Paul D***, ingénieur, 28 ans
s'étalent tout à coup des réminiscences de Lamartine ou <le Musset — qu'on cite de mémoire : il n'y paraît que trop. « ...Ah! il me semble que jamais n'arrivera le jour heureux où je t'emporterai avec moi, bien loin, bien loin!... Nous nous asseoirons sur une plage italienne, je me mettrai à tes genoux, et je te dirai :
Vois ! l'amoureux silence emplit partout L'espace. Viens du soir avec moi respirer la fraîcheur. C'est le moment divin où la voile qui s'efface (sic) Blanchit en ramenant le langoureux pêcheur...
C'est l'heure où sous le ciel tout repose et tout aime. La vague en murmurant vient mourir sur le bord ; Les fleurs dorment aussi ; la nature elle-même Sous le dais de la nuit s'assoupit et s'endort...
A l'obscure clarté de la voûte sereine. Nous chanterons ensemble et la main dans la main, Jusqu'à l'heure où la lune, notre charmante reine (sic), Se perd et disparait dans les feu\ du matin '. »
1. Voici le texte de Lamartine Xouvelles Méditations poétiques, Ischia) :
Viens : l'amoureux silence occupe au loin l'espace ; Viens du soir près de moi respirer la fraicheur ! C'est l'heure ; à peine au loin la voile qui s'efface Blanchit en ramenant le paisible pêcheur...
Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime : La vague en ondulant vient mourir sur le bord, La fleur dort sur sa tige, et la nature même Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort...
A la molle clarté de la voûte sereine, Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin.
Le correspondant (Jules D*", avril 1834 a voulu paraître encore plus « langoureux » que le poète, et il a ajouté à son adaptation, pour la rendre sans doute plus séduisante, des chevilles et des incongruités
Un autre évoque, par anticipation, « l'heure qui sonnera bientôt »,
L'heure exquise et divine, heure des sérénades, Où dans la ville en fleur, sous les grandes arcades, Les pieds dans la rosée et son masque à la main, lue nuit de printemps joue avec le matin ;
et parlera sans plus de façon de Florence,
la splendide cité, A qui le ciel donna la charmante beauté '.
Avant de partir pour « le divin voyage », — si tant est qu'ils l'aient jamais entrepris, — nos romantiques amoureux auront bien fait de mettre dans leur valise les Contes d'Esparjne et d' Italie et les Nouvelles Méditations, pour corriger sur place et de visu les familiarités excessives et les licences, nullement poétiques, de leurs naïves citations.
Il serait par trop fastidieux de prouver plus longuement l'invasion de « la manie exotique ». C'est par milliers que, de 182o à 1845, on a compté les collégiens bêtement hypnotisés par l'Orient ou le moyen âge, les jeunes gens dégoûtés par la vulgarité, la platitude, le manque de pittoresque du paysage français, les jeunes filles ou les jeunes femmes « en
1. Antoine C***, 1836. — Il est question de Venise et non pas de lorence, dans le passage qu'on rappelle et qu'on accommode ici.
Une heure est à Venise, — heure des sérénades, Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée, et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin...
Venise ! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté !
A. de Musset, Conte* d' Espagne et d'Italie. Porlia, m.
LE GOUT DE l'eXOTISME 2.'}
mal d'Adriaticisme » <>u « atteintes de Florencite et dé Venisite », comme disait un carabin moqueur.
Un excellent fonctionnaire de la ville de Lyon, Italien d'origine, parvenu à l'âge de la retraite, emmène sa famille clans son pays natal, aux environs de Naples. La veille du départ, on donne une petite fête en leur honneur ; et un ami des fils Z*** lit un adieu en vers. Vous croyez sans doute qu'il y est question du regret de se quitter, de l'espoir de se revoir un jour, enfin des sentiments dont s'inspirent d'ordinaire ces pièces de circonstance — quand on a la simplicité d'en écrire ? Pas le moins du monde.
Heureux, heureux amis ! Vous allez au soleil, Aux pays où le cœur s'épanouit à l'aise ; Vous allez vous griser de jour clair et vermeil, Et nous respirerons la brume lyonnaise.
Souhait naturel, après tout, sur les lèvres
D'un pâle habitué des humides brouillards !
Oui. Mais aussi, et à n'en pas douter, exotisme à la romantique. Voyez plutôt. Vivre
Aux pays enchanteurs où Byron, Lamartine Ont soupiré leurs vers, ont chanté leurs amours, Ah ! le plaisir exquis ! la volupté divine ! Et comme l'on voudrait la savourer toujours !
A ce "poète si délicat en amitié il n'a pas fallu moins de quinze strophes pour épuiser son inspiration et dire la douleur qu'il éprouve pour sa part à
Rester enseveli dans la triste pénombre.
De Lille à Venise il y a loin, et le voyage est dispendieux. Sans doute l'Italie est « plus accessible qu'au siècle
dernier » ; cependant « elle n'était point encore ouverte aux excursionnistes de toutes catégories. Il fallait pour la voir, et surtout pour la bien voir, de la naissance, de l'or et de l'esprit1 ». Mais nos fervents adeptes du romantisme ne sont pas si difficiles, et le simple dépaysement leur suffit. La question en effet n'est plus de voyager pour s'instruire, mais uniquement pour se distraire, pour « voir du pays », et un pays aussi différent que possible de celui où l'on est condamné à vivre. C'est déjà un peu « la bougeotte », comme on a dit spirituellement de nos jours. Or, pour des imaginations un peu vives, se peut-il rien d'intolérable comme cet éternel supplice de Tantale ? Il ne sera pas dit qu'on ne verra jamais les beaux pays dont parlent ces poètes ensorceleurs, qu'on se réunit à quatre ou cinq ménages pour lire à la veillée, et à qui l'on doit tant d'émotions délicieuses ! Si l'on faisait une cagnotte ? Le jeu la formerait, et surtout les amendes que se verrait infliger quiconque ne serait pas en mesure de continuer immédiatement une citation faite au hasard dans une poésie — romantique, bien entendu — laquelle varierait chaque semaine. Quand la somme ainsi amassée serait jugée assez forte, on tirerait au sort, et le ménage favorisé irait voir l'Italie... On acclame l'idée, et trois ans plus tard, en 1839, M. et Mmc C*** envoyaient de Florence et de Venise une correspondance enthousiaste, dont il est bien fâcheux que nous n'ayons pas le moindre fragment 2.
La contagion est universelle ; et elle sévit sur les femmes avec une égale intensité.
S'il faut en croire la célèbre Mme Lafarge elle-même,
1. Cte G. de Contactes, Le comte d'Orsay, physiologie d'un roi de la mode, p. 37. — Cf. Urbain Mengin, l'Italie des romantiques, Paris,