Balzac, Histoire des Treize, VIII
2. Ce qui suit n'étant guère que la répétition d'une partie de l'étude que nous avons fait paraître dans la Revue de Paris (déc. 1903-janv. 1904) ne contiendra guère aussi que les mêmes documents. Voici pourtant quelques lignes d'une « âme méconnue » qui nous ont paru mériter d'être rapportées. « Je le hais d'être vulgaire, plat, prosaïque, et de ne rien entendre aux choses si douces du sentiment... Le soir, quand sur la terrasse d'où la vue s'étend sur toute la jolie plaine, je laisse mon àme errer dans les espaces célestes, quand je goûte la divine douceur de me sentir perdue au milieu de ces mondes qui roulent et luisent par-dessus nos têtes et que des étoiles des-
Aussi le ministre a-t-il pullulé. A partir de 1834, ce qui veut dire, immédiatement après les premiers sueeès littéraires de George Sand, les femmes incomprises abondent, au témoignage de M(> Lachaud, qui eut souvent à compter avec elles . Voici par exemple les confidences et les lamentations — lues en plein tribunal, au cours d'un procès en séparation — de la dame D..., femme d'un notaire parfaitement honorable, mais point assez « poétique », au gré de son exigeante épouse.
« Je n'attends plus rien de la vie ! L'existence m'a trompée ! Je ne demande qu'à mourir !...
« J'ai vingt-trois ans, et je suis arrivée là en marchant de déception en déception.
« Depuis l'enfance, j'ai toujours rêvé un attachement profond, grand; amour ou amitié, n'importe le nom ; je voulais une affection qui étreignît mon âme, qui pût absorber mon être...
« J'ai rêvé, désiré, aspiré [sic) l'amour conjugal. Sans cesse je me représentais ces deux êtres liés à la même existence, toujours deux, toujours ensemble... La tristesse, le noir dont je suis si souvent attaquée m'auraient paru moins amers en les partageant ; mes peines auraient été
cendent dans mon âme attendrie des lueurs mystérieuses, quand je voudrais me sentir absorber, fondre dans une âme qui répondrait à la mienne, quand j'appelle de mes lèvres avides, de mon cœur gonflé, un aveu d'amour, des baisers, quand je suis toute frémissante et que je palpite toute, il est là, renversé sur un fauteuil, les pieds à la hauteur de sa tète, et il fume, il lit ; et quelle lecture ! des traités d'économie politique!... Je pense à toutes les âmes, à tous les cœurs qui élancent leurs soupirs vers les étoiles; et il reste dans son silence... Voilà nos soirées. — Oh! vienne, vienne l'amour! Viens, ô bien-aimé que je no connais pas, mais que mon cœur désire, qu'il attend; viens, et emporte-moi dans tes bras, loin du monde, dans les sphères célestes où les âmes ne connaissent que l'amour... Viens, je suis à toi, viens... » Emilie V..., 28 ans, 1837.
écoutées, comprises ; mon imagination malade et souffrante aurait été guérie, parce quelle eût été soignée comme l'enfant unique d'une mère tendre. Il m'aurait plainte dans mes. instants de trouble, de folie, de démence, et m'aurait raisonnée, doucement grondée, au nom de son affection, dansmes instants plus calmes... »
Rôle délicat et plein de générosité, mais trop difficilepour le pauvre notaire ! Les « instants de calme » ne sont pas fréquents chez la malheureuse détraquée ; c'est plutôt dans « l'agitation » et « la tempête » qu'elle vit d'habitude, ainsi qu'il convient à une excellente adepte du romantisme.
