‹ Le romantisme et les moeursChapitre 26 sur 122 · Journal des Concourt, I · texte numérisé non relu

Journal des Concourt, I

LE ROMANESQUE kt\

C'est du moins la vie telle que se la («présente « un abonné de cabinet de lecture ou un habitué de l'Ambigu », comme dit M. Faguet à propos de Stendhal, qui justement ne l'a jamais conçue d'autre sorte. Et c'est aussi l'idée que s'en firent beaucoup de romantiques. La vie ordinaire étant tenue pour ennuyeuse, il convenait de la dramatiser ; on la dramatisa donc, mais ce fut toujours aux dépens des « artistes » dont la turbulente imagination avait combiné les divers scénarios l.

Qui voudra se convaincre pleinement du comique profond, du comique inépuisable de la méthode, n'a qu'à parcourir les Mémoires et la Correspondance de Berlioz, ou mieux encore les livres, si amusants dans leur vivacité et leur exubérance, que M. Adolphe Boschot a consacrés au grand

1 . L'imitation ne fut pas toujours simplement ridicule. « N'a-t-on pas vu dernièrement une bande de scélérats mettre la Tour de Nesle en action et parodier d'une manière infâme, dans un de nos faubourgs, cette monstruosité dramatique, et la secte des étrangleurs, mise en vogue par un romancier, n'a-t-elle pas trouvé son analogue dans les rues de Paris? » Nettement, le Feuilleton-roman, Introduction, 45. Cette manie de tout dramatiser, sans être particulière au romantisme, n'a jamais sévi avec plus d'intensité que sur les romantiques. Une preuve curieuse en est fournie par l'Itinéraire de Paria à Jérusalem, de Julien, domestique de M. de Chateaubriand. La comparaison avec la rédaction du maître est des plus amusantes et des plus significatives; et l'on y apprend que Berlioz n'est pas seul à avoir altéré la vérité dans ses Mémoire*, par on ne sait quel besoin maladif de pose. Cf. dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 février 1906, un article de M. Doumic, Littérature de confidences. — En fait d'extravagances et de bizarreries, personne n'égala Petrus Borel. Cf. J. Claretie, Pelrus Borel, 33 et 41. — Comment ne pas remarquer enfin la singulière attraction qu'exercent aujourd'hui sur la jeunesse, et aussi sur des personnes qui ne sont plus toutes jeunes, des œuvres comme Nick Carier, Sherlock Holmes, le Chien des Baskerville, le Mystère de la Chambre jaune, Arsène Lupin, etc., etc."? Et il paraît qu'à force d'admirer les extraordinaires exploits des détectives, la tentation vient quelquefois de les imiter. C'est ainsi que le présent aide à mieux comprendre le passé.

musicien. Dans cette imagination désordonnée, furieuse et toujours inassouvie, dans ce cerveau en incessante ébullition, les événements les plus ordinaires, les plus insignifiants prennent des proportions incroyables, des proportions gigantesques. Il écume, il rugit, il bouillonne ; c'est un volcan sans cesse en éruption, un torrent de lave incandescente... Lisez par exemple l'effarant épisode du jeune Berlioz, pensionnaire de l'école de Rome, apprenant que sa fiancée le trahit. Fou de douleur et de rage, sans paraître considérer un instant qu'il peut briser sa carrière, il part, méditant la plus effroyable, la plus machiavélique vengeance. Sous les habits d'emprunt d'une femme de chambre, la figure cachée par une voilette verte, des pistolets dissimulés à la ceinture, il pénétrera jusqu'auprès de l'infidèle et de son complice et, enfer et damnation ! il leur brûlera la cervelle à bout portant, sauf à se tuer ensuite, si la vie lui devient par trop intolérable... Dans la voiture qui l'emporte vers la frontière, toujours sinistre, les genoux aux dents et roulant dans sa tête en feu ses atroces projets, il a par intermittences des éclats de rire convulsifs, des ricanements affreux, qui jettent autour de lui l'épouvante. Non, par la mort et le sang ! ils ne lui échapperont pas!... Mais il serait fâcheux que la pension de l'Ecole lui échapp«ât aussi... Le volcan se calme peu à peu, la tempête s'apaise, et notre jeune romantique, chez qui a reparu enfin le Dauphinois prudent et avisé, rentre piteusement et bourgeoisement à la villa Médicis, après avoir au préalable expliqué son absence par un coup de désespoir et inventé même un suicide... Berlioz n'a rien écrit de plus « fantastique », et ce fantastique a été vécu. Dans tout bon romantique il y a un Tartarin inconscient '.

