Rodolphe S*", « futur littérateur
Le romantisme et les mœurs. 6
Qu'un Alfred de Vigny gémisse orgueilleusement d'être « puissant et solitaire » et fasse un crime au ciel de lui avoir donné du génie ' ; qu'un Victor Hugo ait toujours humé comme un dieu l'encens que de trop complaisants thuriféraires brûlèrent infatigablement au nez de leur idole: ce n'est qu'une attitude, déplaisante certes et qui peut gêner l'admiration que par tant d'autres qualités méritent ces grands poètes, mais enfin une attitude qu'on leur pardonne et dont il se pourrait même que, tout au fond, on leur sût gré : au moment où ils paraissent, où ils se croient si supérieurs aux humbles mortels, ne nous donnent-ils pas au contraire l'impression, et singulièrement vive, qu'ils n'en furent jamais plus près et qu'ils communiquent toujours avec la pauvre humanité justement par ce qu'elle a de plus misérable et de plus petit ? La modestie, on le sait bien, ne fut jamais qualité éminente chez les artistes. Mais
1. Le Journal d'un poète, de Vigny, contient (p. 176) un projet de « poëme philosophique », V Hyène, qui a le même sens que Moïse, et qui aurait encore mieux montré à quels mauvais traitements l'homme de génie, l'artiste ou simplement « l'homme éminent » sont assurés d'être en hutte de la part de la foule. — Il est au moins curieux de lire clans les Œuvres inédites d'A. Le Poittevin, publiées par M. René Descharmes, A. Le Poittevin, p. 47 :
Oh ! sans doute il est bon de sentir en son âme Du génie et des arts se réveiller la flamme. Comme Albane il est beau, dans l'Olympe monté, De refléter en soi l'éternelle beauté ; Mais s'il faut, comme Sarte ou comme le vieux Dante, Sans repos qu'au cercueil, vivre dans la tourmente, Ou livrer en pâture aux yeux des spectateurs Comme le grand Byron nos intimes douleurs, Amis, prions les dieux de sauver notre vie De cet horrible mal qu'on nomme le génie.
Pauvre Le Poittevin ! Au moins pour lui la « prière » était bien superflue.
LE ROMAN II SMi: ET L'HOMME DE LETTRES 83
vraiment l'outrecuidance de nos modernes Trissotins et de nos romantiques Vadiusest par trop stupéfiante1.
« A une époque — il s'agit précisément de l'époque qui nous occupe — où chacun aurait voulu marcher dans les rues précédé par les clairons des renommées, où nulle affiche ne semblait assez grande, nul caractère assez voyant, où l'on écrivait volontiers sur son chapeau : « C'est moi qui suis Guillot •>... » — A n'en pas douter, ces lignes sont d'un ennemi de la jeune école, d'un de ces détracteurs systématiques et inintelligents, un Veuillot ou un Nisard? — Elles sont de Théophile Gautier lui-même, et vous pourrez les lire à la page 134 de son Histoire du romantisme, édition Charpentier -. Fromentin, lui aussi, ne connaissait pas trop mal la jeunesse de la même période ; il l'avait fréquentée, il en avait fait partie ; et l'on sait pourtant comme il en a parlé tout au début de cette œuvre exquise qui a nom Dominique. « Si quelque chose le distingue un peu, dit-il de son héros, du grand nombre de ceux qui volontiers retrouveraient en lui leur propre image, c'est que, par une exception qui, je le crois, ne fera envie à personne, il avait eu le courage assez rare de s'examiner souvent, et la sévérité plus rare encore de se juger médiocre. »
« Médiocre ! » L'épithète sonne mal à côté de « romantique », et toujours les deux mots hurleront d'être accou-
1. Cf. La littérature et les écrivains en France depuis dix ans, de Saint-René Taillandier, dans la Revue des Deux-Mondes, 15 juin
2. On peut voir aussi, au vol. II des Français peints par euxmêmes, p. 81-96, une très jolie satire du Poète. Il y est successivement question du romantique, de l'élégiaque, du biblique, du classique, du faiseur de petits vers, du nébuleux, de l'endormi, de l'intime et du faiseur de romances. La satire est très spirituelle et fort exacte.
plés. Le romantique est, par définition, un inspiré perpétuel, toujours en tète-à-tête avec son dieu sur le Sinaï poétique. Or se pourrait-il que du commerce d'un mortel et de la divinité il sortît jamais rien de banal et d'insignifiant ?