« ... Lorsque ma tempête s'élève, oh! je le sais, je le sens, je n'ai plus ma tête, ma raison s'égare, je suis extravagante, blâmable. » — Il n'est pas possible que cette naïveté et cette franchise n'aient pas fait une excellente impression sur le tribunal. — « Mais, ô mon Dieu, je souffre tant, ne mérité-je pas aussi un peu de pitié?... Si une main amie me caressait d'abord, m'enveloppait de l'idée que je suis aimée, je ne pleurerais plus, je ne souffrirais plus; car il n'est qu'un malheur à mes yeux, c'est n'être aimé de rien !... »
Elle l'avait lu dans Jacques; et, comme le héros du roman, elle revient sur son « idée », elle y insiste avec complaisance :
« 0 mon Dieu ! est-ce une idée de l'enfer, cette vue de deux êtres qui s'aiment, qui sont toujours ensemble, qui le jour se cherchent, le soir se retrouvent ?... Unité de goût et manière devoir!... Oh ! comme les malheurs de la vie réelle et positive doivent glisser légèrement!... Le malheur ne peut atteindre lorsque l'on est uni ; mais il écrase la femme seule, isolée, qui se sent exilée de sa terre natale. Puisque aimer est toute sa vie et qu'elle est obligée de serrer son cœur à deux mains pour le forcer à ne plus battre, à ne plus palpiter, son devoir est d'être vieille!... »
« Devoir » pénible, en tout cas ; et l'on s'imagine bien que, pour son compte, notre romanesque personnage ne s'y résoudra guère. Alors, toujours à l'imitation d'Indiana et de Valentine, elle soupire après la venue du « doux objet » ; elle l'appelle de toutes les ardeurs de son âme :
« Je l'ai attendu, espéré, cet être ; jamais je ne le pouvais choisir, il me le fallait trop parfait. Mais, en l'attendant, je lui avais fait de mon cœur un temple que j'ornais à chaque instant... »
Fernande n'avait pas d'autre occupation, et, détail qui a son prix, ne se servait pas d'un autre langage.
Mariée, la dame D... réglera ses pensées sur celles de ses modèles ordinaires, — au grand dommage du mari. Cependant héroïsme et sacrifice étant naturels quand on aime, elle ne désirera que se sacrifier, être héroïque.
« Je le sens encore, il me prend des élans ; je voudrais lui donner une preuve éclatante de mon affection. Quelquefois, le soir, nous marchons en silence, il pense à l'argent, et moi je dis : « Je voudrais qu'on vienne l'assaillir ! Je me « précipiterais, je tomberais percée de coups, mais je l'au- « rais sauvé. Alors il me jugerait, il verrait si je suis « capable de courage, quand j'aime ! » Et puis, à cette pensée, mon sang bout, j'ai la lièvre, je serre son bras; je voudrais me jeter à son cou, le couvrir de caresses, n'importe où, dehors, dans la rue !... » — Coïncidence curieuse, Berlioz ne craindra pas de dire un jour, ou à peu près, la même chose. — « Puis, je m'arrête, je souris avec ironie » ; ce sourire ironique n'est-il pas une chose exquise ? << et je dis . « Uu'est-ce que lui ferait cette preuve «d'amour? Une émotion qu'il repousse, un dérangement « de sa vie qu'il déteste. Oh ! il aime bien mieux un dîner « cuit à point, o Et c'est vrai. Il a raison, quand on peut considérer la vie ainsi ; mais, 6 mon Dieu ! moi, je ne peux
pas. Cette seule pensée m'étouffe, je suffoque, je pleure, et pourtant... pourquoi pleurer? Je n'ai pas de chagrin; j'ai tous les jours à dîner, du feu, un logement, des robes. Mais, mon Dieu ! est-ce donc là tout '?... 1 »
On devine la suite de l'histoire : le mari demanda bientôt la séparation, et Me Dupin, son avocat, railla fort agréablement « certaines femmes littéraires, femmes incomprises, comme elles disent », et qu'il appellerait plus volontiers « femmes incompréhensibles ». Pour qu'on fît contre elles usage de la raillerie, il fallait déjà de toute évidence que l'espèce s'en fût singulièrement propagée ; et rien n'a aidé comme le romantisme à la fâcheuse propagation.
La trop fameuse Mme Lafarge, par exemple, aurait toujours été, vraisemblablement, ce que nous voyons qu'elle fut. Qui oserait néanmoins soutenir que ses lectures ne l'ont pas précipitée du côté où elle penchait déjà ? Criminelle ou innocente, quelque opinion qu'on ait sur elle 2, il est évident que la littérature romantique en général et George Sand en particulier ont joué un rôle principal dans le détraquement total de l'inquiétante créature.
Elle s'évertue à s'analyser ; un mot résume la longue analyse : romanesque, elle était incurablement romanesque. C'est un point sur lequel la lecture de ses Mémoires ne laisse subsister aucun doute3.
1. Cf. la Gabrielle d'Emile Augier, 1,1 : « Hélas! il croil m'aimer... quelle dérision ! » et la suite, qui analyse avec netteté l'état d'âme de la femme incomprise.
