CHAPITRE II
Rien n'est précieux comme l'imagination assurément. C'est la plus charmante de nos facultés. Tout se transforme avec elle, tout s'illumine et tout resplendit. De la laideur même elle tire, quand il lui plaît, poésie et beauté. D'un mot, c'est la mère de l'illusion divine. Mais si elle est- pleine de charmes, tant qu'elle est bien dirigée et soumise à la discipline de l'intelligence, elle est aussi pleine de périls du moment qu'elle échappe au contrôle de la raison et ne reconnaît d'autre loi qu'elle-même. Source d'égarement et maîtresse d'erreur, elle devient capable de tous les désordres, et le pire de ses méfaits est d'imposer comme réelles les magiques créations de ses fantaisies. Tout alors se déforme et se défigure, comme dans les rêves; et c'est un rêve en effet que le romanesque, le plus malsain même des rêves, s'il se prolonge, et dont le réveil peut se trouver particulièrement pénible et douloureux. Or le romanesque est si bien dans le romantisme qu'il en constitue l'essence, ou peu s'en faut, et que les deux termes méritent souvent d'être synonymes : on nous dispensera sans doute d'en faire la démonstration.
Mais être romanesque, ce n'est pas seulement se créer une vie factice, pleine d'aventures extraordinaires et de sentiments exaltés, dans un décor de féerie, rêver par exemple qu'une reine vient vous chercher « à minuit, au travers des jardins d'orangers, dans les galeries d'un Le romantisme et les mœurs. 3
palais baigné des flots de la mer, au rivage embaumé de Naples et de Messine » ; c'est encore, et le danger devient beaucoup plus grave, s'illusionner peu à peu jusqu'à s'aveugler complètement sur son propre compte ; c'est parer son être intime de toutes les perfections et de toutes les beautés morales qu'on prête naturellement, avec une inépuisable et facile générosité, aux héros de son imagination ; c'est se figurer que de tout point on leur ressemble
— puisqu'enfin on est leur père ! On se dresse alors un piédestal, ou plus exactement, un temple dont on est à la fois le desservant et l'idole1. On pleure volontiers sur soi-
1. « Il (Frédéric Moreau) trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir. » (Education sentimentale, chap. i.) C'est un des mots les plus profonds qu'on ait dits sur l'état d'âme romantique. — Stendhal définissait à sa sœur leur commune mélancolie : « Un sentiment profond et doux uni à la vanité; il consiste à se dire : Je méritais un meilleur sort ; si bon, comment ne puis-je trouver des hommes tels que moi! » Cité par M. Arbelet, Revue bleue, 8 juin 1907. Stendhal disait encore : « Il n'y a pas d'avantage sans désavantage. Cette prétendue supériorité, si elle n'est que de quelques degrés, vous rendra aimable, vous fera rechercher et vous fera rendre les hommes nécessaires ; voyez Fontenelle. Si elle est plus grande, elle rompt tout rapport entre les hommes et vous. Voilà la malheureuse position de l'homme soidisant supérieur ou pour mieux dire, différent : c'est là le vrai terme, (ieux qui l'environnent ne peuvent rien pour son bonheur. »
— Cet orgueil est au fond de toutes les âmes romantiques. Le Dialogue aux enfers, si fin, où M. Anatole France, en faisant causer l'abbé Douillet et une Ombre, explique ce qu'il y a d'égoïsme et d'orgueil dans la misanthropie, pourrait s'appliquer aussi au romanesque. — Fromentin, dans son admirable Dominique, a fait justice de cette orgueilleuse prétention : « La question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnête homme mérite incontestablement d'être heureux, mais il n'a pas toujours le droit de se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de moment et d'à-propos. >> ix, 171.) Et Dominique répétait encore (i, 3), qu' « il n'est donné qu'à bien peu de gens de se dire une exception, que ce rôle de privilégié est le plus ridicule, le moins excusable et le plus vain, quand
même de tendresse et d'admiration ; et lorsque du haut de cette estime prodigieuse pour ses mérites et ses vertus, on daigne abaisser ses regards sur le commun des mortels, comme on les méprise intérieurement d'être si petits ! Comme on leur eii veut, non pas certes de ne point vous égaler, — il ne faut demander l'impossible à personne, — mais de ne pas accepter votre évidente, votre écrasante supériorité, de ne pas la reconnaître, d'être incapables même de la comprendre ! Et voici s'avancer en effet la lamentable, la redoutable théorie des « âmes méconnues » et des créatures incomprises. Ce n'est pas le romantisme qui a déchaîné sur l'humanité le terrible fléau ; mais jamais le fléau n'exerça de ravages sur la société française comme après la publication de certaines œuvres toutes romantiques d'inspiration.
