‹ Le romantisme et les moeursChapitre 112 sur 122 · A Louise Colet, 1852. Correspondance, II · texte numérisé non relu

A Louise Colet, 1852. Correspondance, II

DÉSAVEU l»E LA MORALE ROMANTIQUE 459

Reste-t-on par lxasard insuffisamment guéri, impassible d'ailleurs et dédaigneux par principe, par conviction que l'œuvre d'art doit demeurer toujours impersonnelle, tout en donnant cependant de la réalité les transcriptions les plus minutieuses, les plus saisissantes de vérité : il suffira de copier exactement les mœurs ambiantes, pour se trouver avoir fait la critique la plus impitoyable des théories à la mode ; et c'est ce qu'il y a en effet dans Afadame Bovary et dans Y Education sentimentale. Le réquisitoire est complet, rien n'y manque : on n'a plus qu'à l'extraire ; et toute question de supériorité de mérite ou d'exécution mise à part, il va de soi que les peintures impersonnelles de Flaubert ont une autre force démonstrative, une autre éloquence que les pages, quelquefois par trop vibrantes de prosélytisme, de son ami Du Camp.

A les envisager de tout autre point de vue que du nôtre, ce serait peut-être le côté faible des Mémoires d'un suicidé et des Forces perdues. La « thèse » y paraît trop, et trop aussi le désir de prendre le romantisme en flagrant délit de toutes fautes. Ces romans ne sont guère que des sermons. L'auteur a dédié le second à son fils, « parce qu'il contient sous sa forme romanesque des enseignements ». Et vraiment il y en a beaucoup, et ils ont tous invariablement le même objet, qui est de faire crier haro sur la morale romantique. Le procédé manque peut-être de variété artistique ; mais comme il fallait que le prédicateur fût convaincu de la bonté, de la vérité de sa cause; qu'il eût souffert des maux qu'il analysait, critiquait avec une inlassable constance ; qu'il détestât le romantisme et voulût le faire détester ! Ces sentiments et cette intention, vous les retrouverez en effet à chaque ligne des deux petits volumes. « Tristes livres ! devait-il en dire lui-même plus tard. Le plus singulier et le moins agréable pour moi. c'est que j'ai horriblement souf-

fert de cet état d'àme. En somme, lorsque je me retourne en arrière pour me juger impartialement, je m'aperçois que je n'ai retrouvé mon équilibre que vers la quarantième année. Les aspirations vagues, les tristesses sans causes, les émotions sans objet, tout cela frisait de près l'hypocondrie. Et si l'on venait me démontrer aujourd'hui que j'ai été un peu fou, je ne serais ni indigné, ni étonné. » Connaissez-vous beaucoup de condamnations de la morale romantique aussi péremptoires et motivées par d'aussi sévères considérants ?

Le détail de ces considérants, voilà exactement la matière des Forces perdues et des Mémoires d'un suicidé,

A notre très vif regret, nous n'insisterons pas sur ces livres, quoique le premier soit encore d'une lecture intéressante, et qu'il y ait entre Horace et Viviane d'assez jolies scènes d'amour, traversées de réminiscences romantiques : « Doute de la lumière... », que Viviane souligne presque toujours d'un sourire moqueur. Le titre en est assez expressif de lui-même. Gaspiller son énergie et son activité à la poursuite d irréalisables chimères, passer à côté de la vie, sans en connaître ni recueillir les vrais bonheurs et les vraies joies, dupe qu'on estd'un faux idéal, d'unidéalmalsain, — lisez : l'idéal romantique, — et n'aboutir ainsi qu'à la banqueroute totale et manquer sa vie complètement : c'est 1' « enseignement » qui se dégage de l'œuvre. Le fameux « idéal » y est houspillé d'importance.

« Ils causèrent longtemps, Horace disait : L'idéal, l'aspiration, l'imprescriptible besoin de s'élever vers les sphères supérieures.

« — Au diable soit ton jargon romantique! reprit M. Verceil.Toutcelaest à la mode aujourd'hui : vos poètes pleurent, vos femmes sont poitrinaires ; tout le monde joue au méconnu, à l'incompris, au mourant, au désespéré. C'est bon pour les écrivailleurs, d'accord ; cela succède à la nature

et aux anus sensibles de J.-J. Rousseau, fort bien ; mais la vie n'est pas faite pour ces rêvasseries malsaines ou tout au moins inutiles. Qu'est-ce donc que ta poésie ?

