‹ Le romantisme et les moeursChapitre 33 sur 122 · Sébastien N**\ 26 ans · texte numérisé non relu

Sébastien N**\ 26 ans

Mon Ame, point d'effroi, Si tu sens du génie La morsure de feu !

Réjouis-toi plutôt, Ta gloire est infinie Et rayonne là-haut. C'est l'éternelle loi, La loi de l'harmonie :

Seul le poète est roi.

Seul le poète est dieu !

Au moins dans Mazeppa, il n'était question pour le poète que de royauté.

Quel que soit l'auteur de ces vers, car il nous est inconnu, il n'a pas trop mal traduit les secrètes pensées de la plupart des rimailleurs d'alors. Beaucoup de choses leur manquaient, mais ce n'est certainement pas la confiance. Et 1 on comprend les railleries dont ne cesse de les poursuivre notre ironiste parisien. « Du fond de mon àme prosaïque, merci, Seigneur, de nous avoir envoyé des hauteurs où tu résides les joueurs de lyre contemporains. C'est bien d'auprès de toi qu'ils viennent. Porteraient-ils toujours ainsi la tête dans le ciel, si ce n'était pour nous faire ressouvenir de leur céleste origine et de leur condition supra-terrestre? Laisseraient-ils dédaigneusement tomber de leurs lèvres sacro-saintes des paroles rares et nébuleuses, si elles n'étaient pas l'écho de tes oracles? S'envelopperaientils de manteaux légers et diaphanes, s'ils n'avaient pas fait partie autrefois du chœur de tes séraphins immatériels?... » L'ironie est cruelle, et elle est même dépourvue de charité. Mais les « joueurs de lyre » et leur attitude orgueilleuse et leur mépris transcendantal pour tout ce qui n'était pas eux ont dû prodigieusement agacer alors de fort honnêtes gens.

Car — et c'est la conséquence immédiate du sentiment que nous venons d'analyser — l'artiste romantique n'a que mépris, un mépris profond, incommensurable, pour quiconque n'est pas artiste comme lui, entendez pour « les bourgeois, les épiciers, les philistins », entendez pour les neuf dixièmes de la vulgaire humanité.

C'est chose si connue, quelques-uns des grands romantiques ont mis une obstination si ardente à proclamer cette haine, elle leur a inspiré de si véhémentes, de si truculentes et de si amusantes imprécations, qu'il est inutile de s'arrêter à prouver l'évidence même. Qui ne sait que Gautier et Flaubert n'avaient pas de plus vif plaisir que de « courre le bourgeois1 », que c'était pour eux une espèce de nécessité hygiénique et que, faute à leur indignation de pouvoir se déverser avec la verve et l'abondance que l'on sait, ils auraient été capables, le second surtout, de mourir d'une attaque de « bourgeoisophobie » rentrée-? « Nous demeu-

1. A. Cassagne, la Théorie de l'art pour l'art en France chez les derniers romantiques et les premiers réalistes. Paris, 1906. Le livre est à consulter sur toutes les questions auxquelles on touche dans ce chapitre. — Dans les Mémoires d'un suicidé (p. 206), Jean-Marc, rentrant en France, entend malgré lui la conversation de « deux blatiers », que le sort lui a infligés comme compagnons de route, et qui parlent... comme des blatiers. Notre héros a d'abord un vif mouvement de colère, mais il réfléchit : «Je m'apaisai en songeant judicieusement que la plupart de mes concitoyens jouissaient d'une bêtise au moins égale », et sur cette modeste et consolante constatation, il s'endort.

2. On sait que Flaubert signait quelquefois ses lettres : (lustavus Flaubcrtus, Bouryeoisophobus. — On demandait un jour à Philothée O'Neddy quand il publierait ses œuvres complètes : « Oh ! quand il n'y aura plus de bourgeois », répondit-il.

rons chez nous ; du haut de notre balcon, regardons passer le public et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien, crachons-lui sur la tête et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l'horizon *. » Ce mépris — dont la Correspondance de Flaubert offre des exemples sans nombre — manque par trop de véritable sagesse; et quand il s'ennuyait, Fantasio, avec beaucoup plus de simplicité philosophique, s'amusait à pêcher des perruques de princes. Il est vrai aussi que, poussée à ce paroxysme, la manie prend une ampleur, une envergure, un lyrisme qui servent à l'excuser chez l'homme qui d'autre part a écrit Madame Bovary. Mais qu'un grimaud, pour avoir barbouillé quelques méchantes lignes, ou même — cela s'est vu — pour avoir eu la velléité de les barbouiller, s'arroge le droit de « cracher »; lui aussi, sur la foule du haut de sa prétendue supériorité, voilà qui est ineffable de ridicule, et c'est le spectacle qu'à cette époque on a pu contempler bien des fois.

