‹ Le romantisme et les moeursChapitre 29 sur 122 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Souhaiter des aventures et, ne fût-ce qu'en imagination, faire le matamore peut fort bien ne pas être du goût de tout le monde : il y faut une surabondance de sève animale, un amour de l'action violente, qui « supposent toujours un certains fonds de vulgarité », et l'on conçoit fort bien les invincibles répugnances que cette forme de romanesque a toujours inspirées à des âmes un peu délicates. D'autre part c'est sottise et niaiserie toute pure que de jouer sempiternellement à l'âme méconnue. Il y a heureusement un autre moyen, beaucoup plus distingué, d'échapper à l'étreinte de la brutale, de la hideuse réalité, et c'est d'interposer entre elle et soi la sacro-sainte littérature, de se vouer tout entier au culte de l'art, « ainsi qu'un prêtre se voue à son Dieu ». N'est-ce point en effet le meilleur remède contre « toutes les petitesses, toutes les misères dont se tissent invariablement les jours des infortunés mortels » ? N est-on pas assuré de trouver « dans cette religion et dans ce sanctuaire la consolation et l'abri qu'autrefois les âmes inquiètes demandaient aux cloîtres et aux moutiers » ? Ainsi s'explique en grande partie le prestige secret dont « l'artiste » jouit aux beaux temps du romantisme. Tout le inonde en ambitionna le titre et la qualité, comme s'il y avait, enclos dans ce vocable, on ne sait quel charme magique et quel pouvoir mystérieux.

Être artiste, ô mon Dieu, donne-moi d'être artiste ! Donne à mes yeux de voir l'idéale beauté ; Que son amour m'arrache à ce monde si triste Et m'emporte ébloui dans son monde enchanté !...

Art divin, avec toi tout est parfum, lumière, Ivresse, enchantement, rayonnement, azur ; Tu fais évanouir la laideur coutumière De ce monde avorté, de ce cloaque impur.

Toi seul donnes au cœur une éternelle fête, Toi seul du paradis permets la vision, Toi seul nous fais goûter la volupté parfaite De ne vivre que par l'imagination* .

L'expression est naïve : elle n'en traduit pas moins un sentiment sincère — et louable, tout compte fait. Le malheur est qu'il s'altéra assez rapidement par ses propres excès et que des conséquences en résultèrent, dont ni la littérature ni la société n'eurent bien sujet de se réjouir.

Laissons le point de vue littéraire, qui ne doit pas nous occuper ici, et n'envisageons que l'autre côté delà question : il a plus d'intérêt que peut-être on ne pense.

On peut dire que 1830 a vu s'achever pour l'homme de lettres l'évolution commencée et déjà si vivement poussée au xvme siècle. Aristocratique et mondaine autrefois, presque exclusivement occupée d'analyse psychologique, ne se permettant aucune incursion sur les questions politiques et sociales parce que l'autorité les interdit comme

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