Madame Bovary, première partie, vi, vu
Autour de ses amours, légitimes ou adultères, Emma Bovary ne pourra pas ne pas imaginer d'éblouissants, de romantiques décors. Emma Bovary était de sa génération, tout simplement. Et de ce côté aussi, Frédéric Moreau se montre le digne frère d'Emma '.
Tout désir vif, s'il reste longtemps sans être satisfait, est une source de souffrances. Les romantiques en ont fait l'expérience avec leur goût de l'exotisme, qu'ils eurent si rarement l'occasion de satisfaire. On a vu qu'en plein Paris Théophile Gautier « claquait d'ennui ». « Et le pis est qu'il s'ennuyait réellement », observe Zola, qui n'arrive pas à s'expliquer un aussi singulier malaise. Mais Du Camp s'ennuyait aussi, et Baudelaire, et Flaubert peut-être plus encore que tous les autres ensemble. Il n'a pas dix-neuf ans. Les Pyrénées et la Corse viennent de l'initier à la beauté des paysages de lumière, et dès son retour à Rouen, il écrit à un ami : « Je suis embêté d'être retourné dans un f. .. pays où l'on ne voit pas plus de soleil dans l'air que de diamants au derrière des pourceaux. Bren pour la Normandie et pour la belle France! Ah ! que je voudrais vivre en Espagne, en Italie ou même en Provence !... Je crois que j'ai été transporté par les vents dans un pays de boue et que je suis né ailleurs, car j'ai toujours eu comme des souvenirs et des instincts de rivages embaumés et de mers bleues. J'étais né pour être Empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir six mille femmes, des
t. On en trouvera les preuves dans le dernier chapitre de ce travail.
LE GOUT DE L'EXOTfSME 29
cimeterres pour faire sauter les têtes des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre; et je n'ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce et des bâillements continus. »
Sentiments par trop compréhensibles au lendemain d'un joli voyage. Sans doute. Mais deux ans plus tard, ses regrets et son ennui seront devenus de l'irritation et de la colère, et il se laissera aller à l'imprécation, comme un vulgaire héros de tragédie. « Malheur aux murs qui m'ont abrité, aux bourgeois qui m'ont connu moutard et aux pavés où j'ai commencé à me durcir les talons! 0 Attila ! Quand reviendras-tu? aimable humanitaire, avec 400.000 cavaliers, pour incendier cette belle France, pays des dessous de pieds et des bretelles ' ?... »
On dira aussi: Flaubert était encore bien jeune, et puis l'exagération et les violences lui furent toujours familières. — Alors pourquoi, longtemps, bien longtemps plus tard, écrivait-il à Louise Golet : « Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine, que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bambous ! Tu peux traiter cela comme des appétits de passion qui ne méritent pas de pitié ; j'en souffre tant quand j'y pense, ce qui malheureusement m'arrive souvent, que tu en serais émue si tu pouvais voir ce qu'il y a là de lamentable et d'irrémédiable. »
Percevez- vous la plainte d'un cœur incurablement atteint, que la composition de Salammbô n'arrivera pas à calmer et qui continuera de s'épuiser en regrets nostalgiques?
Mêmes souffrances, nous voulons dire souffrances de
1. Ces deux lettres sont adressées à Ernest Chevalier. La première est du 14 novembre 1840, la seconde, du 2 septembre 1843. Toutes les deux sont inédites, et citées par M. René Descharmes dans son livre sur Flaubert, sa vie, etc., p. 40.
même nature, chez les disciples obscurs du romantisme, naturellement.
« Si tu étais, toi, il y a deux ans, à Fontarabie, — écrit Le Poittevin à Flaubert, en 1845, — je t'apprendrai par compensation que j'étais il y a un an à Fécamp, il y a deux ans à Fécamp, il y a trois ans pareillement, que m'y voici encore et toujours à la même époque et sic in infinitum. o
Le moyen en ett'et, quand on a l'imagination perpétuellement séduite par d'aussi éblouissants mirages, le moyen de ne pas se sentir le cœur soulevé de dégoût au seul spectacle du milieu insignifiant et plat, incolore et terne, où se déroulent les banales occupations quotidiennes? Misère que tout cela ! Lamentable misère et vulgarité odieuse !... Et donc source toujours vive de souffrances, qui peuvent être cruelles jusqu'à en devenir parfois intolérables.