1. « Vous dites qu'ils étaient ridicules. Un tel mot n'est applicable (ju'à des sots. Pour des fous, il faut se contenter du mot risibles.

Et qu'on ne s'imagine pas que ces étranges habitudes soient absolument inoffensives. A ne vivre ainsi et perpétuellement que dans son imagination, on court risque de perdre, et même assez vite, le sens de la réalité. On commence par être ridicule, on finit par être véritablement malheureux ; et toute folie, même quand elle est aux trois quarts volontaire, mérite pitié. C'est grand dommage vraiment que nous ne possédions pas pour la période qui s'étend de ■1832 k 18io, une statistique complète et détaillée des maladies nerveuses et de leurs causes probables. Nous sommes persuadé que les cas de folie pour cause de romanesque romantique y tiendraient une assez bonne place l.

D'ailleurs, pour ne pas s'emporter toujours et nécessairement k ces ridicules et k ces excès, l'imagination hypertrophiée des disciples du romantisme ne leur en prépara pas moins de rudes déconvenues et d'amères souffrances. Ils se faisaient de la réalité une image trop brillante, ils se

Par la mort-Dieu, c'étaient nos adversaires, les bourgeois et les chiffreurs, qui étaient ridicules ! » Philothée O'Neddy à Charles Asselineau, 23 sept. 1862. Comme on voit, O'Neddy jugeait sans indulgence toutes ces extravagances de jeunesse.

1. A cet égard il est permis de beaucoup attendre de la Société médico-historique qui vient de se fonder à Paris (juin 1908) et qui a p >ur objet l'étude de la médecine dans ses rapports avec les seiences, l'histoire, la littérature et les arts. — Que ces Tartarins romantiques aient été parfois dangereux pour d'autres que pour euxmêmes, voici qui le démontrera suffisamment.

La scène se passe dans un faubourg de Paris, en 1838. Cinq amis — deux étudiants en droit, un étudiant en médecine, deux bourgeois k à qui le ciel, après l'industrie de leur père, a laissé des loi-

la figuraient de la même étoffe que leurs rêves ; et quand elle leur apparaissait dans sa vérité complète, on devine la douloureuse surprise et la terrible désillusion. Inutile à la rigueur d'en apporter ici des témoignages inédits : quelles preuves voudrait-on plus éloquentes et plus décisives que l'exemple de Flaubert et de son ami Le Poittevin !

Comme la plupart des jeunes gens de sa génération, Le Poittevin rêve tout d'abord d'une existence de héros ou

sirs et des rentes » — ont formé la société des Francs- Archers, « francs, parce que nous ne voulons dépendre que de nous-mêmes ; archers, parce que rien n'est beau comme l'habileté qui conduit la force droit au but, telle la flèche droit à la cible. »Réunions bihebdomadaires. Lectures exclusivement romantiques. On y déclame les vers d'auteurs connus, et aussi les élucubrations des membres de la société.

Je voudrais l'enlever, la serrer, pantelante,

Sur un noir cheval indompté, Ayant entre mes dents ma dague ruisselante

Du sang d'un rival détesté...

Son père nous poursuit !... Allons, mon bon cheval,

Galope, vole, soutfle, écume!

La nuit va nous cacher. Vois descendre la brume

De la montagne au sombre val.

Un trait vient de siffler tout près de mon oreille.

Ils sont cent, les lâches bandits !

Ne crains rien, mon enfant, ma belle enfant vermeille ;

Je te garde de ces maudits.

La horde furieuse approche, approche encor.

Hors du fourreau, ma bonne épée !

Du sang vil de manants tu vas être trempée

Jusqu'à ta belle garde d'or...

Et maintenant dormons sous le ciel plein d'étoiles,

Dormons, mon trésor, mon amour.

Autour de nous la nuit va déployer ses voiles.

Elle est plus douce que le jour.

A vivre trop longtemps dans de certains rêves, on finit assez rapidement par croire à leur réalité et par se conduire en conséquence.

