‹ Le romantisme et les moeursChapitre 21 sur 122 · Lucien D***, « Jeune-France », 23 ans, 183'j · texte numérisé non relu

Lucien D***, « Jeune-France », 23 ans, 183'j

3. Philippe M***, clerc de notaire, 20 ans, 1836. La citation suivante est du même.

incontestable de ses connaissances juridiques ou des « sordides intérêts » qui lui sont confiés.

J'aurais voulu grandir à l'ombre des tourelles De quelque cbâteau fort percbé sur le rocher, Orageux compagnon des neiges éternelles, Des régions de l'aigle rapproché,

commence par déclarer, dans un élan de lyrisme, un de ces innombrables fervents du moyen âge, qui éprouve le <( besoin de déverser le trop-plein de son cœur d'artiste dans le cœur d'un ami ». L'inspiration aurait-elle trahi sa bonne volonté ? Les vers ne seraient-ils qu'une citation d'un poème inconnu, œuvre peut-être d'un collègue ? Toujours est-il que notre « moyenâgeux » continue mélancoliquement et en simple prose, sans prendre garde d'ailleurs qu'il enchâsse dans sa rêverie naïve les plus délicieux anachronismes de sentiment :

« Comme la vie devait y être douce, amusante, variée, pittoresque ! . . .

« Au matin, c'est l'aubade des cors qui vous éveille sous les tièdes courtines. On ouvre sa petite verrière à légers réseaux de plomb, et la campagne s'étend paresseusement sous vos yeux, encore scintillante de rosée, et dans le creux des vallées flottent des lambeaux des brumes de la nuit, comme la robe traînante d'un fantôme qui lentement s'évanouirait aux premiers rayons du soleil. Cependant à vos pieds un tumulte guerrier, entremêlé d'aboiements, retentit ; c'est le départ pour la chasse. En tête chevauche, le fier seigneur ; son palefroi est blanc ; et lui-même a sur la tête une toque noire avec une grande plume blanche qui ondule sous la caresse légère de la brise matinale ; derrière, suit la foule des varlets et des hommes d'armes. Ils disparaissent dans la forêt sombre, et le son du cor n'arrive plus que

comme un lointain soupir, comme la plainte d'une âme mélancolique et qui se meurt d'amour...

« Mais voici que par trois fois s'est fait entendre le signal familier : Elle m'attend dans la grand'salle pour reprendre notre lecture interrompue. Je vole auprès d'elle, je m'asseois uses pieds sur un coussin de velours, et j'attends avec un battement de cœur que sa voix, sa voix douce m'ordonne de commencer...

« Elle est blonde, plus blonde que le chanvre que filent gracieusement ses doigts fuselés ; ses yeux sont d'azur ; et sa taille a la légèreté, la finesse exquise d'une sylphide.

« Je lis une belle aventure d'amour, et tout autour de nous les choses ont des aspects menaçants, terribles. Cette armure qui, dans le coin obscur de la chambre, jette par instants de fauves éclairs, est celle d'un baron de ses ancêtres qui a fait la croisade. Ces pieux, ces épées, ces casques, tout cet appareil formidable forme le plus saisissant contraste avec les douces aventures que déroule ma voix... '.

« Oh ! pourquoi ce rêve n'est-il qu'un rêve ? Qui me rendra les jours d'autrefois? Pourquoi n'ai-je pas savouré leur douceur voluptueuse ? Pourquoi... ? », etc.

I. L'évocation du moyen âge, de Flaubert — tout jeune encore — est autrement saisissante, mais elle procède des mêmes désirs et répond aux mêmes besoins. « Je percevais l'antique époque des siècles qui ne sont plus et des races couchées sous l'herbe ; je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le Calvaire, s'arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant Dieu qu'ils allaient chercher et, lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier. Je voyais les chevaliers courir sur les chevaux couverts de fer comme eux ; et les coups de lance dans les tournois; et le pont de bois s'abaisser pour recevoir le seigneur suzerain, qui revient avec son épée rougie et des captifs sur la

Qu'une correspondance intime ait jamais pu contenir des effusions semblables, cela nous paraît aujourd'hui parfaitement extraordinaire. Il a dû y avoir, dans les minutes de maître G***, bon nombre de distractions et de lapsus, traces des « rêveries » poétiques de son trop romantique collaborateur.