« — La voilà ! dit Horace s'arrêtant et montrant sur la lisière d'un champ de blé une large place où les coquelicots, les bleuets, les folles avoines, les nigèles réunis formaient un merveilleux bouquet naturel et rustique.

<( — Insensé ! s'écria M. Verceil avec une colère qui n'était pas feinte ; ta poésie n'est même pas bonne à faire du foin ! . . . Voilà la vraie, la sainte poésie. — Et arrachant une poignée de tiges de froment chargées de beaux grains dorés, il la mit par un geste violent presque sous les yeux d'Horace. C'est tout aussi beau que tes fleurettes, et ça fait du pain ! — Allons, dit-il au bout d'un instant, riant lui-même de sa vivacité, tu manques d'expérience, mon garçon ; tu prends la vie pour un opéra-comique, je t'attends à ton dernier couplet. »

C'est ce dernier couplet que chantera Jean-Marc dans les Mémoires d'un suicidé.

Le couplet est lamentable : une vraie complainte. Jean- Marc l'adresse à Du Camp, afin que son malheureux exemple ne soit pas perdu et que sa mort ait du moins un peu de cette utilité qui ne se rencontra jamais dans sa vie.

« Depuis longtemps je garde et je mûris en moi le projet qu'aujourd'hui je vais accomplir. J'agis avec calme et même avec recueillement... Jusqu'au dernier moment, j'ai écrit les sentiments qui remuaient mon cœur... Ces notes vous seront peut-être utiles, aussi je vous les envoie ; faites-en ce que vous voudrez... Si vous leur trouvez un côté curieux ou moralisant, publiez-les sans crainte, je vous y autorise, car je me réjouirais, en entr'ouvrant ma tombe, si je pouvais penser que leur lecture apprendra à quelques cerveaux troublés, comme le mien, ce qu'il faut éviter pour ne pas trop souffrir. »

C'est donc le prétendu manuscrit de Jean-Marc qu'on nous donne à lire ; et pour que nul n'en ignore, on en fait précéder la publication de quelques détails sur son auteur, « un fou, disait l'un », « un ours, disait l'autre », « un original », prétendait un troisième ; plus exactement, « un fils naturel de René, élevé par Antony et Chatterton », contemporain d'une génération heureusement presque disparue.

« C'est presque un livre d'archéologie, car, grâce à Dieu, elle s'éteint chaque jour davantage, cette race maladive et douloureuse qui a pris naissance sur les genoux de René, qui a pleuré dans les Méditations de Lamartine, qui s'est déchiré le cœur dans Obermann, qui a joui de la mort dans le Didier de Marion de Lorme, et qui a craché au visage de la société parla bouche d' Antony. C'est à cette génération rongée par des ennuis sans remède, repoussée par d'injustes déclassements, attirée vers l'inconnu par tous les désirs des imaginations fécondes que Jean-Marc appartenait. Il avait fait de longs voyages pour fuir ces alanguissements insurmontables des âmes rêveuses; mais comme Hercule, il ne put arracher la tunique dévorante qui brûlait sa chair. Il revint, refusant de voir un monde dont l'infériorité l'irritait; il vécut dans la solitude absolue, cette mauvaise conseillère qui porte pendus aux mamelles ses deux sinistres enfants : l'Egoïsme et la Vanité... Tout lui parut méprisable et indigne d'un effort ; il nia l'humanité, parce qu'il ne la comprit pas... Il s'enorgueillit de ses souffrances jusqu'au jour où elles l'accablèrent, et enfin, dégoûté, énervé, sans courage et sans foi, pour échapper à cet impitoyable ennemi qui était lui-même, il se tua. »

Jean-Marc est donc ce qu'en médecine on appelle un beau cas. Il offre, à un très haut degré, tous les symptômes du mal romantique. Lui-même d'ailleurs, avec une sûreté merveilleuse, il établit son diagnostic. C'est une victime de la

rêverie, et nous savons ce qu'il faut entendre par ce mot. En s'accompagnant de vives souffrances, l'abus du rêve a assoupi, énervé, puis ruiné complètement chez lui la volonté. De ces analyses dune précision si remarquable, il faut au moins citer un passage.

« 11 me fallait une occupation cependant, et, par malheur, elle me vint de moi-même ; elle ressortit fatalement de ma chétive organisation; elle fut la suite, inévitable peut-être, de ces longues maladies qui avaient assailli mon enfance et des souffrances qu'elles m'avaient léguées. Je devins, — j'ose à peine le dire, tant le mot est prétentieux, — je devins un rêveur. Tout le jour, assis ou couché, immobile, les mains pendantes, l'œil perdu dans des contemplations étranges, je m'absorbais dans des rêveries infinies qui me laissaient retomber tout meurtri sur la réalité...