Ces observations élémentaires — mais qu'il fallait bien rappeler, puisqu'enfin les romantiques en ont pratiqué systématiquement l'oubli — expliquent la plupart des misères qu'a éprouvées l'âme française entre 1830 et 1845. Le romantisme n'est pas seul à en être responsable. Chez les fils des hommes qui avaient vu la Révolution et fait les campagnes triomphales de l'Empire, l'imagination devait avoir de terribles exigences. Il lui fallait des rêves à la mesure des actions héroïques d'autrefois — impossibles désormais1. On se grisa de rêve, faute de pouvoir se ras-
il n'est pas justifié par des dons supérieurs ; que l'envie audacieuse de se distinguer du commun de ses semblables n'est le plus souvent qu'une tricherie commise envers la société et une injure impardonnable faite à tous les gens modestes qui ne sont rien; que s'attribuer un lustre auquel on n'a pas droit, c'est usurper les titres d'autrui,et risquer de se faire prendre tôt ou tard en flagrant délit de pillage dans le trésor public de la renommée. »
1. C'est ce qu'a fort bien expliqué J.-J. Weiss (le Théâtre et les mœurs, 51-52) : « Réduite à l'inaction par le déroulement de l'histoire,
sasier d'action. Plus exactement peut-être, les fils voulurent avoir dans la vie privée les gestes qu'avaient eus les pères sur les champs de bataille. D'autant que c'étaient alors des « jours médiocres » et que le siècle allait s'embourgeoisant d'assez piteuse façon. « Horace — est-il dit dans les Forces perdues, de Maxime Du Camp (p. 59) — Horace vivait dans une époque sans grandeur idéale, où le développement des intérêts matériels commençait déjà à devenir l'unique préoccupation du grand nombre. » On comprend alors que des âmes généreuses, enivrées de l'idéal romantique, et par dégoût de l'insignifiance et de la bassesse ambiantes, se soient avidement rejetées dans un rêve de « vie ardente, vibrante », de vie exaltée et « largement héroïque ». Malheureusement l'héroïsme lui-même perd
la nation française, de 1825 à 184"), s'est mise à imaginer ce qu'elle ne pouvait plus accomplir. Ne vivant plus les grandes aventures, elle les a voulu lire et écouter. Elle a donné dans ses cabinets de lecture et ses salles de spectacle les coups d'estoc et de taille invraisemblables qu'elle ne donnait plus à travers le monde. Alors ont surgi le roman d'aventures et le drame de cape et d'épée. Alors, comme le capitaine Bonaparte n'était plus, s'est élevé, sur l'horizon du boulevard, le capitaine Buridan. Un fier gaillard, celui-là ! Un routier et un malandrin de bonne façon ! Il fut acclamé parce qu'il était attendu. Il avait été fabriqué à souhait et de l'étoffe en ce moment la plus demandée. Tout en lui répondait au volcanisme, au tilanisme et au révolutionnarisme du lendemain de 1830. Il en représentait toutes les ébullitions politiques, morales et psychologiques. Il avait fait les guerres. Il arrivait on ne sait d'où, de Bourgogne et des Flandres ; mystérieux, fatal, toujours en verve, sachant les secrets des puissants et par là irrésistible. » J.-J. Weiss rappelle le souvenir de Bonaparte, et il a raison. Il semble difficile d'exagérer l'influence morale de la légende napoléonienne : « Le nombre est grand des Français, — dit-il dans le Théâtre et les mœurs, p. 96 — qui ont rêvé, avec plus ou moins d'obstination, qu'ils seraient à leur tour Napoléon. » Bêve dangereux, et dont le réveil ne pouvait qu'être singulièrement pénible : on n'en mit que plus d'intrépidité à le former. Mais il n'est pas donné à tous les jeunes gens d'appliquer leur énergie à conquérir ou à fonder des empires. On imita donc le grand
beaucoup de sa valeur quand il dédaigne de se soumettre aux lois vulgaires de l'a propos, et l'époque romantique foisonna de dons Quichottes à qui les circonstances ne permirent jamais d'utiliser le sublime dont leur âme était pleine.