Mais c'est l'exotisme dans l'espace qui a généralement les préférences, — comme il convient. Un écrivain pense-t-il aux distractions qu'il pourrait bien offrir à la jeune femme qu il aimerait ? Voici ce qu'il lui propose aussitôt :

« Nous irions ensemble ou bien sous les gigantesques ombrages d'une forêt de San Salvador, morne, religieuse, murmurant des mots sacrés à nos oreilles ;

« Ou bien sur la gondole vénitienne qu'enveloppe une mélodie d'amour;

« Ou bien dans l'Orient, abîmés que nous serions dans les ivresses extatiques de l'opium, bercés par le chant des Aimées et des Bavadères ;

« Ou bien dans une caverne des Abruzzes, la carabine au poing, le stylet dans la manche. Pourquoi non ? ' »

Beaucoup d'amoureux souhaitent autour de leur passion, pour l'aviver encore, le décor d'un beau ciel ou d'un paysage grandiose.

Je voudrais l'emporter, o ma belle maîtresse, Vers ces pays d'azur, de soleil, de beauté, Où dans l'air parfumé l'on respire l'ivresse, Edénique séjour, paradis enchanté !

croupede ses chevaux : la nuit encore, dans la sombre cathédrale, toute la nef ornée d'une guirlande de peuples qui montent vers la voûte, dans les galeries, avec des chants; des lumières qui resplendissent sur les vitraux ; et dans la nuit de Noël, toute la vieille ville avec ses toits aigus couverts de neige, s'illuminer et chanter. » Mémoires (Fun fou, chap. ni.

t. Amédée Kermel, Une âme en peine, i. C'est l'auteur qui, dans une préface, parle en son propre nom.

Loin du monde et du bruit, loin des villes banales, Nous irions enlacés par des chemins lleuris ; Ou doucement bercés par des rames égales, Nous nous endormirions, frissonnants et ravis...

Pays aimé du ciel, Italie ! Italie !

Nourricière des arts, conseillère d'amour, Séjour trois fois heureux, où l'aimable folie Ose naïvement s'étaler au grand jour !

C'est ton ciel souriant dont je voudrais encore, Encor, encor, toujours, toujours m'emplir les yeux. J'y voudrais saluer la frissonnante aurore ; Ce plaisir tant rêvé me rendrait si joyeux !...

Que je t'y chérirais, ma divine maîtresse ! Je t'y verrais pâmer sous mon baiser brûlant ; Bien plus douce et plus chaude y serait ma caresse. Notre cœur chanterait un hymne délirant...

Peut-être mourrons-nous, ô ma jeune maîtresse, Sans avoir contemplé ce pays de bonheur ; Et se riant de nous, la nature traîtresse Privera notre amour de ce cadre enchanteur {.

Il est à considérer que ces vers — comme d'ailleurs les suivants — sont extraits dune lettre, qu'ils ne furent jamais destinés à l'impression, et qu'ils traduisent donc, selon toute apparence, un sentiment que la littérature a suggéré tout d'abord, mais qui est devenu bien personnel, bien sincère.

1. Lettre de Louis B*** à Madeleine V***, 1836. — Beaucoup de romans de l'époque ont raillé cette manie d'exotisme ou de moyen âge. Cf. Ferrière, Romans et mariage, I, 48, etc. — - Dans le Cabinet des Antiques (Balzac, OEuvres complètes, VII, 65), d'Esgrignon et la duchesse de Maufrigneuse voyagent à Venise; et il est encore question d'Italie — naturellement — dans Béatrix (III, 247).

Un radieux séjour au pays de l'azur

est l'enivrante perspective que bien des fiancés font luire aux yeux de « la bien-aimée ». Assez souvent, à ce qu'il paraît, il n'en a pas fallu davantage pour décider des volontés encore hésitantes : et c'est ainsi que le romantisme a hâté la conclusion de quelques mariages, ce qui est évidemment du dernier bourgeois, mais ce dont il convient juste ment de le féliciter.

Nous nous envolerons vers ces pays de rêve Où le ciel est serein, où l'air est plus léger, Où le flot murmurant s'assoupit sur la grève, Où fleurit l'oranger ;

Vers les pays d'azur où la fleur odorante Entr'ouvre doucement son calice embaumé, Où la douce nature est toujours souriante, Où d'autres ont aimé...

Et nous emporterons tous ces charmants poëtes Dont les accents divins distillent le bonheur, Nous donnant à foison ces ravissantes fêtes Où s'enivre le cœur.

Et nous les relirons, dans ces pays de rêve, Où le ciel est si doux, où l'air est si léger ; Où l'épouse et l'époux viendront toujours sans trêve Effeuiller l'oranger (.

Est-on incapable d'aligner deux rimes ? On puise à pleines mains dans les poètes à la mode, et on émaille sa prose de belles citations — et de vers faux, — avec la conviction absolue qu'on relève ainsi des platitudes ou des niaiseries sentimentales. Au beau milieu de la plus prosaïque des lettres,

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