Xous citons d'après l'édition Charpentier
'itiX LE ROMANTISME ET LES MŒURS
médiocres l'enthousiasmaient presque également. >> La première femme qui le frappera au cœur aura naturellement pour lui l'allure et la physionomie de toutes les héroïnes de ses livres. « Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. » Ce n'est cependant pas l'idée qu'on se fait de Mrae Arnoux, si vraie, si exquise dans sa simplicité !
Que ses premiers essais soient d'après les formules à la mode, il n'y a rien là que de très naturel.
« Il se mit à écrire un roman intitulé : Sylvio, le fils du pêcheur. La chose se passait à Venise. Le héros, c'était luimême ; l'héroïne, Mmc Arnoux. Elle s'appelait Antonia ; — et pour l'avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du boulevard Montmartre. »
Que la première lettre qu'il médite de lui adresser soit « pleine de mouvements lyriques et d'apostrophes», c'était obligé; qu'il donne a lire à la petite Louise Roque, au lendemain de sapremière communion, les Annales romantiques, et les Feuilles d'automne, et Cinq-Mars, et Atala, l'imprudence n'a rien qui, de sa part, puisse nous surprendre : c'est ainsi qu'on écrivait, qu'on pensait, qu'on faisait alors. Mais voici qui est plus caractéristique, tout en restant dans la logique du caractère et en l'exprimant même assez profondément.
S'il y eut jamais dogme romantique, c'est bien celui de la bienfaisance littéraire des passions. 11 s'étale ingénument aux premières pages de YEducation sentimentale. Frédéric cause avec Deslauriers. « J'aurais fait quelque chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les œuvres sublimes. » En attendant la venue des « œuvres », on cherchera les « émotions ».
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Faute de pouvoir s'en donner de vives et de fortes, par indigence intérieure, on appellera la littérature k la rescousse. On amplifiera la passion, on la diversifiera de toute la grandeur et de toute la variété du décor et du cadre, et c'est dans les paysages chers aux romantiques que se dérouleront de si belles, de si poétiques amours.
« Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem. » P. 84.
C'est une manie, une obsession. Tout souvenir ou tout projet relatif à une femme s'accompagne du même rêve. Méditet-il d'enlever Mmc Arnoux et « d'aller vivre ensemble bien loin au fond d'une solitude », il cherche « sur quel lac assez bleu, au bord de quelle plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou l'Orient ». Songe-t-il à épouser M"(' Roque, « ils voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l'apercevait debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à son bras dans une galerie florentine, s'arrètant devant les tableaux ». Il n'est pas jusqu'aux bals masqués qui ne lui soient une occasion de cultiver son ridicule :
voyez plutôt les réflexions que lui inspire une réunion costumée chez Rosanette.
Avec une imagination si riche, une sensibilité si fine, comment ne pas se croire une créature délite? Nous connaissons le travers, pour l'avoir analysé; c'est l'illusion, singulièrement dangereuse parfois, dont se bercent tous les romanesques. Dès le début du roman, Frédéric trouve que « le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir ». — De la vie réelle, tout le blesse; il n'en voit que les vulgarités, les platitudes, le traintrain médiocre, monotone, écœurant. Les plus insignifiants détails lui sont une occasion d'énervements, de souffrances, de tristesses sans fin. Son appartement d'étudiant lui déplaît, parce que « le concierge, lustre à tournure d'infirmier, qui vient le matin retaper son lit », sent l'alcool et grogne sans cesse, — deux habitudes qui manquent de charme en effet; — parce que sa chambre est « ornée d'une pendule d'albâtre », et que, derrière « les cloisons minces », on entend les camarades « faire du punch, rire, chanter ». Joies communes, grossières, méprisables! Quintessence de médiocrité ! Il va épancher le trop-plein de sa pauvre âme douloureuse dans le sein de Baptiste Martinon, qu'il trouve « bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de terre » et qui ne comprend rien d'ailleurs « à ses lamentations sur l'existence ». «Lui, il allait tous les matins à l'Ecole, se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de son ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux. — Quel bonheur! exclama intérieurement Frédéric. »
Et quelle misère, quel dégoût que ces scènes quotidiennes de restaurant !
« Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un restaurant, rue de la Harpe. — Il regardait avec
dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils causaient de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait bien des professeurs ! Est-ce qu'il avait une maîtresse ! Pour éviter leurs joies, il arrivait le plus tard possible. Des restes de nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de tabac emplissait la salle déserte. — Puis ilremontait lentementlesrues. Lesréverbères se balançaient, enfaisant trembler sur laboue de longs reflets jaunâtres. Des ombres glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur. »
Le tableau est certes d'une mélancolie intense, il est lamentable à donner le frisson; on comprend la tristesse morne de Frédéric, et on serait tout disposé à lui témoigner commisération et pitié, — si l'on ne sentait pas chez lui l'intention de ne pas guérir de son mal, parce qu'il est distingué, et si toutes ces attitudes ne cachaient pas un assez déplaisant individualisme. Avec ses nerfs de femmelette, son incapacité totale de réaction, soyez sûrs que Frédéric se considère encore comme une victime; il est de la race de ceux qui s'estiment supérieurs à leur destinée. Le romantisme a bien décidément passé par là .