« Parfois je touchais à l'extase ; mais parfois aussi je souffrais considérablement. Lorsque mon esprit, qui, comme disent les bonnes gens, n'était pas porté à voir les choses en beau, suivait les voies de tristesse que lui ouvrait sa périlleuse manie, j'en arrivais à supporter d'intolérables douleurs. Sans cesse sollicité par ces attractions singulières vers le chagrin qui meuvent les natures affaiblies et nerveuses, j'aimais ce mal qui me dévorait, je le recherchais, je le provoquais, je m'y abandonnais sans mesure; je subissais l'invincible attrait de la souffrance; mon orgueil s'en trouvait bien, et je chassais violemment mon âme dans les sombres profondeurs des peines imaginaires. »

A ce degré, le mal est incurable. Distractions de toute sorte, voyages, il résiste à tous les traitements. « Je suis de retour dans ma maison, que la mort a vidée et dont nul à cette heure ne rallumera le foyer. Rien n'est venu qui puisse me distraire de ma tristesse croissante ; rien n'effacera maintenant la saveur d'amertume dont mes lèvres sont empreintes :

j'ai beau regarder du côté de l'avenir, je ne vois pas la colombe qui porte le rameau d'olivier... Je me roidis en vain contre une destinée dont je suis seul coupable; j'envie les autres hommes sans avoir le courage de les imiter, j'ai fait fausse route, et je sens qu'il est trop tard pour retourner sur mes pas, je nourris en moi un cancer implacable qui me ronge le cœur et l'âme ; inutile aux autres, impuissant pour moimême, je ne crois plus en moi, je me hais comme mon pire ennemi : la vie m'ennuie, je veux mourir, je vais me tuer. »

C'est en effet la conclusion inévitable d'une vie ainsi organisée, ou plutôt désorganisée.

« Gomme un imprudent, j'ai consumé dans une heure, par une inutile clarté, l'huile de la lampe qui devait brûler toute la nuit; les ténèbres sont venues, j'ai peur des fantômes; ainsi qu'un enfant, je me jetterais de grand cœur dans les bras de ma nourrice pour qu'elle apaisât mes terreurs ; mais j'ai beau interroger le silence et l'obscurité, je ne vois personne qui puisse me secourir, et je pars pour les créations futures, où je revivrai sans doute avec l'expérience gagnée au prix de bien des misères. Je vous l'ai dit autrefois, j'ai pris l'existence à rebours, et voilà que je meurs dégoûté de la vie, sans avoir jamais vécu. — Que Dieu me pardonne, car je ne l'ai pas compris. »

Il ne reste plus qu'à tirer la moralité de la piteuse histoire.

« Avant que j'en finisse, écoutez le conseil d'un mourant : travaillez, travaillez sans cesse, travaillez sans relâche, avec ou sans résultat, peu importe ! mais travaillez ! Le travail, c'est la massue d'Hercule qui écrase tous les monstres j. »

1. « On n'atteint sans ennui le soir de la journée qu'en s'imposant un travail quelconque, fût-il vain du reste. » Obermann, lettre

Et pour que le conseil pénètre plus sûrement dans l'âme du lecteur, on le répétera infatigablement, on le fera revenir à tout propos comme un « leitmotiv », on vantera sans cesse l'activité, toutes les formes de l'activité. « Heureux ceux qui ont une jeune femme blonde ! Heureux les savants, les peintres, les soldats aux beaux costumes, les artistes, les secrétaires d'Etat, les banquiers, les amants ! Ils ont pris les joies de la famille, de la science, de l'art, de la gloire, de l'ambition, de la richesse, de l'amour. » Seul le rêveur est malheureux, seul il est inutile, seul il est maudit.

« Le grand œuvre de la vie se rencontre dans V action qai comporte la pensée, le travail et l'amour; j'ai follement et lâchement préféré Y inaction, où j'ai trouvé la rêverie, la paresse et l'égoïsme.

« La rêverie est à la pensée ce que l'hystérie est à l'amour;

« La paresse est au travail ce que la paralysie est au mouvement ;

« L'égoïsme est à l'amour ce que la cécité est à la vue.