Walter Scott, par exemple, a laissé des romans historiques point méprisables à la vérité. Mais il n'a touché qu'à une petite partie de l'histoire ; et puis, il a écrit en prose, et la prose est, comme on sait, le langage naturel des épiciers. On complétera Walter Scott, on le perfectionnera. Et en effet un apprenti littérateur rêve de chanter en vers l'histoire entière de l'humanité, ramassée en quelques raccourcis vigoureux. — C'est l'idée même, on le remarquera, de "la Légende des siècles. — Et il espère bien mener à bout cette œuvre colossale. « Walter Scott a fait le péristyle, je bâtirai le temple. » Tout simplement1.
Un autre a été délaissé par sa cousine, qui a osé lui préférer, l'impertinente et la sotte ! un ingénieur : preuve suprême de mauvais goût, aux yeux d'un artiste. Mais il se vengera de l'infidèle, et son désespoir s'exhalera dans « un poëme qui sera comme le monument éternel de l'humaine douleur » .
i. Jean-Louis F***, 22 ans, 1837. — « Il faut que je sois parvenu au comble de l'insouciance — disait Stendhal — pour ne pas faire les Deux hommes. Cette pièce faite, j'aurai tout en abondance, société, argent, gloire, rien ne me manquera. » « Je n'ai qu'à faire les Deux hommes, et dans un an ou dix-huit mois, fai tout cela. » On remarquera cet indicatif, à la Perrette. « Je puis faire un ouvrage charmant intitulé Don Carlos en trois actes... Je crois voir, il est vrai, depuis que je crois savoir peindre, que tous les sujets seraient bons entre mes mains. » — « Pourquoi faites-vous des vers ? » demandait A. Scholl à Baudelaire. — « Pour pouvoir en lire », répliqua-t-il.
LE ROMANTISME ET l'hOMME DE LETTRES 8S
Quand donc cesseras-tu, perfide enchanteresse, De te jouer de moi par tes airs de tendresse ? Quand déposeras-tu ce sourire enchanteur Qui m'a séduit, hélas ! et déchiré le cœur? ' . . .
C'est la plus belle pierre du « monument ». On peut se risquer à dire que le piteux Nocturne n'aurait pas fait oublier les Nuits de Musset.
Un troisième... Mais à quoi bon continuer une insipide énumération de travers de jeunesse ? Il ne messied nullement d'ailleurs à qui médite un long et pénible voyage d'avoir, au départ, un sentiment légèrement exagéré de ses forces. Mais ce qu'il y a de particulier ici et de caractéristique, c'est l'idée ingénue qu'à cultiver « l'art sacré, l'art divin, l'art créateur », quelque chose se communique infailliblement à l'artiste de cette sainteté, de cette divinité, de cette puissance. Soyez disciple des Muses : ce sacerdoce à lui seul est une consécration. Vous faites partie alors du petit nombre des « élus », vous planez au-dessus du commun des mortels, vous sentez peu à peu que vous êtes d'une autre essence, infiniment supérieure. Nous avons eu entre les mains un exemplaire des Orientales, tout maculé, sali, noirci aux pages de Mazeppa. Que de fois le possesseur avait dû s'absorber dans la méditation de la pièce ! Il s'en était certainement enivré de longues heures ; et il ne s'était pas contenté de la lire et de la relire ; il l'avait annotée : « La plus belle du recueil, parce qu'elle est la plus vraie » ; et, en marge de la strophe :
Il traverse d'un vol sur tes ailes de flamme...
il avait écrit celle-ci, d'une contexture irrégulière et bizarre :