‹ Le romantisme et les moeursChapitre 30 sur 122 · Gustave T**\ 24 ans · texte numérisé non relu

Gustave T**\ 24 ans

les plus dangereuses, divertissement brillant en un mot, mais inoffensif, de la fine fleur de la société, voilà que tout d'un coup la littérature renonce à ses vieilles habitudes, juge son ancien rôle par trop infime et humiliant, et ne songe, on le dirait, qu'à prendre la plus éclatante revanche d'une trop longue sujétion. Ce n'est plus désormais à une élite qu'elle s'adresse, c'est à tout un peuple, c'est à la foule. Pas une des questions, autrefois impitoyablement défendues, qu'elle n'agite maintenant, et presque toujours avec l'intempérante et naïve audace de l'inexpérience. Elle enfle la voix, elle force le ton, mais elle grandit et se fortifie de ce que tout autour d'elle perdent les anciennes forces morales, .hier encore vigoureuses et respectées. Par les philosophes elle aspire à gouverner l'intelligence, comme par Jean-Jacques et les disciples de Jean-Jacques elle prétend régler la sensibilité. C'est d'ailleurs comme une conspiration de toutes choses pour faciliter à la nouvelle puissance son avènement. D'avance et avec une soumission presque aveugle, bien faite pour surprendre au lendemain d'une révolution, on reconnaît son empire partout où il lui prend fantaisie de le proclamer. Signe des temps bien caractéristique, c'est du Génie du Christianisme, c'est-à-dire de l'œuvre d'un écrivain et d'un artiste, qu'on n'hésite pas à tirer une façon d'apologétique — dont on se demande avec inquiétude ce qu'aurait pu penser un Pascal ou un Bossuet — et c'est à l'imagination et à la sensibilité d'un littérateur qu'on s'adresse pour essayer de réveiller dans les cœurs le christianisme assoupi.

Ainsi dans l'affaiblissement ou la disparition des antiques disciplines, la littérature prend une importance nouvelle et qui tout de suite devient capitale. C'est à elle qu'on demande, non plus comme autrefois, des distractions

aobles et des divertissements lins, mais des conseils, des leçons, presque une direction morale. Sans défaillance, sans arrêt, ou plutôt avec une rapidité et une vigueur incroyables, l'homme de lettres continue le mouvement ascensionnel qui a commencé pour lui il y a un siècle à peine. Après avoir conquis sa place dans la société, c'est son autorité qu'il importe maintenant d'assurer, et qu'il réussit en effet à établir. Il s'impose, il domine, il devient partout indispensable. On l'appelle aux conseils du gouvernement et on lui confie des ministères. Ce qui est de plus de conséquence peut-être, sans en être étonné le moins du monde, il va supplanter auprès de beaucoup d'âmes le confesseur d'autrefois. On le verra conseiller, encourager, relever, bénir, sans presque jamais morigéner ni blâmer, car sa morale est indulgente, et lui-même n'est pas sans quelque expérience personnelle de l'humaine fragilité... C'est de cette façon que, dans une société nouvelle, il se constitue une nouvelle puissance, avec laquelle il faudra compter désormais, et l'homme de lettres fait son apparition — en attendant, un peu plus tard, le journaliste. Balzac n'a-t-il pas dit qu'il achèverait par la plume ce que Napoléon n'avait pu faire par l'épée ? C'est un beau mot, et Rastignac lui-même n'en a jamais trouvé de pareils1.

Qui veut inspirer la confiance aux autres doit l'éprouver d'abord pour lui-même pleinement. Que serait-ce qu'un prophète qui ne serait pas pénétré tout le premier de la

1. Sur la profession d'homme de lettres au xvne siècle, cf. E. Despois, le Théâtre français sous Louis XIV, livre III. — Pour bien connaître les différences du public après 1815 et du public

grandeur et de la vérité bienfaisantes de sa mission ? Dès

la première heure, ce fut un dogme dans l'école romantique et nous en avons vu la raison profonde, la raison essentielle : l'art est tout ce qu'il y a au monde de noble, de beau, de sublime. Il n'y a donc pas de plus glorieuse occupation d'une existence ; et, conséquence nécessaire, l'artiste l'emporte autant sur les autres hommes que l'art lui-même l'emporte sur toutes choses ici-bas ; il ennoblit, il sanctifie, il divinise ! Tout le monde voulut être, ou plutôt, se crut artiste. Jamais la production littéraire ne fut plus intense. Ce fut l'âge d'or des barbouilleurs de papier et des grimauds.

Il suffit du moindre succès scolaire pour déterminer aussitôt une vocation. Parce qu'on traduit avec une certaine élégance Horace et Virgile, on se croit appelé aux destinées les plus glorieuses ; et l'imagination de se bercer immédiatement des rêves les plus fous. Les papas grondent, les mamans pleurent : le jeune artiste de vingt ans reste inébranlable, plein, tout au fond de lui-même, d'une immense pitié pour « ces profanes à qui l'accès du temple saint restera toujours interdit », et déjà prêt à s'offrir en holocauste, sans murmure et avec un extatique sourire, à « la divinité jalouse, mais si forte, mais si belle, pour laquelle sont morts Gilbert et Chatterton».

Comme Hercule autrefois reçut de Déjanire La tunique fatale où résidait la mort, Pour moi s'apprête aussi le glorieux martyre, Et ravi je bénis le sort.

avant 1789, on fera bien de lire Y Introduction que M. Faguet a écrite pour le VIIe volume de Y Histoire de la Littérature française publiée sous la direction de M. Petit de Julleville, — comme pour bien connaître le rôle social de l'homme de lettres au commencement du xixe siècle, on fera bien de lire l'ouvrage de M. René Canat, Du sentiment de la solitude morale, etc., première partie, chap. m.

Le héros souriant expira dans la flamme ; Souriant comme lui j'irai sur le bûcher. Art divin, en mourant je t'apporte mon Ame, Oh ! daigne venir la chercher1 !

Il n'est d'ailleurs nullement indispensable de se distinguer dès le collège. Vous pouvez même y mériter les appellations les moins flatteuses : consolez-vous d'avance de ces prétendues humiliations, glorifiez-vous en plutôt, sur la certitude absolue que vos maîtres, n'étant après tout que « d'ignobles classiques » et donc n'entendant rien aux choses de Fart, sont parfaitement incapables de vous comprendre, à plus forte raison de vous encourager.

Le sort en est jeté, je veux être un artiste, A l'art je veux vouer les forces que je sens ; Envers et contre tout l'idée en moi persiste, J'ai fait pour la chasser des efforts impuissants.

De timides esprits, me croyant incapable, Au nom du grand Boileau me prédisent la mort. O vieux pédants abjects ! ô tourbe misérable, Qui des nobles élans voulez briser l'effort !...

A moi Gautier, Hugo, phalange glorieuse ! Accueillez un enfant qui vous vient plein d'amour : Je vous offre à genoux ma jeunesse rieuse, Oh ! tendez-moi la main pour que je puisse, un jour,

Avec vous, mais bien loin, sur la montagne sainte, Porter mes pas tremblants, mes pas mal assurés, etc.2.

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