« Dans les trois cas, c'est une maladie substituée à une fonction : on en meurt. »

N'avions-nous pas raison de dire que la morale romantique n'a pas eu de plus clairvoyants, de plus impitoyables ennemis que les romantiques eux-mêmes? Laissons à Elaubert le soin d'en parachever la démonstration.

Un réaliste consciencieux, et Flaubert poussa la conscience jusqu'au scrupule, est toujours quelque chose de redoutable ; quand il a du talent, cela peut devenir terrible. C'est exactement un miroir qui se promène sur la grand'route. Tout s'y réfléchit minutieusement, et tout y prend un relief, une intensité de vie, un éclat extraordinaires. Malheur aux ridicules qui s'étalent naïvement à côté ! Ils s'exposent à laisser d'eux une image immortelle. Vers 1850, le romantisme développait à peu près partout ses conséquences ordinaires, Le romantisme et les mœurs. 30

produisait ses fruits naturels. Le tout a été observé, décrit, fixé d'une manière définitive, dans les deux portraits de Frédéric Moreau et d'Emma Bovary. Si c'est aux résultats qu'il convient de juger une méthode d'éducation, la méthode romantique n'est certes pas recommandable ; et nous en avons cette fois un assez bon garant.

Il est vrai que, pour son Frédéric Moreau, Flaubert s'est fait la partie belle. Tout autre système d'éducation auraitil eu la moindre prise sur un aussi piteux personnage ? Sa veulerie foncière — il est « l'homme de toutes les faiblesses » — en eût-elle été réduite, corrigée? Rêvasserie, paresse, incapacité radicale d'agir semblent bien chez lui défauts d'origine. Un être aussi mou, aussi flasque, aussi inconsistant, et dépourvu à ce point de toute espèce de ressort, était une proie toute désignée pour le romantisme, lequel n'a fait que le pousser du côté où de lui-même il inclinait fortement. Flaubert a peut-être un peu trop bien choisi son terrain, trop façonné son lamentable héros. Cette réserve faite, et elle s'imposait, on n'a plus qu'à voir comment l'influence romantique achève de dissoudre une volonté déjà dissociée naturellement. A la façon dont le tableau est exécuté, on peut affirmer que cela a été vu par l'artiste, — et peut-être même, 'au moins par instants, senti.

Dès le collège, Frédéric aime « à dormir tard le matin » et « à regarder les hirondelles ». Paresse et rêverie, l'une engendrant l'autre et les deux se renforçant mutuellement, sont des besoins de sa nature, sont sa nature même. Tout ce dont il est capable en effet et à quoi se hausse le peu d'activité^et de volonté dont il dispose, c'est de faire des projets, c'est-à-dire de vivre toujours dans le lendemain. Il est, essentiellement, un imaginatif. Les orgies d'imagination sont la seule débauche qui lui soit permise. Il en use sans modération, en vrai romantique ; et c'est au surplus la forme

désaveu m: la morale Ko.MA.vrioi i; IC>7

romantique que tout cela revêt chez lui naturellement '. La réalité ne lui apparaîtra jamais qu'à travers ses lectures et ses souvenirs livresques. Plan général de vie ou choix d'un mobilier, c'est toujours le romantisme qui demeure l'inspirateur et le guide.

<< Comme un architecte qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicatesses et de splendeurs: elle montait jusqu'au ciel; une prodigalité de choses v apparaissait ; et cette contemplation était si profonde, que les objets extérieurs avaient disparu. » P. \'2-\.

« Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ; — et ces choses rêvées devenaient à la tin tellement précises, quelles le désolaient comme s'il les avait perdues.

■ — A quoi bon causer de tout cela », disait-il. « puisque jamais nous ne l'aurons'2! » P. lili.

Romantiques aussi, les premiers rêves qu'il fait avec son ami Deslauriers. « Ils auraient des amours de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. » Xous connaissons cela depuis longtemps, et nous en savons aussi les suites. « Des doutes succédaient à leurs emportements d'espoir. Après des crises de gaîté verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds. «

Rien ne prédisposant à l'amour comme la paresse aidée de limagination, Frédéric sera toujours amoureux ou toujours sur le point de l'être. Amour, passion seront ses préoccupations exclusives ; et il n'ira pas chercher bien loin ses modèles.

Werther, René. Franck, Lara, Lélia et d'autres plus

1. Hussonnet blague quelque part les acteurs espagnols, » comme si l'on n'était pas rassasié des Castilles» ! Et tout aussitôt Frédéric est choqué dans son amour romantique de l'Espagne ». P. 257.

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