‹ Le romantisme et les moeursChapitre 14 sur 122 · OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES H · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES H

de quelques-unes au moins de ses parties, des forces et une énergie peu communes. Mais il est par trop visible aussi qu'il est à base d'orgueil, et que c'est là son plus redoutable danger. Ses adeptes en effet ne peuvent pas de prime abord ne pas être convaincus qu'ils sont des créatures d'élite, pourvus d'une écrasante supériorité sur tout ce qui les entoure. A cette double conviction la réalité ne peut pas non plus ne pas donner à la longue et presque toujours des démentis cruels. De là des déceptions vives et des souffrances qui peuvent être, et qui furent en effet quelquefois, profondes.

Or, et sans s'égarer à ce propos en considérations abstruses, on peut se risquer à dire, semble-t-il. que l'idéal pour l'homme doit être le développement harmonieux de toutes ses facultés, et que de cet idéal celui-là se rapprochera le plus chez qui l'imagination et la sensibilité ne s'exerceront jamais aux dépens de la raison ni de la volonté, et dont l'intelligence en retour n'entravera pas le libre exercice de la sensibilité et de l'imagination. Mais, et c'est une autre vérité non moins évidente, dans ce concert délicat de nos facultés, l'intelligence ou raison doit tenir la première place, et c'est à la volonté que revient la charge d'assurer ce difficile accord, en maintenant dans leurs justes limites chacune de ses voisines et collaboratrices. Imagination forte, sensibilité riche, claire et lumineuse intelligence, le tout soumis au contrôle perpétuel, à la direction incessante dune volonté énergique, voilà sans doute l'homme complet. Comme il est la condition indispensable de la santé intellectuelle, ce bel et rare équilibre l'est aussi de la santé morale, et la moindre altération qui s'y produise amène immédiatement des conséquences fâcheuses, toujours proportionnées à 1 importance ou à la gravité de l'altération. Que l'intelligence arrive à dominer presque exclusivement.

c'est la sécheresse, la froideur, une aridité glacée : c'est le xvme siècle. Que l'imagination au contraire et la sensibilité prennent le pas sur la raison, qu'on les laisse se développer sans contrôle, sans mesure et sans frein, et se dépraver ainsi mutuellement, c'est aussitôt l'oubli du bon sens et de la vérité, c'est le romanesque, l'exaltation fiévreuse et morbide, l'affaiblissement d'abord, puis la ruine de la volonté : c'est le romantisme l. Qu'ils avaient donc raison nos vénérables classiques ! et la merveille de précision et de sûreté que leur psychologie !

Qu'on le considère en effet dans l'idée qu'il s'est faite de l'homme ou des rapports de l'homme avec la société, c'est la même erreur initiale, essentielle, que le romantisme a toujours commise. Psychologie, sociologie, — si ce ne sont pas là de bien grands mots pour des écrivains qui ne connurent jamais que leur àme, quand ils la connurent, et une àme déjà tout imprégnée de romantisme et pour cause, — il a tout altéré pour avoir tout ramené de parti pris à un individualisme intransigeant ; et c'est ainsi qu'il a créé fatalement une série de conflits qui devaient de toute nécessité se traduire pour l'individu par autant de défaites. En détruisant l'harmonie qui doit normalement exister entre nos facultés, et en exaltant outre mesure la sensibilité et l'imagination, il a véritablement mis 1 individu en opposition avec lui-même

1. Sur toutes ces questions, dont il est sans cloute superflu de souligner l'importance et l'intérêt, on fera bien de consulter le livre de M. Pierre Lasserre, le Romantisme français. — Essai sur la révolution dans les sentiments et les idées au XIXe siècle, et surtout le grand ouvrage de M. Ernest Seillière, la Philosophie de V Impérialisme, dont le tome IV étudie plus particulièrement le Mal romantique. On y verra notamment que ce « mal » fut toujours inhérent à la nature humaine et que, s'il s'est manifesté avec une violence particulière au commencement du xix' siècle, il n'avait pas attendu l'école de 1830 pour exister.

Page 1