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de demi-dieu : puissance, passions, génie, indépendance, etc., etc. Et de ces hauteurs sublimes, de ce piédestal vertigineux où du premier bond son imagination s'est élancée, il retombe, à vingt-six ans, — avocat à la Cour d'une ville de province ! Et voici venir aussitôt le dépit, l'irritation sourde, la colère difficilement contenue, le mépris chaque

(l'est ce qui ne manqua pas d'arriver à un de nos Francs-Archers, l'étudiant en médecine, auteur des vers que nous venons de citer. 11 recherchait en mariage une jeune fille de son quartier. Sans lui opposer un refus formel, les parents avaient objecté la jeunesse du prétendant, >< les plats bourgeois! », surtout l'incertitude de sa situation ; qu'il achevât d'abord ses études, qu'il se créât une clientèle; alors, mais alors seulement on prendrait sa demande en sérieuse considération et on serait sans doute heureux d'y donner une suite. Mais ces mesures dilatoires, « Pasques-Dieu ! », n'étaient pas du goût de notre bouillant romantique, pas plus d'ailleurs que de ses turbulents amis. Après délibération, il fut résolu qu'on enlèverait la jeune fdle. On consulta les classiques du genre, entendez les romans historiques et les pièces à la mode. Noir ou alezan, indompté ou poussif, brillante haquenée ou piteuse rossinante, il y aurait du cheval dans l'aventure, et des dagues, des masques, des échelles de corde, une bande de « mauvais garçons » pour tenir le guet en respect, bref tout l'attirail usité, et comme dit Philothée O'Neddy,

Des manteaux, des poignards, du sang... et de l'amour.

Par délicatesse pourtant, on consentit à gagner d'abord la jeune fdle. Elle n'était sans doute pas fort étroitement surveillée. On lui dépêcha selon les règles « une duègne », dont on acheta le silence et la discrétion par les moyens ordinaires, et en l'épouvantant par les plus terribles menaces, soigneusement extraites du répertoire :

Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !

Des lectures bien choisies, romantiques naturellement — de préférence George Sand, Musset, Roger de Beauvoir, Eugène Sue — des entrevues adroitement ménagées eurent vite fait de séduire Valentine. Tout était prêt : l'échelle de corde, les manteaux couleur de muraille, les masques « noirs comme la figure de Satan »,les « bonnes lames de Tolède »,el les chevaux « rapides comme la tempête ». On avait choisi une nuit sans lune. La veille du « jour fatal » ou plutôt du « jour de bonheur », pris subitement de remords sans doute, ou peut-être ayant entrevu dans un éclair de raison les conséquences,

jour grandissant de tout et de tous, et la rancœur et la tristesse dont doit fatalement déborder une âme où la déception a été si brutale et si complète. Car il ne saurait être un seul instant question pour le malheureux de profiter de cette première leçon de l'expérience. Si le monde et si les choses ne sont pas conformes à l'image que lui en a présentée son romantisme, tant pis pour le monde et tant pis pour les choses ! A eux de se réformer; lui, jamais il ne fera de concessions. — Mais c'est se condamner infailliblement à la plus pénible des existences, à la plus intolérable ! — Possible. L'isolement méprisant, l'isolement orgueilleux en sera la consolation et le remède.

Et en effet Le Poittevin s'isole. « Je sors rarement de mon trou. J'entends le bruit de la mer à toute heure du jour : c'est mon chant de nourrice. Le soir je vois le lever de la grande Ourse, j'attends que la lune paraisse, je la salue d'un bonsoir, et au bout d'une heure je vais me coucher ». [Lettre inédite à Flaubert, du 23 septembre 1842, citée par M. René Descharmes, A. Le Poittevin, p. xxv.) Et encore, le 25 juillet 1843 : « Voilà près de trois mois que je n'ai passé le seuil de ma porte, si ce n'est en voiture dont je ne descends guère... ». « Mon inertie se développe

qui pouvaient être graves, du beau geste romantique, un des « bourgeois » dévoila tout au père de l'héroïne. Le complot avorta. Le « traître » expia d'ailleurs sa « félonie ». On l'appela « en champ clos » et on lui administra non moins bravement « un bon coup de dague » dans le côté droit. Il en guérit heureusement assez vite — comme aussi probablement de son romantisme. La société des Francs-Archers en tout cas ne survécut pas à l'aventure. Elle pouvait disparaître : elle avait bien mérité de ses fondateurs — et de leurs modèles.

Nous ne serions pas surpris qu'il y ait eu, en France, pendant la période romantique, d'autres petites associations comme celle des Francs-Archers, et surtout pas mal de petits complots dans le genre de celui que nous venons de résumer.