Faut-il dire : — ■ Et la preuve en est dans l'incroyable difficulté qu'éprouve Frédéric à prendre la moindre décision? — Ce serait peut-être excessif. Il y a eu des maladies de la volonté avant l'apparition sur terre du romantisme. Que de fois cependant, au cours de nos précédentes analyses, n'avonsnous pas constaté que c'était bien le terme où aboutissaient l'hypertrophie de la sensibilité et de l'imagination et l'abus
de la rêverie ! Et Frédéric n'en ofFre-t-il pas tous les symptômes? Flaubert ne remarque-t-il pas lui-même, avec profondeur, que « Faction, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que le désir est plus fort » ? Que d'exemples nous en ont présentés le romantisme et l'influence romantique! Frédéric ne vient que faire nombre.
« Incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures immobile, ou bien, il éclatait en larmes; et. un jour qu'il n'avait pas eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit :
« — Mais, saprelotte, qu'est-ce que tu as?» Frédéric souffrait des nerfs. »
De ces sempiternels impuissants n'a-t-il pas les sursauts d'activité fébrile, d'autant plus violents qu'ils sont plus vite calmés?
« Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses pas, aspirant la brume, sautant les fossés; à mesure que ses artères battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient; il voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient, s embarquer comme matelot ; et il exhalait sa mélancolie dans de longues lettres à Deslauriers. » P. 113.
Ses velléités de suicide enfin ne sont-elles pas selon le mode romantique1 ?
« Des nues sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla, en rêvant à la grandeur des espaces, à la misère de la vie. au néant de tout. Le jour parut ; ses dents claquaient; et, à moitié endormi, mouillé par le brouillard et tout plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir? Rien qu'un mouvement à faire ! Le poids de son front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur l'eau; Frédéric se
pencha. Le parapet étail un peu Large, et ce fui par lassitude qu'il n'essaya pas de le franchir. » P. !*i.
11 ira ainsi jusqu'au bout de sa pitoyable existence, toujours plus indécis et plus incertain, la volonté lentement endettée jusqu'à la disparition complète, jusqu'à l'anéantissement, épave lamentable, ayant en réalité cessé de vivre bien avant que la mort l'emporte.
« Ils résumèrent leur vie.
« Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé 1 amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
— C'est peut-être le défaut de ligne droite », dit Frédéric.
— Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment. »
Que Deslauriers accuse « le hasard, les circonstances, l'époque où ils étaient nés », c'est son affaire, et nous n'avons pas à nous en occuper. Mais Frédéric ne peut accuser que son caractère d'abord, les influences ambiantes ensuite. Ni la raison ni l'intelligence n'ont été appelées à la direction de sa vie : elles s'en sont vengées, comme nous avons vu qu'elles s'étaient vengées sur d'autres. Une autre éducation l'aurait-elle sauvé? C'est une question. L'éducation romantique, toute d'imagination et de sentiment, ne pouvait que le perdre; et elle l'a perdu en effet '.
1. « Au fond et tout compte t'ait, Frédéric est le fds de Bovary et de Mme Bovary », observe M. Faguet Flaubert, 118), qui ajoute : « Inutile de dire qu'il le portrait est véritable, et qu'il ne l'est que trop. »
Constatation encore plus mélancolique : entre le personnage du roman et son père intellectuel, il y aurait plus que des affinités : il y aurait ressemblance. « Une personne qui a connu très intimement
Elle a perdu aussi Emma Bovary. C'est même, littérairement, la plus authentique et la plus illustre de ses victimes.
<( Le fond de L'âme deMme Bovary, a dit M. Faguet, c'est le tour d'esprit romanesque; et les différentes formes que prend tour à tour en elle le tour d'esprit romanesque selon l'âge et les circonstances, c'est toute sa vie. » On ne saurait mieux dire, et c'est l'exactitude même.
D'impressions romanesques, l'enfance et la jeunesse d'Emma Rouault en ont été saturées. Dès le couvent, le romantisme l'a prise : il ne la lâchera plus ; et cette prise de possession, on sait avec quels soins particuliers, quel détail minutieux Flaubert l'a décrite et analysée. « Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité ! » Et comme, après le Génie du christianisme, elle écoute aussi la vieille fille qui vient « tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie », et qui conte si bien « des histoires »! « Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui
M"e Amélie Bosquet, la correspondante de Flaubert, nie racontait dernièrement que Mlle Bosquet ayant demandé au romancier d'où il avait tiré le personnage de Mme Bovary, il aurait répondu très nettement, et plusieurs fois répété : « Mme Bovary, c'est moi ! — D'après moi. » Cité par M. Bené Descharmes, Flaubert, p. 103. — Cf. encore Correspondance, III, 332; Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, I, 118, et Jules de Gaultier, Le Bovarysme, Paris, 1902.