2. Sur cette question, attrayante et irritante tout à fois, on aura plaisir et profit à lire Le roman et /'' procès de Madame Lafarger, discours prononcé à l'ouverture de la Conférence des avocats stagiaires, le 7 décembre 1908, par M. Roger Millevoye, avocat à la Cour d'Appel. — Lyon, Waltener et Cie, 1909.
3. Comme témoignages de romanesque, cf. dans ses Mémoires : I, 175, 183, 186, 276, 289 ; II, 72, 101, 108, 133, etc. Il y a là des pages
« J'écrivais, je lisais avec ardeur, j'habituais mon intelligence à poétiser les plus minutieux détails de la vie, et je la préservais avec une sollicitude infinie de tous contacts vulgaires ou trivials (sic). J'ajoutai a ce tort de parer la réalité pour la rendre aimable à mon imagination, celui plus grand encore de sentir l'amour du beau peut-être davantage que l'amour du bien, de remplir plus facilement l'excès du devoir que les devoirs mêmes, et de préférer en tout l'impossible au possible. » Pas un mot là-dedans qui ne soit caractéristique.
« Je voyais dans le développement de mes facultés le moyen d'être aimée, et je parais mon esprit pour cet être que je ne rêvais pas encore, mais que j'espérais dans le lointain et que j'attendais comme le complément de mon existence. » Ce sont les propres expressions de Fernande dans Jacques. « Lorsque j'avais écrit quelques nobles pensées, je les lui lisais ; lorsque j'avais vaincu une difficulté musicale, je lui chantais ma victoire » ; c'est toujours elle qui souligne ; « j'étais fière de lui offrir une bonne action, je n'osais penser a lui quand j'étais mécontente de moimême ; enfin ce n'était pas un homme, ce n'était pas un ange, c'était quelque chose qui devait m' aimer. »
Ce don Quichotte féminin du sentiment n'a qu'un désir : vivre la vie telle qu'elle est représentée dans les livres ; et ses auteurs favoris sont Walter Scott et George Sand ; — celle-ci tout de suite préférée, choisie pour seule inspiratrice et pour seul guide:
Mme Lafarge elle-même l'avoue, la plupart des journaux le constatent, et l'éditeur des Mémoires, peu suspect en l'occurrence, en convient à son tour : « George Sand est
répugnantes et irritantes de fausseté et de niaiserie sentimentales L'imagination n'est pas simplement détraquée, elle est pervertie.
son auteur de tous les instants. Une prédilection de cette nature donne la clé de bien des mystères. » Le Progrès de la Corrèze dit vrai : lectrice moins assidue de Jacques et de Valentine, Marie Gappelle n'aurait pas écrit à son mari, le jour même de leur arrivée au Glandier, ■< la lettre la plus désolante, la plus irréfléchie, la plus infernale », pour parler toujours comme le Progrès de la Corrèze l. Elle lui aurait épargné bien des scènes étranges, calquées sur telles situations d'Indiana et de Valentine. Enfin elle ne se serait pas livrée à ces débauches de sensiblerie niaise, dont les Mémoires caressent encore avec tant de volupté le malsain souvenir.
« Un soir, ayant été assister à la coulée de la tonte, je me sentais un peu fatiguée ; M. Lafarge me proposa de rentrer en bateau. Il était assez tard : la terre silencieuse laissait souffler une brise légère qui frissonnait dans les grands
1. « Charles, je viens vous demander pardon à genoux ! Je vous ai indignement trompé : je ne vous aime pas et j'en aime un autre ! Mon Dieu, j'ai tant souffert!... Dites-moi : Meurs, et je te pardonnerai ; et je n'existerai plus demain... Ecoutez-moi ! Il s'appelle Charles aussi; il est beau, il est noble... Hélas! je vous vis : j'ignorais les mystères du mariage ; j'avais tressailli de bonheur en serrant ta main ; malheur ! je crus qu'un baiser sur le front seul te serait dû, que vous seriez comme un père. Comprenez-vous ce que j'ai souffert dans ces trois jours ?... Les habitudes, l'éducation ont mis entre nous une barrière immense... Rien que les sens qui parlent en vous, qui se révoltent en moi... Ce soir, ayez-moi deux chevaux ; je prendrai le courrier de Bordeaux, je m'embarquerai pour Smyrne. Je vous laisserai ma fortune. — Si vous le voulez, je prendrai de l'arsenic, j'en ai : tout sera dit. Vous avez été si bon que je puis, en vous refusant mon affection, vous donner ma vie; mais recevoir vos caresses, jamais !... Oh ! hélas ! si je ne ne l'aimais pas plus que la vie, j'aurais pu vous aimer à force de vous estimer : comme cela, vos caresses me dégoûtent... Des chevaux feraient découvrir mes traces ; ayez-moi deux sales costumes de vos paysannes... Sauvez-moi! Soyez le bon ange de la pauvre orpheline, ou bien tuez-la, ou dites-lui de se tuer ». 15 août 1839.