« Tu me demandes, cher cœur, ce que je fais loin de toi », écrit à sa maîtresse un de ces grimauds de vingt-cinq ans, momentanément exilé de Paris. « Je pense à toi, à ta beauté, je l'adore avec une ferveur religieuse, et surtout » — ce surtout est une chose exquise et il aura été certainement savouré comme il convient — « et surtout je me délecte au spectacle de la gigantesque, de l'incommensurable stupidité des hommes. Ce sont les pures délices dont s'enivre mon âme et qui hâtent le cours des boiteuses journées. Enfer et malédiction! sont-ils bêtes! sont-ils idiots!... » La litanie se devine : tout bon romantique doit être capable de la dérouler et la déroule en effet d'habitude

1. Lettre du 22 juillet 1842, à Ernest Chevalier. — Balzac proposait aussi quelquefois à Gozlan d'aller « cracher sur Paris ». Balzac chez lui.

avec une maestria à laquelle il convient de rendre hommage. On pense là-dessus qu'un malencontreux hasard a obligé notre jeune homme à un séjour dans quelque coin déshérité et perdu ,où pullulent goitreux et crétins; la vérité est que la lettre a été envoyée d'une délicieuse petite ville de la Touraine. — Et le crime de ces malheureux, si prestement jugés et exécutés? — C'est de ne pas s'intéresser outre mesure aux choses du romantisme et de ne pas connaître encore, « en 1837! cela est-il concevable? Plus de dix ans après sa publication ! », de ne pas connaître « l'Evangile des temps nouveaux », entendez la Préface de Cromwell! — Et de quel droit, s'il vous plaît, procéder ainsi à de générales et sommaires exécutions? — Du droit souverain, du droit imprescriptible et sacré de l'artiste qui porte des chefs-d'œuvre dans son cerveau, sans en avoir à la vérité écrit encore une ligne. <• Je n'ai pas encore couché sur le papier, comme dit cet imbécile de P***, un seul vers de mon drame, V Agonie de Charlemagne; mais je le possède tout entier dans ma tète; j'en vois les scènes principales, j'entends le grondement sonore de la voix des acteurs », et après tout n'est-ce point là l'essentiel? « ...J'ai aussi le plan d'une demi-douzaine de pièces lyriques, mais je ne suis pas fixé sur le genre de strophes à employer... Ce que je sais bien, c'est que tout cela fait dans ma cervelle un bouillonnement étrange et un tumulte d'enfer. Vrai Dieu ! quand ça sortira, ce sera beau ! » Mais « ça » ne sortit probablement jamais... C'était bien décidément un raffiné et un dilettante que cet exquis « flâneur » qui remerciait le ciel de l'avoir fait naître << en un temps si plein de distractions et si fertile en copieuses bouffonneries ».

Dans l'expression de ce mépris à la mode, comme toujours ceux-là se montrent les plus violents qui auraient euxmêmes besoin de plus d'indulgence. Il y a des plumitifs qui sont féroces.

J'entends autour de moi les plumes des confrères Egratigner la feuille où Ton doit tous les jours Transcrire bêtement quantité de misères, Lois, jugements, arrêts de ditférentes cours.

Leur application est chose merveilleuse ; Immobiles, muets, le nez sur leurs bureaux, Ils passent, disent-ils, une existence heureuse, De tout noble idéal imbéciles bourreaux !

Vils épiciers, bourgeois, ô philistins stupides !

Il ne bat rien de grand [sic) dans vos cœurs racornis;

Vos pensers sont mesquins, vos plaisirs insipides,

Des esprits généreux honnis, soyez honnis! etc., etc.1.

On a exécuté sur ce thème quelques milliers de variations. Inutile de mettre sous les yeux du lecteur la bonne vingtaine d'échantillons que nous pourrions lui en offrir. Tous ces exercices manquent par trop d'imprévu.

Mais leur pratique pourrait avoir des dangers.

Le principal est de faire prendre en aversion — exactement comme le romanesque, dont tout ceci n'est au surplus qu'une variété — « l'ensemble des occupations variées, mais également serviles, par lesquelles les misérables mortels doivent subvenir à leur quotidienne existence2 ». « Auner du calicot! quel supplice, quand on a enfourché Pégase! Vivre au milieu de commis prosaïques, toujours prêts à se moquer de mes sentimentales jérémiades ! En être réduit à se cacher derrière une pile de percalines pour faire des sonnets et des élégies!... Ah! que de plaintes exprimées dans mon journal, que je ne puis relire aujourd'hui sans quelque émotion, tant il contient de phrases à la Werther

1. Philippe M***, clerc de notaire, 26 ans, 1836. Cf. plus haut chap. ier, p. 15.

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