PRÉFACE XVII
l'abandon. Il nous a paru d'ailleurs qu'il y avait un inconvénient assez grave à présenter ainsi coordonné cl- qui en somme ne l'avait jamais été bien nettement. Cette unité ou du moins cette cohérence systématique était une espèce de trahison ; elle aggravait le cas des romantiques; elle les faisait plus conscients, donc plus coupables. Cet exposé, nous nous sommes contenté de le disséminer, de le présenter par fragments. On en pourra voir les points principaux en tête des principaux chapitres, sans que, selon toute apparence, il manque rien d'essentiel.
De même, on ne trouvera ici la discussion d'aucune des questions générales qu'il est impossible qu'une étude de ce genre ne soulève pas : rapports de l'art et de la morale, de l'individu et delà société, etc.1. Ces questions certes sont passionnantes, aussi passionnantes qu'il se puisse. La méthode qui a présidé à ce travail ne nous permettait pas de nous y engager. Nous serions heureux néanmoins d'avoir donné au lecteur occasion d'y réfléchir ; et peut-être les pages qui suivent lui fourniront-elles les éléments d'une solution au moins partielle.
I . Le lecteur pourra consulter sur toutes ces questions : Eugène Poitou, Du roman et du théâtre contemporains et de leur influence sur les mœurs, Paris, 1857; Théophile Gautier, Préface de Mademoiselle de Màupin; Emile Augier, Préface des Lionnes pauvres; Jules Vallès, les Réfractaires ; Zola, Documents littéraires ; Taine, Philosophie de l'art, II; Guyau, V Art au pointée vue sociologique] Ilennequin, la Critique scientifique ; Faguet, Politiques et moralistes. Avant-propos, p. xvii, et III, 263; Paul Bourget, Essais de psycho-
XYIU PREFACE
Par deux ou trois fois au cours de ce travail, nous nous sommes risqué à dire que quelques-unes de nos conclusions partielles pouvaient être généralisées, et que la découverte de documents nouveaux les corroborerait vraisemblablement. On nous passera sans doute la satisfaction d'en faire la remarque : la publication des œuvres et de quelques lettres inédites d'Alfred Le Poittevin vient de nous montrer que nous ne nous trompions pas tout à fait. C'est encore une victime du romantisme que le malheureux ami du pauvre grand Flaubert : la démonstration en est faite, et bien faite; et M. René Descharmes nous permettra de lui adresser nos bien vifs remercîments pour les nouveaux appuis qu'il a donnés à ce que nous croyons être la vérité. Nous avons été bien aise de prendre connaissance de son travail avant que fût commencée l'impression de ce livre. Au reste, et pour le dire en passant, nous verrions avec plaisir de jeunes candidats au doctorat es lettres s'attaquer à ceux qu'on a appelés
logie contemporaine, Avant-propos; J. Lemaître, 7.-7. Rousseau, Cinquième conférence, p. 154; Brunetière, Questions de critique, II; 1 Art et la morale ; Jean Lorrain, le Poison de la littérature ; Ch. Maurras, l'Avenir de l'intelligence; Paul Fiat, Seconds Essais sur Balzac, Avant-propos; le Rapport de M. J. Rivet sur les beaux-arts, 1907 ; la polémique relative à la question de la suppression ou du maintien de la censure, dans les divers journaux et revues, premier semestre de 1907; les chroniques dramatiques de M. A. Brissondans le Temps du 26 nov. 1900, et des 1er avril et 6 mai 1907; les Ravages du livre de Mgr Antolin Lopez Pelaez, évêque de Jaca, et YEn marge consacré à cet ouvrage, dans le Temps du 2 mars 1908; et enfin la Théorif de Part pour l'art en France chez les derniers romantiques i't les premiers réalistes, d'A. Cassagne.