à proportions si colossales, qu'il n'y a plus en moi le principe de la moindre action. » (Juin 1843.) Et voilà aussi où en vient nécessairement quiconque a le malheur « d'être né lie pensant comme personne ». On est bien vite « las de soi comme des autres », et si on a la faiblesse de rechercher « le bonheur vulgaire », on a en même temps la certitude de « n'y pouvoir même arriver ». Le mieux alors est que la mort vienne rapidement terminer une vie inutile, vide, et qui ne se fait sentir que par l'ennui qu'elle engendre quotidiennement; et c'est le bonheur en effet qu'une Providence charitable réserva à notre pauvre romantique : Le Poittevin mourut à trente-deux ans.

Flaubert — pour notre plus grand plaisir — n'eut pas cette consolation : il vécut, et il traîna longtemps le boulet que, dès le premier éveil de sa personnalité, lui avait rivé le romantisme. A cet égard, les Mémoires d'un fou contiennent des aveux d'un prix inestimable. On dira : C'est une œuvre de jeunesse, Flaubert les écrivit à dix-sept ans ! — Mais justement la terrible contagion du romantisme ambiant n'en est rendue ainsi que plus évidente. Et puis, si le titre est évidemment exagéré, il n'est pas non plus tout à fait inexact. Un système d'éducation comme celui que s'était imposé le futur romancier ne condamne pas de toute nécessité à la folie, mais il y prédispose terriblement. Lisons plutôt.

« Ce serait une curieuse étude que ce profond dégoût des âmes nobles et élevées, manifesté de suite par le contact et le frottement des hommes. Je n'ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d'horloge, où il faut que la pensée s'arrête avec la cloche, où tout est remonté d'avance pour des siècles et des générations. Cette régularité, sans doute, peut convenir au plus grand nombre ; mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de

rêves et de chimères, qui pense à l'amour et à toutes ses balivernes, c'est l'éveiller sans cesse de ce songe sublime, c'est ne pas lui laisser un moment de repos, c'est l'étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matérialisme et de bon sens dont il a horreur et dégoût ». (Chap. v.) Estelle assez significative, toute cette dernière phrase?

Et cette horreur et ce dégoût, au lieu de chercher à les atténuer, sinon à les faire disparaître, par une connaissance plus exacte, une expérience bien conduite des hommes et des choses, c'est toujours à la littérature, et à la littérature romantique de préférence, qu'on demandera au contraire de les aviver encore, de les exaspérer. •< J'allais à l'écart avec un livre de vers, un roman, de la poésie, quelque chose qui fît tressaillir ce cœur de jeune homme, vierge de sensations et si désireux d'en avoir. Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Werther ; avec quels transports je lus Hamlet , Roméo et — c'est nous qui soulignons — les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ees œuvres enfin qui fondent V âme en délices, ou la brûlent d enthousiasme. Souvent j'en retenais à la première lecture des fragments entiers, et je me les répétais à moi-même, comme une chanson qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours. » (Mémoires d'un fou, chap. v.) Quand une influence s'exerce à ce degré et à cette profondeur, c'est plus que de l'emprise, c'est de la tyrannie.

Tyrannie charmante au début, et dont on ne savoure d'abord que les enivrantes délices. « Nous vivions, — écritil le 1er février 1852, — dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l'embêtement de l'existence au 70° degré Réaumur. Nous allions loin, sans quitter le coin de notre feu ; nous montions haut, quoique le plafond de ma chambre fût bas » On est tout entier à son rêve, on se grise

d'imagination, on foudroie de son mépris quiconque ose vous' rappeler aux conditions ordinaires de l'existence et vous demander par exemple si vous pensez au choix d'une carrière; les amis d'enfance, si chers autrefois, s'ils ont eu le malheur de s'accommoder de cette société maudite en entrant dans un de ses cadres, et en renonçant ainsi à l'imagination, — ce sont les propres expressions de Flaubert — , on les renie avec une espèce d'éclat; on se sépare de Chevalier, on finit par mépriser Du Camp. Mais tout en éprouvant une incommensurable pitié pour les renégats, force est bien de s'avouer un jour à soi-même qu'on n'en est pas plus heureux pour avoir voulu rester fidèle à un idéal — parfaitement chimérique en effet. Aussi quels navrants aveux émaillent la Correspondance du pauvre grand écrivain ! (( Mon existence que j'avais rêvée si belle, si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres monotone, sensée et bête... Pauvre fou qui avait rêvé la gloire, l'amour, les lauriers, l'Orient, que sais-je? Ce que le monde a de plus beau, modestement je me l'étais donné d'avance. Mais tu n'auras comme les autres que de l'ennui pendant ta vie, et une tombe après ta mort, et la pourriture pour éternité. » (I, 23. La lettre est du 24 février 1839.)