arbres, et, balançant mollement les fleurs endormies, empruntait à ces belles filles de la lumière leurs délicieux parfums. Parfois une cigale étourdie chantait une petite chanson grivoise qui allait éveiller toute une république d'austères fourmis. Une grenouille, peut-être incomprise, — cette fois c'est nous qui soulignons — laissait tomber un soupir coassant ; puis, tout à coup, une note aiguë, vibrante, interrompait soupirs et chansons, et le rossignol ordonnait le silence pour donner une sérénade à la plus jeune des roses, sa maîtresse adorée... Dans le ciel, toutes les étoiles brillaient, et la lune, en mirant dans les eaux sa pâle et divine image, souriait à sa beauté l. »
l. II, 157. — En regard de ces niaiseries affligeantes, il y a plaisir à mettre le langage du bon sens. Voici donc une lettre de la duchesse de Talleyrand (février 1841) sur les dangers de la rêverie. On remarquera que la lettre est presque de la môme époque.
« Vous voulez que je vous parle des rêveries de ma solitude. Cher ami, je ne me permets guère de rêver. J'en ai peur. Quand je m'y sens entraînée, je vais regarder planter, remuer la terre; je visite nos écoles, je cause avec les Petites-sœurs de Saint-Vincent-de-Paul que j'ai établies au bout de mon jardin ; enfin je mets bride et gourmette à mon imagination, et me circonscris le plus que je puis dans les intérêts simples, utiles et pacifiants que je me suis créés ici. Je n'y réussis pas toujours, mais je m'y applique. Et quand les mauvais jours où je me sens ingouvernable arrivent, alors je m'enferme dans une chapelle fort recueillie, que je me suis faite ici, et je n'en sors que quand l'orage est passé. J'aurais voulu ne quitter cette vie qui «st un régime que lorsque le niveau aurait été bien pris, tous mes comptes bien réglés et que les actions extérieures, blessantes ou autres, auraient perdu toute leur puissance. Mais c'est l'affaire du temps, d'un temps long, très long et, je le vois, qui s'abrège. Vous voyez bien à peu près la direction de mes journées, l'emploi de mes pensées ». De Barante, Souvenirs, VI, 373. — H y a aussi ça et là, dans les lettres de Mme de Broglie, des tentations de rêverie, mais vite réprimées, ou, quand on s'y abandonne, la rêverie est relevée de vigoureux sentiments chrétiens. C'est une rêverie altruiste, si l'on peut ainsi parler; au lieu que la rêverie romantique n'est généralement qu'individualiste. Cf. l'Isabelle de Sénancour, qui, comme son
Malgré la bizarrerie de quelques traits, le morceau ne manque pas d'une douceur charmante. Mais on ne s'étonne plus que, du premier moment, un abîme ait séparé les deux époux.
On peut aimer beaucoup la lecture, on peut même avoir pratiqué George Sand, et ne pas en devenir plus romanesque. Il y a eu pourtant alors quantité si considérable d' « âmes méconnues » que, dans les Français peints par ru.i -mêmes (I. 309 sqq.), Frédéric Soulié a pu en tracer un portrait complet et bien amusant. On nous saura gré sans doute de le citer en partie, parce qu'il n'est probablement pas fort connu, et surtout parce qu'il y a là, écrit de visu, tout un chapitre, excellent, de l'histoire des moeurs à cette époque.
D'abord, l'origine du « monstre ». « Le premier germe de cet être réel, et fantastique tout à la fois, se trouve peut-être dans les œuvres de leur grand Byron. » C'est donc une origine toute littéraire. Mais, pratiques comme ils sont, les Anglais nous ont laissé prendre « cette admirable semence ». Nous avons été seuls à la cultiver, et « la culture a été bonne ». « Il y a eu de profonds sillons tracés à becs de plume ; il y a eu engrais de poésies mélancoliques, fumier de romans : aussi comme elle a grandi, prospéré, multiplié ! » Autant dire que, germe et fruit, « l'âme méconnue » est un produit du romantisme, sinon exclusif, tout au moins singulièrement perfectionné.