Comme on était dégoûté du cadre contemporain, on fut écœuré, et pour des raisons analogues, de la platitude et de l'insignifiance de la vie quotidienne. Elle est « terne », elle est « monochrome » ou plutôt elle est « complètement décolorée ». Tout y est prévu, régulier, ordonné, rectiligne ; c'est de l'existence tirée au cordeau. Une âme de bourgeois peut s'en contenter, s'y complaire ou même s'y délecter; mais une âme d'artiste, fi donc! De toutes les délicatesses, de toutes les puissances, de toutes les exigences — et Dieu sait si elles sont grandes ! — de sa tru-
liorame à la façon dont Julien Sorel l'imitait déjà. Tous les ressorts de la volonté furent bandés — pour la satisfaction de toutes les convoitises et l'assouvissement de tous les appétits. Fille de duc et pair à épouser ou situation brillante à obtenir, toutes les ambitions, depuis celle de Sorel jusqu'à celle de Rastignac, s'autorisent de l'impérial exemple. Il y a partout alors des Ruy Blas, et partout
De pauvres vers de terre amoureux d'une étoile.
L'observation de J .-J. Weiss est juste, le napoléonisme « a ébloui l'âme nationale », mais il a « bouleversé et perverti l'âme individuelle » (A propos de théâtre, chap. xx, 339); et la démonstration en est sans doute superflue. — Sur cette question du napoléonisme en littérature, cf. encore Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, I, 34, 128; H. Heine, De la France, lettre du 20 août 1832; II. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas; Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, article : Flaubert ; Fierens-Gevaert, la Tristesse contemporaine, 42 ; Jules Guex, le Théâtre et la Société française de ISI5 à 184-S, et surtout R. Canat, Du sentiment de la solitude morale, etc., p. 52 sqq.
culente imagination, elle y répugne. Le moyen âge, à la bonne heure ! On s'y dilatait au moins, on y vivait.
Oh ! les anciens jours, dit Reblo ! les anciens jours ! Oh ! comme je leur suis vendu ! Comme toujours Leur puissante beauté m'ensorcèle et m'enivre ! Camarades, c'était là qu'il faisait bon vivre, Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang, Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc!...
Les belles occasions alors d'exercer son énergie !
Tout homme à cœur de bronze, à rêves exaltés, N'avait pas un seul jour à craindre l'atonie D'une vie encastrée avec monotonie :
Les drames s'en venaient d'eux-mêmes le chercher.
Avoir des aventures !
Oh ! c'est le paradis pour les fortes natures !
Et ces aventures, avant de les avoir en réalité, on les rêve, et on prend modèle sur les conjurés dHernani.
Lorsqu'un de nous, armé pour une juste cause, Du fleuret d'un chiffreur habile à ferrailler Aura subi l'atteinte en combat singulier, Nous jetterons, brûlés d'une ire sainte et grande, Dans l'urne du Destin tous les noms de la bande, Et celui dont le nom le premier sortira, Relevant le fleuret du vaincu, s'en ira Combattre l'insolent gladiateur : s'il tombe, Nous élirons encore un bravo sur sa tombe : Si l'homme urbain s'obstine à poser en vainqueur, Nous lui dépêcherons un troisième vengeur; Et toujours ainsi, jusqu'à l'heure expiatoire Où le dé pour nos rangs marquera la victoire!...