IMîKFACÈ XIX
< les petits romantiques ». Si le bon génie qui préside à la découverte des documents inédits leur permettait d'en reconstituer la biographie et la psychologie complètes, nul doute que ces obscurs disciples ne vinssent grossir la liste des victimes. Pour quelques-uns. c'est probable; pour deux ou trois, c'est certain.
Des circonstances qui ne sauraient intéresser le lecteur ont retardé jusqu'à maintenant la publication de cette étude, commencée depuis plus de dix ans. On nous permettra cependant de rappeler qu'un fragment en avait déjà paru dans la Revue de Paris, dès le mois de décembre 1903, c'est-à-dire quelque temps avant que se dessinât ce que nous voyons qu'on appelle avec quelque inexactitude « le mouvement anti-romantique », et donc avant d'autres travaux, dont nous avons plaisir du reste à reconnaître la vigueur pénétrante et la brillante originalité.
Clermont-Ferrand. décembre 1909.
LE
C'est une vérité d'observation élémentaire : toute esthétique enveloppe une éthique et la suppose. Si la littérature de la Renaissance ressemble si peu à celle du Moyen Age, c'est que du xiu° au xvie siècle l'idée qu'on se faisait de l'homme a complètement changé. S'il y a les différences que l'on sait entre le système dramatique de Corneille et celui de Racine, c'est que l'auteur du Ciel et celui de Phèdre n'avaient pas précisément de la nature humaine la même opinion. Inutile de multiplier les exemples ; la loi est générale et d'ailleurs évidente d'elle-même. Le romantisme ne pouvait faire exception. Entre ses théories littéraires et ses idées morales, la corrélation est même d'autant plus étroite que jamais œuvres n'avaient, avec cette continuité, cette opiniâtreté, cette puissance, exprimé le fond intime, le moi de l'écrivain.
Liberté de l'art ou liberté dans l'art, la formule importe
peu en l'espèce : il n'y a pas de principe que le romantisme
ait proclamé avec plus d'insistance infatigable et de fracas.
C'était mettre l'individualisme en liberté, lâcher la bride à
Le romantisme et les mœurs. I
L'imagination et à la sensibilité et leur donner toute l'importance que perdaient par ailleurs la raison et le bon sens. Et en effet impatience de toutes règles et de tout frein, droit pour l'écrivain de tout oser et de tout dire, fantaisie et sentiment individuel systématiquement substitués à l'étude minutieuse et patiente, à ce que les classiques appelaient « la soumission à l'objet » ' : voilà bien quelques-unes des pratiques de l'école nouvelle. On en retrouve d'analogues dans l'éthique correspondante. L'individualisme y domine et il assure naturellement le triomphe à peu près exclusif des facultés par où il se manifeste d'habitude, c'est-à-dire l'imagination et la sensibilité, l'imagination surtout. Et en effet, impatience d'abord, puis mépris et dégoût des humbles réalités familières, qui ont le tort irrémissible de ne pas se conformera l'éblouissante idée qu'on s'en était forgée dans des rêveries naïves ; enthousiasme et exaltation constante ; culte de là passion tenue pour signe éclatant de force morale, considérée comme source de toute générosité, de toute noblesse, de toute vertu ; haine enfin de tout ce qui peut faire obstacle à l'exercice de l'individualisme ou de la passion, c'est-à-dire la société et ses institutions essentielles : ce sont bien les traits caractéristiques du héros romantique et c'est bien ainsi que l'école de 1830 1 a représenté vivant, ou essayant de vivre, sa vie.
Et l'on ne prétend certes pas que le programme soit tout à fait dépourvu de grandeur. Aux âmes capables de s'en éprendre et de le pratiquer, il suppose de la finesse, de la délicatesse, une distinction native, et, dans l'application
l. Nous croyons qu'il y aurait un bien beau livre a écrire sur l'ignorance des romantiques, qui fut prodigieuse. M. Albert Counson en a esquissé un cbapitre dans les Mélanges Godefroid Kurth Paris. Champion, 1908 1, en traitant De la légende de Kanl chez les romantiques français.