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pleurent comme des unies. » Et c'est déjà, à quelques détails près, l'idéal qu'elle va poursuivre toute sa vie durant, et dont les principaux épisodes de son existence ne seront que des essais, plus ou moins complets et plus ou moins malheureux, d'application.
Mais voici que l'influence romantique se précise et devient plus pénétrante. « Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes, ménestrels. Elle aurait voulu vivre » — remarquez le désir, le besoin d'imitation, — « elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui. sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir ». Keepsakes et romances, par les yeux, par les oreilles, de tout son cœur, de toute son âme, elle aspire, elle boit le romantisme, et se grise de la « fantasmagorie des réalités sentimentales ». « C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônièreà sa ceinture » ; c'étaient des ladies, — de grandes dames, aurait dit Dumas, — « rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté », et contemplant la lune « par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir », ou« becquetant une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique », ou « la tête sur l'épaule, effeuillant une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine» ;et tout l'attirail des « sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères », et des « djiaours », des « sabres turcs », des « bonnets grecs » et des « paysages blafards des contrées dithyrambiques ». C'est tout le banal et ridicule exotisme qu'avait mis à la mode l'école de 1830.
Les progrès d'Emma Rouault en sentimentalisme sont rapides, et elle goûte bientôt la satisfaction profonde « de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs médiocres » . 11 ne lui manque plus que de savoir par expérience « ce que Ton entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres ». Elle bâille après l'amour, et elle épouse — Bovary !
La déception est rude. Comment s'en consoler? En reprenant les rêveries dont l'ont déjà bercée les livres romantiques.
<( Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou renfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ' ! »
t. Nous avons déjà cité ce passage dans le chap. i, le Goût de l'exotisme, p. 27. Pas un lecteur sans doute ne se plaindra d'à voira lerelire.
C'esl ainsi que la littérature — la littérature romantique — viendra régulièrement au secours des insuffisances de la réalité, qu'il s'agisse de goûter par anticipation les voluptés de la fuite amoureuse avec le gentilhomme Rodolphe de la Huchette, — on connaît la page incomparable : « Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus » ; — soit qu'elle s'ingénie à parer l'insignifiant clerc de notaire, Léon Dupuis, de toutes les perfections de l'amant idéal et qu'elle lui fasse habiter c< la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune ».
Il faut être juste : c'est d'abord Charles Bovary qui est appelé à profiter de toutes ces réminiscences, de ces belles applications de la littérature alors en vogue. « D'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques. » Mais « Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plus remué », et ellemême « se trouvait ensuite aussi calme qu'auparavant >>. Qu'attendre au surplus d'un pauvre homme qui ne sait « ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet », incapable de vous expliquer les termes d'équitation qu'on peut rencontrer dans un roman, incapable surtout de vous « initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères » ?
En attendant qu'arrive l'amour, « avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie. la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le cœur entier », il faut lui préparer un décor point trop indigne. « Elle étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d'ameublements ; elle lut Balzac et George
Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. » Surtout, elle prépare son âme : elle lit, lit interminablement; le livre ne la quitte plus; k table, au lit, elle Ta toujours près d'elle ; et elle achève ainsi de « détester les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature. » Le romantisme l'a envahie tout entière : elle est prête pour la chute ; et c'est encore d'après le rite romantique que la chute s'accomplira.
La scène est merveilleuse : un chef-d'œuvre dans un chef-d'œuvre. Rodolphe la conduit en stratégiste consommé. Cela est d'une sûreté incroyable, d'une précision presque mathématique. Pas un mot, pasune attitude, pas un silence qui ne soit calculé pour faire impression sur la pauvre Emma, en réalisant devant elle ce que son imagination rêva depuis qu'elle est capable de rêver, c'est-à-dire depuis toujours. Tout ce qu'elle a lu, de Byron à Georg-e Sand et de Walter Scott à Lamartine, elle était bien sûre que cela existait réellement, puisqu'enfin elle le voit, puisqu'enfin elle l'entend! Devant elle, sous les espèces, point désagréables, de Rodolphe Boulanger de la Huchette, se tient le héros si longtemps attendu, si passionnément appelé. Le rêve est devenu une réalité, et de tout point la réalité est conforme au rêve. Elle ne découvre pas Rodolphe, elle le reconnaît.
