‹ Le romantisme et les moeursChapitre 35 sur 122 · Julien G***. 2b ans · texte numérisé non relu

Julien G***. 2b ans

influent. L autre est resté à Paris : il a écrit quelques vaguespièces qu'il n'a encore pu faire recevoir à aucun théâtre, mais « son tour viendra, il en est sûr ». En attendant, il est dépenaillé, et sa mine dit avec assez d'éloquence qu il ne dîne peut-être pas tous les jours.

L'ingénieur invite l'homme de lettres. Menu abondant et délicat, qu'un appétit trop aiguisé empêche évidemment le convive de savourer.

L'heure venue de se quitter :

« Alors, demande le bohème, tu retournes à tes fourneaux, à tes ouvriers...?

— Mais où retournerais-je ?

— Eh bien, mon cher, je te plains ! »

Et l'ingénieur d'ajouter, dans la lettre où il conte gaiement l'aventure a un ami :

« J'ai offert quelquefois à dîner, mais je n'ai jamais reçu de pareils remercîments1. »

Relisez là-dessus 1 Education sentimentale, et voyez ce que, tout au fond, pense Frédéric Moreau de ceux qui ne consacrent pas leur vie entière au culte de la littérature et de l'art, — entendez, pour lui et pour combien d'autres 1 à la pratique perpétuelle de la paresse et de la rêverie.

Et c'est ainsi que la littérature, au lieu d'engendrer l'union et l'harmonie, comme aux beaux jours légendaires d'Orphée, devient un instrument de désunion et favorise les discordes sociales. Méprisable, tout ce qui est bourgeois: méprisable, tout ce qui a le moindre caractère d'utilité ; méprisable enfin, tout ce qui est servile. « C'est un oiseau, le barde », comme disait ce pauvre fou de Petrus Borel ; et tout oiseau a horreur de la cage. L'artiste romantique gardera donc jalousement sa liberté, il se préservera scru-

Page 1