Dix-huit ans plus tard, le 4 novembre 1857 [Correspondance, III, 108). il écrivait à Mlle Leroyer de Chantepie : « Comment s'est passée votre jeunesse? La mienne a été fort belle intérieurement; j'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamorphosés ; une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne ; je rêvais l'amour, la gloire, le beau. J'avais le cœur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri. »

Mêmes constatations navrantes, mêmes aveux désolés Le romantisme et les mœurs. 4

chez Maxime Du Camp. « Nous nous faisons dans nos rêveries premières une haute idée de l'existence ; nous lui demandons plus qu'elle ne contient et nous ne lui pardonnons pas de ne nous offrir que ce quelle renferme... Et quand enfin l'expérience a fait la lumière en nous, nous arrivons à cette amère conclusion que changer d'amis, de position, de patrie, de maîtresse, ce n'est souvent que changer d'ennui. » Les Forces perdues, p. 46.

Ce sont les conséquences ordinaires du régime intérieur, comme disait Flaubert ; du régime romanesque, du régime romantique, dirons-nous pour notre part. On en vient là fatalement pour s'être imaginé d'une autre nature que ces pauvres gens « qui mangent journellement des pommes de terre frites, du bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d'eau », et pour avoir voulu pour soi-même « de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus capiteux » ' . Et il est vrai qu'on pourra goûter une espèce de délectation morose et, jusqu'à un certain point, de consolation, dans le transcendantal mépris qu'on éprouvera pour les mangeurs de pommes de terre frites; mais ce n'est pas pour s'être naïvement proclamé « becfin », qu'on aura et en abondance « vins capiteux et hautes épices ». A ce régime d'ailleurs, quel est l'estomac qui pourrait résister longtemps ?

C'est donc d'un excès d'imagination que souffrirent Flaubert, Le Poittevin, et tous ceux — et ils furent nombreux — qui mirent naïvement en pratique les théories qu'une brillante école littéraire avait alors mises à la mode ; ou plus exactement, ils furent victimes de l'incapacité fon-

1. Lettre inédite, 13 octobre 1842, citée par M. René Descharmes. Flaubert, etc., p. 56. — « Je suis de 1830, moi ! J'exècre toutes les libertés contemporaines, l'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles. >> Flaubert fut toujours l'homme de cette phrase 'le son Candidat.

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cière d'oublier leurs imaginations et leurs rêves, quand ils prirent contact avec la vie quotidienne et ses mesquineries et ses banalités nécessaires. Pour ne pas nous arrêter plus longtemps à démontrer l'évidence même, comment ne pas faire remarquer en passant, toujours à propos de Flaubert, que si sa vie a été si profondément, si foncièrement triste, la faute en est encore et toujours au romantisme dont il fut tout d'abord si complètement imbu? N'y eut-il point par exemple une disproportion singulièrement exagérée entre ses fureurs « anti-bourgeoises » et leurs causes réelles? Et n'est-ce pas une bien étrange bizarrerie — pour en parler avec indulgence — que de ne pouvoir admettre cette chose pourtant si simple, à savoir qu'un bourgeois n'est et ne peut être après tout qu'un bourgeois, et qu'à le rester il est certainement bien moins ridicule qu'à se donner des airs d'artiste ? Sur ce point, comme sur tant d'autres, Flaubert était la dupe de son romantisme.

Et que de témoignages, avons-nous dit, nous pourrions citer encore d'aussi fâcheuses manies ! Ils ne feraient que répéter, en les affaiblissant, ceux que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur ; et le lecteur doit commencer à être persuadé des dangers de conformer trop ingénument sa vie aux principes d'une école de littérature, quand le premier principe de cette école est l'oubli et le. mépris de l'humble réalité.

Il est cependant une autre forme de romanesque, peutêtre plus redoutable encore, et c'est le romanesque sentimental. Les femmes principalement se l'adjugèrent. Ce fut terrible.

On sait si les dangers de « l'horrible et répugnant fléau » ont été signalés par les prédicateurs et les moralistes, et avec quelle infatigable continuité, quelle àpreté chagrine ou déclamatoire. Tant de belles pièces d'éloquence peuvent faire sourire : les habitudes qu'elles flétrissent n'en sont pas moins funestes, et il nous suffira d'être fidèle à notre méthode et de laisser parler tout simplement les faits, pour en convaincre le lecteur.