Il est romantique à souhait, byronien, fatal, d'une essence supérieure d'ailleurs, et de « réputation exécrable ». C'est une de ces « âmes sans cesse tourmentées », auxquelles « il faut tour k tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses », capables de se jeter « dans toutes sortes de fantaisies, de folies ». Et Emma alors « le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays extraordinaires », et comme elle aurait contemplé Lara, Manfred ou René en personne.
Or que cherche cette âme de feu ? que désire ce cœur
ravagé? L'amour, encore l'amour, et toujours L'amour. Et il le trouvera, en dépit de difficultés en apparence insurmontables, en dépit du monde, et de l'opinion, et de la plate et étroite morale. « Ah ! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs!... Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette et à chapelet, qui continuellement nous chantent aux oreilles : « Le devoir ! le devoir! Eh! parbleu! le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d'accepter toutes les conventions de la société, avec les ignominies qu'elle nous impose ». \Ime Bovary proteste faiblement; il l'interrompt avec vivacité. « Eh non! pourquoi déclamer contre les passions? Ne sont-elles pas la seule belle chose qu'il y ait sur la terre, la source de l'héroïsme, de l'enthousiasme, de la poésie, de la musique, dos arts, de tout enfin? » En vain objecte-t-on la morale du monde. « Ah! c'est qu'il y en a deux. La petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s'agite en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d'imbéciles que vous voyez. Mais l'autre, l'éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire. » Quel ravissement pour Emma ! C'est, dans la bouche de Rodolphe, le langage d'Indiana, de Jacques. de Yalentine, et son futur amant parle comme parlent tous les héros des livres romantiques, si souvent relus, si amoureusement médités !
Le thème est essentiel. Notre stratégiste est trop adroit pour ne pas le développer. Comme il y revient ! Avec quelle habileté il y insiste ! « Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas? Est-il un seul sentiment qu'il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés, et s'il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisé pour qu elles ne
puissent se joindre. Elles essaieront cependant, elles battront des ailes, elles s'appelleront. Oh ! n'importe, tôt ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aimeront, parce que la fatalité l'exige et qu'elles sont nées l'une pour l'autre. » Rodolphe pourrait se dispenser de rien ajouter : Emma lui appartient, et ce sont les principaux sophismes romantiques qui la jettent dans ses bras.
Comme ils avaient amené sa chute, les principes romantiques règlent ses sentiments, la chute une fois accomplie. « Elle se répétait : J'ai un amant ! un amant ! se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette lièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. »
Et ceci, encore plus caractéristique :
« Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. » Tout entière à l'amour qui, si longtemps contenu, jaillit enfin avec des bouillonnements joyeux, elle le savoure sans inquiétude, sans trouble et sans remords. Toutes ses lectures romantiques ne lui ont-elles pas enseigné que les droits de la passion sont imprescriptibles, et que l'amour est une force et une vertu ? Elle est trop fine à la vérité et elle a trop de goût pour faire intervenir la Providence à tout propos dans ses affaires de cœur; mais ne lui
arrive-t-i] pas de dire à Rodolphe qu' « elle est sure que làhaut, ensemble », leurs deux mères « approuvent leur amour » ? Nous savons déjà que de certaines indélicatesses ne sont pas pour effaroucher les romantiques et qu'ils accueillent sans répugnance des sentiments cependant par eux-mêmes assez répugnants.
Après cela, il importe sans doute assez peu de remarquer que, pendant sa crise religieuse, il lui faille « un prie-Dieu gothique » où s'agenouiller, et que ses explosions de tendresse maternelle, ses « expansions lyriques », « eussent rappelé à d'autres qu'à des Yonvillais laSachette de Notre- Dame de Paris ».
