Etienne A***, industriel, Lille, 34 ans
l'exotisme ne serait pas étranger à ses malheurs ; du moins serait-il à l'origine de ses multiples déceptions. « Arrivée au Glandier, au lieu de cette charmante maison de campagne dont on m'avait leurrée, j'ai trouvé une maison délabrée, ruinée. Je me suis vue seule, enfermée dans une grande chambre qui devait être la mienne pour toujours. Voyez-vous, j'ai perdu la tète... /avais une idée d'un voyage dans V Orient... J'ai pensé à tout cela... le contraste... mon imagination s'est montée. » Ainsi expliquet-elle dans son interrogatoire [Gazette des tribunaux, 6 sept. 1840) l'étrangeté de sa conduite; et sur une question du président, elle insiste sur la douleur de ce mécompte.
S'il est vrai qu'elle a été générale, il ne pouvait pas ne pas être question de la « manie exotique » dans le Journal de notre « flâneur parisien ». On y lit en effet, à la date du 14 mai 1834 : « Mes contemporaines deviennent curieuses, j'entends par là que leur curiosité commence à s'éveiller; et comme ces charmants petits animaux ne font rien à demi, les voilà presque toutes piquées de la tarentule des voyages. Bientôt une éducation de jeune lille ne sera complète qu'à condition de lui avoir fait visiter Florence, Venise ou Madrid et Se ville. J'en connais même deux qui veulent pousser jusqu'à Constantinople : elles sont résolues à l'exiger de leur futur fiancé, et comme elles ne manquent pas de tête, elles sont sûres de réussir. Une troisième, mais celle-là est mariée, va partir l'hiver prochain pour l'Afrique ; elle veut voir le Caire, contempler les Pyramides, voguer sur les eaux du Nil, comme autrefois le berceau de Moïse, et fouler de ses petits pieds le sable de l'immense Sahara. Elle a si bien travaillé son mari, le pauvre S***, qu'il n'a pas pu résister. Heureux mari ! »
Et l'obstiné railleur de poursuivre :
« Jeunes hommes qui avez peur de devenir podagres, à
qui rien n'est plus cher que le repos et la tranquillité, et qui ne connaissez pas de douceur comparable à celle de savourer un bon livre, l'hiver au coin du feu, et l'été à l'ombre de fins peupliers, le long d'une jolie rivière aux eaux limpides et calmes, ne mettez pas entre les mains de vos jeunes femmes les livres de la littérature à la mode, et détournez-les surtout de la fréquentation des jeunes femmes qui veulent ressembler à ces livres ; ou alors préparez-vous à faire vos paquets, munissez- vous de lettres de recommandation, et bon voyage ! Et puisse le bon génie des aventures vous protéger dans vos romantiques pérégrinations !... »
Rappelez-vous là-dessus quels sont les premiers rêves d'Emma Rouault, dans ce merveilleux chef-d'œuvre d'observation qu'est Madame Bovary.
« Avec Walter Scott, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir... » Après le moyen âge, c'est l'Orient et toute sa fantasmagorie de convention qui miroitent devant l'imagination de la jeune fille. « Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion a gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un
fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent. » Et sur cette àme l'empreinte du romantisme a été si profonde que la jeune femme continuera, sans y rien changer, les rêves de la jeune Pille. Le mariage n'a pas donné à Emma Bovary les émotions qu'elle en avait si impatiemment, si ardemment attendues ; et Emma Bovary d'en accuser aussitôt la médiocrité, la vulgarité du milieu où la profession de son mari l'oblige à vivre. Il faut lire de près ce passage, un des plus pénétrants et des plus justes d'un livre où tout est bien près d'être admirable, et qui décrit de façon définitive un des états d'âme romantiques les plus répandus.
« Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ' ! »