«... Je m'ennuie, mon ami, — gémit un de ces malheureux hypnotisés, — je m'ennuie à mourir. Et la cause ?me demandez-vous. Toujours la même, vous répondrai-je. Platitude écœurante dune existence passée, dans la même ville, à voir éternellement les mêmes rues, les mêmes magasins dans les mêmes rues, et les mêmes figures dans les mêmes rues et dans les mêmes magasins. Enfer et damnation ! Qui me tirera de ce bagne ? Quand pourrai-je voyager, voir du pays, l'Italie, Constantinople, l'Orient, que sais-je enfin?... Vrai Dieu ! J'aimerais mieux vivre en pleine Arabie Pétrée », il y serait plus à l'aise évidemment ! « que dans ce taudis !... Ne vous moquez pas de moi, je vous supplie, et croyez que je suis bien à plaindre ' ». Les trois
I. Antoine F***, chef de rayon <( aux grands magasins de VEspérance », 28 ans, 1837.
derniers mots sont soulignés trois fois dans l'original.
A quelques variantes près, la lettre a eu des myriades de répliques, on peut en être sûr. Il est complètement inutile de mettre sous les yeux du lecteur les dix ou douze échantillons que nous pourrions encore lui en offrir ; mais peut-être n'est-il pas inutile de souligner ce que de pareilles rêveries ont d'imprudent et de malsain, par conséquent de dangereux, — exactement d'ailleurs comme tous les régimes qui font profession de ne pas tenir compte de la réalité et qui, au lieu de s'en accommoder au moins mal, s'insurgent naïvement contre elle.
Ce malencontreux exotisme aurait même porté la désunion dans les ménages, au dire de notre ironiste parisien. M. F*** est un placide rentier qui ne demanderait qu'à « arrondir tranquillement son ventre au milieu de ses chers compatriotes». Mais la petite Mme F***, de quinze ans d'ailleurs plus jeune que son mari, n'entend pas de cette oreille. Elle ne rêve que plaies et bosses, « voyages, comme Byron, MM. de Lamartine et de Musset, et Mme Sand. L'Italie, l'Espagne, Tolède, Venise, les sierras, les lagunes, les Andalouses, les sombreros, les bandits, elle ne parle pas d'autre chose. Elle s'agite, piétine, sautille, impatiente comme une fauvette en cage, qui voudrait bien s'échapper. Elle traînera son mari hors de France, ou elle partira toute seule, c'est juré. Le mari commencerait à avoir peur, car sa petite peste de femme ne reculerait pas devant le divorce. Romantisme, voilà bien de tes coups ! » L'exotisme avait fait des mariages ; il devait faire des divorces, c'est dans l'ordre.
Quand on feuillette les papiers jaunis où sont inscrits tous ces désirs qui pour la plupart ne reçurent sans doute jamais satisfaction, et quand on pense aux chagrins, réels, dont ils furent la cause, il est un regret qu'on se surprend
quelquefois à exprimer tout haut : quel dommage qu'il n'hait pas eu alors d'agences Cook ! Elles auraient fait des affaires d'or — et donné au moins quelques instants de bonheur aux disciples mélancoliques et passionnés des idées romantiques.
« Quelques instants », disons-nous. Même au fin fond de l'Orient en effet, pour peu que les malheureux y eussent prolongé leur séjour, l'ennui eût vite fait de les atteindre. Leur inquiétude et leur malaise n'étaient pas de ceux qui cèdent à un changement de climat, si radical que puisse être le changement. Jean-Marc, lit-on dans les Mémoires dun suicidé, de Maxime Du Camp, Jean-Marc avait « le mal du pays, mais du pays où il n'était pas ' ». Le mot est d'une étonnante justesse. Elles aussi, toutes les Bovary d'alors auraient pu réaliser leur rêve et passer en Italie ou en Ecosse leur lune de miel : elles n'y auraient vraisemblablement pas rencontré le bonheur.