Quelles déceptions atroces la réalité inflige aux beaux rêves d'Emma ; comment cette femme qui résumait aux veux du sentimental Léon l'idéal même de la femme romantique, « couleur ambrée de l'odalisque au hain, corsage long- des châtelaines féodales, femme pâle de Barcelone », en arrive peu à peu à se dégrader et à perdre sa finesse native ; son besoin de lire, pour fouetter son imagination lasse, « des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes » ; sa délectation dans « la bassesse, par habitude ou par corruption » ; sa quête, toujours plus haletante et plus ignoble, de satisfactions qui maintenant n'ont plus rien que de sensuel ; toutes les ignominies qu'elle côtoie, où Flaubert n'a pas voulu la laisser tomber, mais où l'on sent si bien qu'elle aurait pu tomber cependant ; et la lugubre série des misères finales, honte d'une saisie publique, ruine et déshonneur des siens, empoisonnement : le lecteur en saitle navrant détail. Mais l'affreux, l'horrible dénoûment ! Eh quoi! c'est là que conduit la pratique de l'idéal romantique? C'est bien là en effet. Il y a déjà longtemps, Montégut en faisait la remarque. « Madame Bovary a été, en toute réalité, pour le faux idéal mis à la mode par Le romantisme et les mœurs. 31
la littérature romantique ce que Don Quichotte a été pour la manie chevaleresque, ce que les Précieuses ridicules ont été pour l'influence de l'hôtel de Rambouillet » ; et beaucoup plus près de nous, M. Faguet ne pouvait pas ne pas l'observer. « Ce livre est un acte de réaction ardente contre le romantisme... Voulez-vous savoir quel est le fond de Valentine, d'Indiana, et Lélia? Le voici : c'est Emma Houault, semble dire Flaubert à toutes les pages de son roman. Et voulez-vous savoir ce qu'est une femme qui a fait son éducation dans les romans de George Sand? Le voici : c'est Emma Rouault. » On ne met pas plus d'impitoyable férocité à piétiner l'idéal, en morale, d'une école à laquelle cependant on appartient pour plus de la moitié de soi-même. Pour excuser le romantisme et ses pernicieuses leçons, il ne reste plus qu'à dire qu'Emma Bovary est une âme vulgaire. Mais 1 est-elle à ce point? Et puis de quoi se compose la moyenne des lecteurs, et de quoi donc est faite l'humanité?
Si d'ailleurs il ne suffit pas. contre la morale romantique, des témoignages invoqués jusqu'ici, nous n'avons qu'à continuer à recueillir les dépositions contre elle de ses plus ardents fauteurs, de ses « chantres les plus inspirés » : et c'est Alfred de Musset et George Sand que nous voulons dire ' .
Rien n'est plus naturel aux réformateurs que de s'applaudir du triomphe de leurs doctrines, et, quand ils ont réussi
1. On pourrait citer aussi et analyser à ce point de vue le Dominique de Fromentin. C'est l'étude d'un cas de maladie romantique, suivi de guéiison. L'étude est admirable, et sa valeur documentaire est de premier ordre. Dominique, nous l'avons déjà dit, est dédie à George Sand : c'était peut-être un peu hardi, mais c'est bien spirituel.
à s'attirer des prosélytes, il n'est pus attentions, ménagements, prévenances qu'ils ne prodiguent à ces enfants de leur esprit. S'admirer dans ses œuvres et se complaire dans leurs résultats est une faiblesse assez ordinaire à l'esprit humain. Il ne paraît pas que George Sand en ait été jamais atteinte. Peu s'en faut même que, devant les plus authentiques de ses filles intellectuelles, elle ne pousse un cri d'horreur et de dégoût.
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tant de naïveté et d'imprudence n'arrivent à lui inspirer qu'un malaise violent et une irritation sourde. « Votre amie a le vice du siècle », écrit-elle à Mazzini, le 30 septembre 1 848, « et ce vice ne me trouve plus tolérante comme autrefois, depuis que je l'ai vu, comme un vilain ver, ronger les plus beaux fruits et jeter son poison sur tout ce qui pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens qui n'est pas du tout le mien. . . Je crois sa conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas, et c'est peut-être pire... Enfin, après avoir causé avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui soull're de l'estomac '. »
1. « Au cours des interviews dont ils furent prodigues dans les premiers moments de leur idylle genevoise, M. Giron et la princesse de Saxe confièrent aux reporters que la lecture des œuvres de Tolstoï avait eu une grande influence sur leur commune manière de concevoir la vie. Le correspondant londonien du New-York World crut devoir en informer le grand écrivain russe et l'avertir que des gens mal intentionnés le rendaient responsable de la retentissante aventure qui déconcerte la morale, scandalise l'étiquette et consterne le Gotha. De Yasnaïa Poliana, sa maison de campagne, le comte Tolstoï vient d'adresser au journaliste la réponse que voici : « Je me garderai de porter aucun jugement sur la conduite de la malheiuvuse femme au sujet de qui vous m'interrogez. Il est écrit: « Ne jugez
Ces rigueurs contre des disciples trop ingénues ne sont pas accidentelles dans sa correspondance. Elle blâme l'amie de Mazzini, et condamne en bloc toutes celles qui lui ressemblent. « Je ne les estime pas » déclare-t-elle à une inconnue. « Elles ont perdu leur cause en se jetant dans le désordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur conduite à toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie et d'imprudence, jointe à ce qu'il y a de plus opposé, la faiblesse et la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici, résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière. Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt après, faire mille plates tentatives pour y rentrer ; l'autre demande l'aumône après avoir ruiné son amant ; et, accoutumée à porter des robes de satin, se trouve très malheureuse d'être en guenilles. Une troisième pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui qu'elle aime et n'y sachant pas de remède, se donne la mort ; ce qui ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur, s'il ne se hâte d'en faire autant.