Voici maintenant la physionomie du produit.
« L'âme méconnue-femme est, en général, d'un aspect plutôt bizarre qu'agréable. Elle affecte des formes insolites et cependant très diverses. Toutefois, la plus commune se
frère intellectuel Ohermann, « se regarde et s'étudie souffrir avec une résignation un peu surnaturelle ».
reconnaît aux signes extérieurs suivants : des robes d'un taffetas bistre passé, ou de mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orné de velours tranchant, des gants de filet, très peu ou point de cols ou de collerettes : tout ce qui est linge blanc lui est antipathique ; un lorgnon d'écaillé suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une broche avec dessus de cristal où il y a des cheveux, bague où il y a des cheveux, bracelets tissus de cheveux, avec fermoir enfermant d autres cheveux : l'âme méconnue a énormément de cheveux, excepté sur la tête. Le peu que les profondes rêveries lui ont laissé pend à l'anglaise le long des joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux. L'auréole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes ne lavent pas toujours suffisamment ; la main est blanche, tachetée d'encre à l'index et au médius, et légèrement bordée de noir à l'extrémité des ongles. Quant à ce parfum de femme que Don Juan percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altéré en elle par l'absence de toute espèce de parfums. »
Viennent ensuite des détails sur les conditions du développement normal de l'intéressant phénomène:
« En général, l'âme méconnue ne prend tout son développement que fort tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui souvent passe l'hiver et résiste aux frimas qui blanchissent sa corolle. On cite cependant quelques exemples d'âmes méconnues qui ont fleuri au printemps, de dix-huit à vingt ans. Mais ce n'a pu être qu à l'aide d'une chaleur factice, d'une culture forcée, chauffée, de romans dévorés en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils résultats. Et encore, le plus souvent avortent-ils complètement à la moindre invitation de bal ; et il suffit de les transporter à cet âge dans le terrain solide du mariage pour les transformer complètement. »
Puis, c'est son ordinaire habitat.
« Elle aime les chambres closes où les bruits de l'extérieur arrivent difficilement et d'où les soupirs intérieurs ne peuvent être entendus. La vivacité du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit, et elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y trouve exposée ; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un clair-obscur profond ; elle se le procure au moyen de jalousies constamment baissées, de rideaux de mousselines.
« Dans ces mystérieux réduits il y a une foule de petits objets inutiles et précieux, et dont l'âme méconnue pourrait seule expliquer la valeur. Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culottée, de ci de là un bouquet flétri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un nécessaire de travail dont on a enlevé la partie utile pour en faire une cassette à correspondance, des éventails ébréchés et un poignard en guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle les loue tout crasseux et tout déchirés au cabinet de lecture, ni plus ni moins que si elle était portière ou duchesse. »
C'est enfin sa psychologie et son histoire ; et c'est pour nous la partie de beaucoup la plus intéressante de l'amusante monographie.
« La pensée de l'âme méconnue vole des régions les plus basses des affections illégales aux régions les plus éthérées des rêves d'amour mystique. Et dans ce vol à perte de vue, chaque mouvement est un mystère, chaque effort une douleur, chaque mot un problème, chaque aspiration un désir illimité, chaque soupir une confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les paroles ou les gestes d'une âme méconnue, dans sa pantomime éloquente? Qui pourrait surtout comprendre les mystères et la sublimité de son immobilité et de son silence ? C'est alors qu'elle ne remue
LE ROMANESQUE Gë
pas et qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gémit, brûle, se roule, s'embrase, la dévore, bondit, et finit par éclater par un regard jeté au Ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle les cendres de mille sentimens consumés dans cette lutte intérieure. Heureusement que l'âme méconnue en a tellement à consumer, que la matière ne manque jamais à l'incendie.
« Quant à l'histoire de lame méconnue, avant d'arriver à sa perfection, elle est toujours un abîme où l'œil cherche vainement à pénétrer : dans sa bouche elle se résume toujours en ces mots : J'ai sou /fer t !.' mais quant à la nature de ces souffrances, c'est un mystère qu'on ne peut guère apprendre que de quelque sage-femme indiscrète, ou de la Gazette des tribunaux. » Le détail a son importance et il faut le retenir.