Naturellement, la proposition est accueillie avec le plus vif enthousiasme.
Pendant que don José parlait, un ràlemenl
Sympathique et flatteur circulait sourdement
Dans l'assemblée — et quand ses paroles cessèrent.
Les acclamations partirent, s'élancèrent,
Avec plus de tracas, de fougue, de fureur
Qu'un Te Deum guerrier, sous le grand Empereur!... '.
Les aventures abondèrent dès lors, aventures imaginaires, s'entend, et dont les héros côtoient toujours le ridicule, quand ils n'y tombent pas complètement.
Dans la jeunesse, c'est un rêve général de vie tumultueuse, effrénée, de véritables Peaux-Rouges, de « Mohicans », comme disait Flaubert. Et « n'est-ce pas ce qu'on a de mieux à faire, quand les hasards de la naissance vous ont jeté dans la plus mesquine des civilisations, la plus emmaillotée de prescriptions et de prohibitions ridicules »?
Massacre et sang- ! Jamais ne quitter son armure ; Entendre autour de soi, partout, dans la ramure, Sur le roc ou sur l'eau siffler les mousquetons ; Glisser comme un bandit, parmi l'ombre, à tâtons ; Ramper comme un serpent à travers la broussaille, En respirant partout l'odeur de la bataille ; Egorger sans pitié, brûler, voler, piller; Détrousser les manants, les pendre et houspiller Leurs femmes ; puis violer la rougissante vierge; Et pour s'en faire absoudre, aller, ayant pour cierge Ou la pique ou l'épée, implorer Monseigneur De Compostelle ou bien saint Jacques le Mineur. Et leur faire accepter, rançon de peccadilles. Des carolus dont on videra leurs sébilles
1. Philothée O'Neddy, Nuit première, dans le recueil Feu et flamme. — On sait ce qu'il reste encore de romantisme dans les premiers romans de Balzac ; nous voulons parler de ceux qu'il a signés et qui commencèrent sa réputation.
Très prestement, et comme un juif au cœur honnête En un plat plein d'argent sait faire place nette; Au-dessus d'un bon feu faire suer l'abbé Pour l'entendre invoquer son patron Barnabe, Et lui voir délier les cordons de sa bourse, etc. '.
Ce sont les gentillesses qu'on envoie à ses amis, quand on a vingt ans. On a lu Hernani, quelques mauvais romans historiques de Paul Lacroix ou de Roger de Beauvoir, peut-être les aventures incroyables de Ferragus XXIII, chef des Dévorants, et, la cervelle en feu, on vit au moins quelques heures l'existence des héros dont on vient, avec des palpitations de cœur, de dévorer l'histoire.
Au collège, Flaubert couche avec un poignard sous son oreiller'2. Longtemps après le collège, le rêve du romancier Amédée Kermel, nous l'avons vu, serait de vivre « dans une caverne des Abruzzes, la carabine au poing, le stylet dans la manche » ; et le musicien Berlioz ressemble au romancier Kermel. Il voudrait être brigand, dans quelque bande de Calabre ou de Sicile, voir « des crimes magnifiques, des viols, des assassinats, des rapts et des incendies »... « Oui, oui, voilà le monde qui me convient : un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma Chris ti, un lit de lave bercé par des tremblements de terre, allons donc ! voilà la vie ! »
1. Eugène J***, étudiant en médecine, 25 ans, 1835. — Dans une Nouvelle des Jeune-France intitulée Sous la table, Théodore se récrie sur la banalité de l'histoire que lui conte son ami Roderick, et Roderick de répliquer : « C'est précisément ce qui en fait le mérite ; maintenant une hisloire simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire ? »