point, si vous ne voulez pas être jugés ». J'affirme cependant que, dans tous mes ouvrages, on ne trouvera point une seule ligne qui justifie pareille conduite. Je professe la doctrine chrétienne dont le principe Fondamental est que nous devons sacrifier au bien de notre prochain notre plaisir et notre bonheur. Dans le cas dont vous parlez, c'est tout le contraire qui a eu lieu. Cette femme a détruit le bonheur et le repos non seulement de son mari et de son beau-père, mais encore et surtout de ses enfants, dont l'aîné peut déjà cruellement souffrir et souffrira toute sa vie du déshonneur maternel. Elle a tout sacrifié à la satisfaction de vivre sans entraves avec le charmant M. Giron. Tel est mon sentiment sur cette histoire malpropre dont l'univers entier s'occupe sans raison. » Journal des Débats, .M février 1903.
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« Voilà ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de notre époque. »
Incapacité foncière des pitoyables révoltées ou hostilité trop forte des circonstances, la raison n'importe guère.
« D'union de ce genre qui fût calme, estimable et enviable, je n'en ai pas vu et je doute qu'il en existe en France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent, et la race féminine qui sent le besoin de liberté, et qui n'en est pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une société entière qui la condamne à l'abandon, à la misère, pour ne rien dire de plus. »
Ce qui signifie évidemment : — Admirez Valentine, Fernande, e tuttc quante, tant qu'il vous plaira ; mais ne commettez jamais l'insigne folie de régler votre conduite sur la conduite de ces héroïnes, pour admirables qu'elles vous paraissent. — Sous la plume de Lélia, la recommandation ne manque pas de saveur.
Et quelles hésitations, quelles timidités, quelles incertitudes dans ses réponses aux créatures inquiètes, qui, trop délicates pour jamais passer outre et faire le saut, viennent naïvement lui exposer leurs doutes, leurs angoisses, la faire confidente de terreurs visiblement inspirées par la pratique quotidienne de ses œuvres! La difficulté était grande en effet pour l'écrivain. Comment oser passer de la théorie à l'application ? et quelle contenance affecter quand, par la faute de trop confiantes admiratrices, elle se trouvait aux prises avec la réalité vivante, et comme mise au pied du mur? Cependant, consultations et confidences, c'est par milliers qu'elle a dû en donner et en recevoir; et ce serait un chapitre de l'histoire des mœurs bien curieux que celui de George Sand directeur de conscience.
Là-dessus encore sa correspondance, en dépit même de sa brièveté, ne laisse pas d'être fort explicite. C'est plaisir de
voir comme elle se récuse, se dérobe, s'embarrasse, se contredit et finalement se déclare impuissante à conclure : on n'a qu'à parcourir ses lettres à Mlle Leroyer de Chantepie. D'abord et avant tout, qu'on se garde bien de vouloir transporter dans la vie ordinaire les chimériques fantaisies de ses livres !
« Que la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai essayée dans le roman de Lélia, non pas comme un exemple à suivre, mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui lappliquent. Cela n'était qu'un poème, et puisque vous avez pris la peine de le lire (en trois volumes) vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez haute pour cela. J'en ai cherché une, je l'ai embrassée. Voilà ma synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité. » Ce sont là pourtant « les actes les plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la femme ». « Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister à la coutume générale, à la nécessité civile ou à l'opinion publique? En y réfléchissant, mademoiselle, vous reconnaîtrez que je ne le puis pas et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes, et une route vers l'idéal que vous concevez. »
Un inventeur de panacée qui, de son orviétan, n'ignore
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que les applications, le spectacle au moins ftesi pas banal ! Mais il v a mieux encore, et c'est de v«>ir le médecin dénigrer lui-même son spécifique et déclarer sans ambages qu'il ne vaut rien. George Sand (A Mme ***, juin 1835) en a fait
le candide aveu.
« La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette écrit de belles lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu'une muse. Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos pussions. Mais. en nous y abandonnant , nous ne ferons quune eliose fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de nouvelle à MM. Scribe. Balzac. George Sand et consorts. Ce ne sont pas ces (fens-Ia qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de raison. Ils raconteraient la vie telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale sérieux à faire. »
Elle ne s'est pas contentée de renier ses dieux. Qui le croirait ? La morale ordinaire des braves gens, la simple morale « bourgeoise », cette affreuse morale d'où vient tout le mal, n'a pas eu de prédicateur plus attendri, plus persuasif, plus convaincu. — Mariez-vous, insinue-t-elle prudemment à ses pénitentes ordinaires, mariez-vous, c'est encore le plus simple et le plus sur. — Et elle leur adresse les meilleurs conseils du monde sur le triple rôle quelles auront à remplir « comme femmes, comme mères, comme chrétiennes », vous lisez bien, « comme chrétiennes ». Leur premier devoir sera de « faire le plus de bien possible » à leurs maris, en leur fournissant les moyens « d'ennoblir leur âme et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté >>. Quoi ! ce langage de confesseur sur les lèvres de la < sibylle » qui goûtait autrefois une siamère volupté aux plus terribles blas-
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priâmes ! et que c'était donc la peine de se répandre dans ses livres en colères furieuses, en révoltes impies, en imprécations sacrilèges, pour aboutir à la plus complète apostasie dans l'application !