Autre détail caractéristique. Les circonstances ont été si favorables à la multiplication de l'intéressante espèce, elle a pullulé de si prodigieuse façon, qu'il est facile d'y distinguer des variétés, toutes d'ailleurs fort sympathiques.
<( L'âme méconnue est indifféremment fille, femme ou veuve. Mais quel que soit celui de ces états auquel elle appartienne, il y a toujours, dans son passé, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq de ces grands malheurs qui pèsent sur son existence. » Evidemment jamais la fatalité ne s'est appesantie sur les pauvres femmes avec cet acharnement et ce mauvais goût ; et c'a été fort heureux pour elles — et pour tout le monde — que cette terrible époque romantique ait été relativement courte. Où en serions-nous aujourd'hui, grands dieux ! si elle avait duré ?... Mais il ne faut pas céder à la tentation, inhumaine, de railler les misérables, les piteuses créatures ; et mieux vaut, pour notre édification complète, rendre la parole à leur historien.
Le romantisme et les mœurs. 5
« ...A l'état de veuve, l'âme méconnue est la chenille vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les plus naïfs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'âme méconnue veuve a presque toujours une espèce de petite existence assurée, quelques mille livres de rente accrochées à son mariage défunct. C'est cette variété surtout qui entend admirablement le romantique de l'intérieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces femmes qui a répondu à une de ses amies qui la trouva étendue sur une causeuse avec ce faible luminaire à l'heure de midi :
« — Est-ce que vous êtes malade ?
<( — Non, je l'attends.
« Quel pouvait être l'infortuné ? Malheureux enfant ! que Dieu te fasse l'amant d'une marchande de pommes plutôt que d'une âme méconnue 1 ! »
« A l'état de veuve », l'âme méconnue est « féroce » ; « à l'état de fille », elle est « ignoble » ; mais tout cela « n'est rien auprès de ce qu'elle est à l'état de femme ». Malheur alors au pauvre mari ! On le fait passer pour « le tyran le plus insupportable et le plus barbare : il ne comprend pas ce qu'est une femme ; il ignore ces sentiments secrets de sensibilité qu'il blesse à chaque instant ; il a tué le rêve de ce cœur qui croyait en lui ; il écrase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette âme méconnue. »
Il y a eu incontestablement en France un moment où le métier de mari n'a été ni agréable ni facile, et si les ligues ou les associations avaient été alors à la mode, nul doute
1 . Il y a dans Y Isolement d'Alletz (Les Maladies du siècle) une femme incomprise, Mme de Villecourt. Mais quelle retenue ! Que de réserve ! Quel désir de ne pas tomber ! Et qu'elle est loin des âmes méconnues à la George Sand ! C'est la preuve que le mal a eu quelques variétés.
que Les maris n'en eussent formé une — elle aurait pu être formidable — contre les ennemis personnels de leur bonheur, c'est-à-dire les romantiques.
Pour le compagnon de chaîne, en effet, de l'âme intoxiquée de romantisme, c'est un « supplice de tous les jours, de toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme, elle rêve ; à la première question qu'il lui adresse, elle se détourne dédaigneusement : que vient-il faire dans ses pensées, lui qui ne saurait les comprendre ? S'il insiste, elle éclate : le brutal a posé son pied de bœuf sur cette âme méconnue qui ne peut même se réfugier dans le silence. S'il a quelques amis à dîner, elle se tait encore, et lorsqu'il lui dit de servir la crème, elle essuie une larme, alfecte une gaieté forcée et douloureuse, et salit la nappe. Le dîner est gêné, ennuyeux. Le soir venu, le mari demande une explication, qui se résout toujours en une attaque de nerfs (ceci tient à la variété la plus élégante de l'âme méconnue). C'est tous les jours la même vie, jusqu'à ce que tout cela finisse par un procès en séparation intenté par la femme pour sévices graves, et prononcé contre elle pour adultère.
