excellents conseils, et contre le mal dont il va précisément souffrir, littérairement du moins, il prescrit la meilleure thérapeutique : lisez plutôt les lettres qu'il envoie à Sellèque et à Loudierre. Flaubert passera sa vie à rugir

1. Et quel abîme de mélancolie dans cette observation ! « Thérèse restée senle, creusa, pour la millième fois, l'abîme de cette mystérieuse destinée (de Laurent-Musset). Que lui manquait-il donc pour être une des plus belles destinées humaines ? La raison », etc. G. Sand,/sïZe el Lui, chap.xm. — « On se réfugie dans le médiocre par désespoir du beau qu'on a rêvé », dit Frédéric Moreau à MmeArnoux, Education sentimentale, 326, éd. Charpentier.

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