Car elle a renoncé toute la première et d'assez bonne heure encore à l'idéal qu'elle avait d'abord chanté avec une si contagieuse éloquence, et l'expérience a eu vite fait de la désabuser. Toujours enthousiaste et toujours lyrique, Laurent-Musset vante la grandeur, la beauté de la passion, et elle de se récrier avec une espèce de frémissement d'horreur : « Des passions, à moi ? Il croit donc que je ne sais pas ce que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné? Que lui ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il me propose, en guise de remerciement, le désespoir, la fièvre et la mort?» [Elle et Lui, chap. iv.) Et comment avoir le courage de railler encore les tristes « amants de Venise », quand l'un d'eux avoue [Ih.. chap. xm) que « l'aspiration au sublime était une maladie du temps et du milieu » où ils vivaient, et surtout quand il a laissé tomber de sa plume cet aveu d'une mélancolie si profonde dans sa discrète simplicité : -< Qui ne les plaindrait tous trois ? » — Il s'agit du fameux trio. — « Tous trois avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre ; mais cela n'est pas donné à l'homme. » (//>., chap. xi.
Des lectrices ingénues, par flatterie sans doute, affectent de la confondre avec les héroïnes de ses livres. Avec quelle vivacité elle s'en défend, c'est ce dont témoigne abondamment sa Correspondance. Voyez surtout les lettres des 9 novembre 1835, 10 avril 1837, 9 août 1847, et 20 no^ vembre 18."i8, trop longues pour être citées ici, et à portée d'ailleurs de toutes les mains.
Et c'est ainsi quelle a passé la meilleure partie de sa vie à renier les conseils ou, si l'on aime mieux, les suggestions des romans de sa jeunesse. « J'ai l'expérience de l'amour, — disait-elle à une jeune amie vers la fin de son existence, — j'ai l'expérience de l'amour, des amours, hélas ! bien complète. Si j'avais à recommencer ma vie, je serais chaste ' ! » Est-il téméraire de supposer qu'elle n'eût récrit ni Jacques, ni Valentine, ni Indiana?
M""' Adam a conté [Mes sentiments..., p. 221-227) qu'une admiratrice de George Sand, russe d'origine, la félicitait un jour d'avoir trouvé sur l'amour libre « les formules les plus courageuses et les plus sincères », et d'avoir « osé conclure ».
« J'ai dépeint, décrit plus que je n'ai conclu, répliqua Mme Sand. Je n'ai ni le courage ni la responsabilité que vous croyez dans l'importance que j'ai donnée à l'amour libre. Songez que je suis née à la vie littéraire, à l'époque où les Saint-Simoniens avaient prêché aux jeunes imaginations la loi du plaisir, et le fouriérisme classé socialement la « papillonne » ; où le romantisme avait fait la plus large place à la passion débordante. A cette époque nous vivions dans un monde enfermé, où seules toutes ces idées fermentaient. Ce milieu de grands artistes, de réformateurs, se croyait la phalange sacrée tenue à l'exemple, aux expériences, méprisant les conventions des « arriérés » du bourgeoisisme.
« La loi de la vie, c'était la passion comme c'est aujourd'hui le scepticisme, et la passion, je la défendais dans sa noblesse, dans sa fidélité, dans sa mission d'élever au-dessus du plaisir et du caprice. Moi, que vous trouvez si hardie, j'obéissais plutôt à l'instinct de conservation des sentiments les plus
1. Mme Adam, Mes sentiments..., p. 220. — G. Sand avoue aussi [Ibid., 172) : « Notre plus grande faute fut de mêler les sens à nos ardeurs sentimentales, à nos étreintes de L'idéal. »
hauts. On m'a crue l'une des femmes les plus « avancées » de mon temps. Je l'ai tout simplement suivi dans sa marche. J'ai subi son impulsion, et je l'ai accompagné, conduite par lui.
« Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre avaient semé dans nos âmes des sentimentalités à l'infini; Napoléon, des héroïsmes. Le tout bouillonnait follement mêlé en nos cerveaux et vous me trouvez inquiète aujourd'hui des conséquences de nos conceptions de « justice et de liberté ». Que notre expérience française vous serve : soupesez les résultats possibles avant de suivre vos impulsions. »
Il l'avait aussi, et il l'avait bien complète, l'expérience de l'amour, des amours, le pauvre Alfred de Musset. Mais il avait de l'esprit, de cet esprit qui n'est que la forme piquante, déliée et vive, de la raison; et il a pris plaisir à se persifler lui-même et à persifler la manie de ses contemporains et de ses contemporaines, dans ce portrait de la femme à la mode en 1836, c'est-à-dire de la femme sentimentale.