« Enfin quand l'âme méconnue a enterré son célibataire, ou perdu son dernier jeune homme, ou abandonné son époux, elle écrit un jour la lettre suivante à un homme de lettres quelconque :
« Monsieur, « Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, « vous me comprendrez. J'ai bien souffert, monsieur, et peut- « être le récit de mes douleurs, retracé par votre plume, <( pourrait-il intéresser vos lecteurs. Si vous vouliez recevoir « ces tristes confidences d'un cœur qui n'a plus d'espoir en ce « monde, répondez-moi un mot, A Madame A. L., poste « restante. »
« L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme très rond, qui rit, et siffle la cachucha en corrigeant ses épreuves, prend la lettre, la tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les allées de son jardinet en rêvant à quelque histoire bien touchante '.
« L'âme méconnue va à la poste huit jours de suite, et, ne trouvant pas de réponse, elle s'écrie en guignant un boisseau de charbon : « J'ai vécu méconnue et je mourrai méconnue ! » Là-dessus, elle fait chauffer son café au lait et demande un gigot pour son dîner. 0 ! âme méconnue - ! »
C'est l'histoire de milliers de femmes qu'on vient de lire dans ces pages que leur ironie ou leur sourde irritation rend encore plus attrayantes. Nous pourrions en illustrer presque chaque trait par un exemple. Quant à la moralité qui s'en dégage, nous laisserons à Frédéric Soulié le soin de la formuler : « ...Ce sont les âmes méconnues qui lèguent aux autres femmes ces cœurs d'hommes secs et
i. Cf. dans les Lettres à Françoise mariée, de M. Marcel Prévost, l'épisode, bien curieux aussi, bien significatif, Histoire de la Damepotelée, et qui montre que les nietzchéennes d'aujourd'hui ressemblent singulièrement aux sandistes d'autrefois.
2. En novembre 1841, à propos d'une représentation de Murât au cirque Olympique, Th. Gautier écrivait, dans son Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, II, 175 : « Bon et brave Cirque ! où l'on cultive encore ces honnêtes rimes gloire ! victoire ! lauriers, guerriers ! que Fou a tant reprochées au Vaudeville et que toi seul tu avais le droit de chanter avec tes tambours, tes fifres, tes ophicléides, tes pétards, tes boîtes d'artifices ! Au moins l'on n'entend chez toi ni plaidoyer contre le mariage, ni couplets scrofuleux, ni équivoques honteuses, ni calembours à double face, toutes deux infâmes. Pif, paf ! Pan, pan ! Boum, boum ! Voilà qui est clair et ne trouble pas la cervelle : cela ne vaut-il pas mieux que ces belles dames mélancoliques qui parlent d'âme méconnue, de passion incomprise, d'existence étouffée et sont cause que tant de charmantes grisettes s'asphyxient et que tant de braves garçons de boutique se font sauter le crâne avec un pistolet de hasard? »
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impitoyables (jui ne croient à rien, qui brutalisent les sentiments les plus délicats, ricanent des affections les plus tendres, et qui ont créé cette phrase : Elle est morte d'amour... et dune fluxion de poitrine. »
C'est une des conséquences en effet du romanesque, qui ne fut jamais qu'hypocrisie sentimentale. Il ne se contente pas de couvrir de ridicule qui en est atteint, il apprête encore à souffrir à d'autres, innocents. Un médecin consignait, à sa huitième observation d'àme méconnue : « Multiplicité inquiétante de cette lèpre morale '. » Il n'y a que les hommes de science pour dire avec cette netteté brutale la simple vérité.
Et il n'y a aussi que les cœurs honnêtes, les hommes d'une robuste santé morale, pour souffrir, et souffrir profondément, de ces niaiseries sentimentales, où le grotesque le dispute à l'odieux. Nous avons eu sous les yeux une demi-douzaine de lettres, écrites dans un moment de détresse par de braves gens, qui sentaient le cœur de leur femme leur échapper, toujours pour des raisons où l'esprit romantique tient la première place. Voici celle qui nous a paru la plus désolée, la plus véritablement humaine. Elle est datée du mois d'octobre 1837.
« C'est le plus malheureux des hommes qui vous écrit, mon cher ami, et il faut bien que je le sois pour vous laisser voir si avant dans mon cœur... Ma femme ne n'aime plus, elle n'aime plus son intérieur, elle n'aime plus ses enfants, des enfants adorables, m'avez-vous souvent dit vous-même. Tout cela ne l'intéresse plus. Elle est ailleurs. C'est nous qui soulignons.)
« ...Elle, autrefois si gaie, si vive, si pétulante, qu'il fallait, il vous en souvient, modérer ses enfantillages, elle passe