C'est le privilège et peut-être le droit du roman d'être romanesque : le roman romantique abusa du privilège et poussa le droit jusqu'à la licence. Qu'on relise les premières œuvres de George Sand : charmes de l'exécution mis à part, et aussi certaine générosité d'inspiration qu'on ne fera pas complètement disparaître en remarquant qu'elle n'était peut-être pas tout à fait désintéressée, que de choses y sont fausses! et d'une fausseté si notoire, si insigne, qu il fallait vivre dans l'atmosphère spéciale du romantisme pour ne pas s'en apercevoir! On a aujourd'hui quelque peine à comprendre que les aventures d'Indiana, de Valentine, de Jacques, et de leurs dignes frères et sœurs, aient séduit alors toutes les imaginations, fait palpiter tous les cœurs d'émotions ineffables. Le succès en a été pourtant incroyable, prodigieux ; — et l'influence a ressemblé au succès l .

1. On trouvera dans George Sand elle-même la critique de ses théories. A un endroit de Valentine, Bénédict fait son examen de conscience.

« O mon père ! ô ma mère ! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la simplicité du cœur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du travail ? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui vous furent chers, vous allez passer auprès de moi

C'est déjà une banalité que de le rappeler seulement. lia été si souvent question de la manie du romanesque, dans les mémoires, dans les romans, au théâtre et même en plein tribunal, qu'en vérité ce n'est pas la peine d'utiliser ici notre inédit. Nous pourrons même, au moins en ce chapitre, nous abstenir de parler d'Emile Augier et de sa Gabrielle, tout aussi bien que de Gustave Flaubert et de Madame Bovary. Non certes que leur témoignage soit négligeable : il n'en est pas au contraire de plus caractéristique, de plus éloquent ; mais il n'y en a pas aussi de plus connu. Il nous suffira donc d'en faire ressouvenir le lecteur, en l'engageant à relire une pièce qui est aujourd'hui encore fort agréable, et un roman qui est un authentique chef-d'œuvre — que l'on admire d'autant plus que l'on connaît avec plus de détail le milieu qu'il décrit.

Rien n'est donc plus élégant, mieux porté, que de passer pour une créature incomprise. « Madame de*** était une grande liseuse de romans... Elle y avait vu qu'une femme élégante doit avoir la douleur de n'être pas comprise par son mari, et qu'il n'y a rien au monde pour comprendre une femme, après les enfans naturels et les échappés du bagne, comme un jeune comte d'Italie ou de France qui boucle ses cheveux, monte un cheval pur sang et danse chez les ambassadeurs 1 . »

sans me reconnaître ; car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains et qui devait profiter de vos labeurs. Hélas ! l'éducation a corrompu mon esprit, les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du pauvre, je les ai perdues ; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. » — On ne saurait mieux dire, et les défauts essentiels du régime romantique sont indiqués avec une netteté parfaite. Cf. sur le sandisme, les premières pages de la Muse du département. (Balzac, Œuvres complètes, VI.)

i. Ferrière, Romans et mariage, I, 71. Cf. encore ibid., II, 45.

A la vérité, certains hommes essaient bien de rivaliser avec les femmes sur ce point particulier. « Il n'était permis que d'avoir une âme incomprise », déclare Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires (I, 118). « C'était l'usage et on s'y conformait » ; témoin cet Auguste de Maulincour qui, au dire de Balzac, « cherchait une femme par laquelle il pût être compris, recherche qui, pour le dire en passant, est la grande folie amoureuse de notre époque [ ». Mais en dépit de toute leur bonne volonté, les hommes ne sauraient soutenir la lutte. « Furent-ils jamais capables de bien comprendre les délicatesses exquises du sentiment, et Dieu les a-t-il pétris de matière assez subtile pour qu'ils puissent pénétrer jusqu'à de certaines finesses qui leur seront toujours inconnues? » D'assez bonne heure ils ont renoncé à une comparaison qui leur eût toujours été par trop désavantageuse ; et le champ est resté libre au <( monstre le plus odieux que la nature ait jamais produit », comme a dit sans aménité notre ironiste parisien, qui paraît avoir bien connu quelques-uns de ces « monstres » 2.

— La sœur de Stendhal peut être citée comme un bon exemple de jeune fille romanesque et romantique : besoin d'émotions extraordinaires, sentiment d'une grande destinée, etc. Cf. Paul Arbelet, la Sœur de Stendhal, dans la Revue bleue, du 8 juin 1907. — Cf. encore Balzac, Modeste Mignon, I, 405-409; les Secrets de la Princesse de l'.adignan, IX, 538, et Une Fille d'Eve, II, 542.

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