« Gomment se fait-il qu'avec tant d'esprit, vous soyez prise dune manie si funeste ? Est-ce bien vous qui, d'un sentiment vrai, faites une exagération ridicule et le malheur de ceux qui vous entourent? Est-ce vous qui changez l'amour en frénésie, les querelles passagères en scènes à la Kotzebue, les billets doux en lettres à la Werther, et qui parlez de vous empoisonner quand votre amant est un jour sans venir ? Quelle abominable mode est-ce là, et de quoi s'avise-t-on aujourd'hui? Croyez-vous donc qu'ils peignent rien d'humain, ces livres absurdes dont on nous inonde, et qui, je le sais, irritent vos nerfs malades? Les romanciers du jour vous répètent que les vraies passions sont en guerre avec la société, et que, sans cesse faussées et contrariées, elles ne mènent qu'au désespoir. . . Pauvre femme ! le monde est si peu en guerre avec ce qu'on appelle les vraies passions, que
sans lui elles n'existeraient pas. C'est Lui qui les excite e\ les crée. La nature n'a fait que des désirs, c'est la société qui l'ait des passions ; et, sous prétexte d'en appeler à la nature, ces passions déjà si ardentes, on veut encore les outrer et les prendre pour levier, atin de renverser les bases de la société ! Quelle fureur et quelle folie! ne saurait-il y avoir rien de bon, qu'on n'en fasse une caricature ?... »
Et la raillerie continue, fine, impitoyable.
« S il n'est question ni d'éternel dévouement, ni de s arracher les cheveux, ni de se brûler la cervelle, s'en aimet-on moins, je vous prie ? Pardieu ! la reine de Navarre ferait une belle grimace aujourd'hui, et je voudrais voir ce que dirait Brantôme. Est-il réglé de toute éternité que femme qui se rend ne se rend pas sans phrases?... Voilà de beaux codes d'amour, qu'une pluie de romans où on ne voit que des amoureux phtisiques et des héroïnes échevelées. L'Amour est sain, Madame, sachez-le ; c'est un bel enfant rebondi, fils d'une mère jeune et robuste; l'antique Vénus n'a eu de sa vie ni attaque de spleen ni toux de poitrine. Mais je vous blesse, vous détournez la tète, vous regardez la pendule : il n'est pas tard encore, votre amant va venir ; mais s'il ne vient pas, n'avalez pas d'opium ce soir, croyez m'en ; avalezmoi une aile de perdrix et un verre de vin de Madère !. »
Observations et conseils excellents, qui n'ont rien de romantique. Musset blasphémait à son tour ses anciens dieux. Pourquoi faut-il que son apostasie n'ait été qu'intermittente ? Définitive, elle lui eût épargné bien des douleurs 2.
C'est ainsi que les anciens tenants de la morale romantique l'ont reniée et qu'ils en ont nettement signalé les dan-
1. Lettres de Dupuis A Cotonet. Quatrième lettre. — Voyez, dans la Deuxième lettre, un curieux passage sur le mariage, ses avantages el ses inconvénients.
2. Cf. Elle el Lui, et les Lettres <TA. île Mussei à Sainte-Beuve.
gers. Leur vénérable aïeule intellectuelle, Julie, leur avait donné l'exemple, en renonçant d'elle-même à la morale du sentiment. « Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer, étant femme, à la même présomption qui me perdit, étant fille. » Mme de Staël avait déjà fait justice dune autre erreur chère aux romantiques, et que pour sa part elle avait embrassée éperdument. « Consacrer sa vie à l'espoir toujours trompé du bonheur, c'est la rendre encore plus infortunée '. » Et c'est Flaubert qui dira le dernier mot et sur les amours à la romantique, et sur cette manie de sentimentalisme à laquelle l'école de 1830 fit un si beau succès.
Voici d'abord pour la passion, la passion à la Musset, avec « ses désespoirs » et « ses emportements ».
« Donc, — dit Frédéric Moi-eau à M"11' Arnoux, — vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme? »
Mme Arnoux répliqua :
« Quand elle est à marier, on l'épouse; lorsqu'elle appartient a un autre, on s'éloigne.
— Ainsi le bonheur est impossible?
— Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords.
— Qu'importe ! s'il est payé par des joies sublimes.
— L'expérience est trop coûteuse! »
Il voulut l'attaquer par l'ironie.
« La vertu ne serait donc que de la lâcheté ?
— Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagesse.
— Ah ! quelles maximes bourgeoises vous avez !
— Mais je ne me vante pas d'être une grande dame ! »