‹ Le romantisme et les moeursChapitre 28 sur 122 · Docteur L · texte numérisé non relu

Docteur L

des journées entières au fond d'un fauteuil, à lire, ou le regard perdu, le sourire triste, l'air accablé, abattu...

« Quand ses enfants viennent près d'elle, la caresser, jouer, comme ils aimaient tant, elle les repousse, tantôt doucement, quelquefois avec brutalité, avec colère, avec des paroles dures, méchantes, presque haineuses, qui laissent les pauvres petits tout interdits et les font quelquefois pleurer.

& Moi-même je n'ose plus la plaindre, compatir à des souffrances que je ne comprendrais pas (souligné dans le texte), ainsi qu'elle s'obstine a répéter. Mes attentions ne font que l'irriter davantage ; et si, d'impatience, de dépit, j'élève la voix, elle se renferme dans le silence ou pleure, pleure abondamment...

« Qu'a-t-elle. mon Dieu, qu'a-t-elle ? Que lui faut-il donc de plus pour être heureuse ? J'ai toujours fait ce qu'elle a voulu. Ses moindres caprices ont été aussitôt satisfaits ; distractions de toute sorte, voyages, elle a tout eu, elle a été comblée. Et je le sens, elle n'est pas heureuse, elle n'est pas heureuse !... Si la situation ne se modifie pas, je crois que j'en mourrai de chagrin...

« Venez à mon secours, mon cher ami, je vous attends avec impatience, venez. Vous userez en ma faveur de l'heureuse influence que vous avez toujours eue sur elle, vous la raisonnerez, vous essaierez de découvrir son mal, enfin vous lui ferez du bien... Vous lui direz qu'elle lit trop ; je le lui ai répété h satiété, mais elle ne me croit pas, je n'ai plus d'autorité sur elle. Elle vous croira peut-être, si vous voulez bien le lui dire, vous... Venez, la campagne est encore agréable à cette époque, et nous avons des aprèsmidi délicieuses. Vous irez dans le petit bois de chênesverts que vous aimez tant ; vous la sermonnerez doucement ; vous lui ferez comprendre que la vie n'est pas ce

que racontent les livres, qu'elle est à la fois plus simple et plus sérieuse, que cette George Sand ferait bien mieux de réfléchir un peu plus avant d'écrire, et qu'elle-même ferait bien de ne pas prendre au sérieux toutes les histoires rididicules de George Sand... Enfin, vous la sauverez, vous me la rendrez, car je la perds tous les jours. Venez, je vous attends, venez, venez, venez... Si vous entendiez crier : au secours ! à côté de vous, vous iriez certainement. Je crie : au secours ! venez, venez ! »

Croyons que l'appel a été entendu, et espérons que la petite sotte aura été rendue à son mari, débarbouillée enfin de toute sa romantique sottise.

Ainsi, dédain de la vie ordinaire pour sa vulgarité et son insignifiance, impuissance d'aimer la réalité faute d'en pouvoir comprendre la rude, mais forte et savoureuse poésie, mépris des autres à cause de la prétendue bassesse foncière de leurs sentiments, égoïsme orgueilleux, outrecuidance, infatuation et misère finale : ce sont les résultats nécessaires, les résultats forcés, de l'état d'esprit romanesque. Il est source assurée de déboires et de déceptions, et, ce qui est plus grave, c'est la vie elle-même qu'il ne fait pas aimer.

Comme on voit au printemps la nature sourire Et les fleurs s'entr'ouvrir aux jardins odorants, Au printemps de la vie un radieux délire Illuminait mes jeunes ans.

Aux ardeurs de l'été la fleur se fane et tombe : Sous les souffles brûlants s'est desséché mon cœur ; Il est muet déjà, glacé comme une tombe, Sous l'étreinte de la douleur.

Je rêvais didéal, je n'ai vu que bassesse ;

Mes yeux cherchent en vain la beauté, la grandeur,

Et mes yeux n'ont jamais rencontré la noblesse, Mais ils ont trouvé la laideur.

J'offrais à mon élu mon âme virginale, Son parfum délicat n'a pas su le griser ; Je n'ai point savouré la caresse loyale,

Hélas ! du cher premier baiser '.

Et seule je languis, toute seule je pleure Sur mes espoirs trahis, sur mon rêve déçu ; Et lui, grand Dieu ! jamais un soupçon ne l'effleure, Qu'il n'a pas su ! qu'il n'a pas su !

Honte sur toi, malheur, âme vile et grossière, Qui m'as pris mon bonheur sans payer de retour ! Sous ton souffle infernal s'est réduit en poussière Ce que j'avais au cœur d'amour.

Sois maudit, sois maudit, ô criminel infâme, Qui laissas un trésor pareil inexploité ! Tu sentiras planer une haine de femme Sur toi toute l'éternité.

Ah ! la déception pour moi fut trop amère ! Tu m'as tué mon cœur, mon cœur se vengera. Bientôt la triste mort va finir sa misère, Mais en mourant il te tuera 2.

Ces plaintes, ridicules et prétentieuses, d'une de leurs sœurs, toutes les âmes méconnues auraient pu les signer.

i. Ces âmes incomprises ont des façons de s'exprimer, incompréhensibles aussi. Que peuvent bien signifier les deux derniers vers de cette strophe ? — Plus loin le vers

Qui m'a pris mon bonheur sans payer de retour

n'est pas fort clair non plus.

2. Valentine G.., 27 ans, 1840. — Nulle part mieux que dans le Dominique de Fromentin, on n'a montré les dangers du romanesque, ses ridicules, et la nécessité d'une rigoureuse hygiène pour s'en débarrasser. « Je me défiais des écarts de l'imagination : j'y mis bon ordre.

A force de rêver à vide, ou se dessèche le cœur et on s'étonne ensuite, on s'indigne que la vie ne vous offre plus <( ni goût, ni parfum », et on rejette naturellement sur autrui la responsabilité de ses propres fautes. Tristes résultats, mais résultats inévitables du développement excessif, de l'hypertrophie de l'imagination, et c'est ce que nous aurons occasion de voir de plus près, quand nous parlerons du fameux mal du siècle, en d'autres termes, de la neurasthénie romantique.

Quant à mes nerfs, que j'avais si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de tout ce qui est maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux fenêtres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-être produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient inspirées par un écart du vent, toutes ces mollesses du cœur, cet asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations exorbitantes, — j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une vie très active. » xvi, 272. — 11 faut lire aussi la belle consultation qu'Augustin donne à Dominique. « La vie, croyez-moi, voilà la grande antithèse et le grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur. Le jour où vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle, entendez-vous bien ; le jour où vous la connaîtrez avec ses lois, ses nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses exactitudes; ce iour-là, vous trouverez ((ne le reste est factice, qu'il n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas plus haut, que l'imagination ne va pas au delà, qu'elle comble les cœurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et ce jour-là, mon cher enfant, si vous n'êtes pas incurablement malade, malade à mourir, vous serez guéri. » vm, 139. Cf. encore les premières pages. — Ce Dominicjue est d'ailleurs un pur chef-d'œuvre, point assez connu aujourd'hui. Fromentin l'a dédié à George Sand : c'est délicat et hardi. Et, si elle l'a lu attentivement, George Sand aura dû faire des réflexions. Il est vrai qu'à cette époque c'était pour elle chose si lointaine que le souvenir de Valentine et é'Indiana !

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