Pierre V***, ingénieur
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puleusement de tout contact profane. Et l'on en connaît en effet qui ont tout sacrifié à cet idéal avec une abnégation qu'il faut bien appeler héroïque. Mais on en sait d'autres aussi qui ont laissé ternir leur candeur première et leur robe baptismale. Ils auraient rougi d'être « ronds-de-cuir » dans un ministère ou une administration : ils n'ont pas rougi d'émarger au budget d'un régime cependant détesté. S'il nous est difficile de ne pas songer ici à Leconte de Lisle — à qui la pension qu'il accepta de l'Empire ne fait pas perdre sa noblesse .et sa grandeur — - c'est moins pour blâmer que pour plaindre. Jeune homme, le romantisme lui avait enseigné, comme un dogme, l'horreur de toute vie, de toute occupation bourgeoises. Dogme puéril : la réalité s'était chargée d'en faire la démonstration. L'histoire des lettres n'en aurait sans doute guère à citer de plus éclatante, et probablement aussi, de plus douloureuse.
Si fâcheuse que puisse être la conséquence, celle-ci l'est certainement encore plus, de « voir toutes autres choses peu à peu s'effacer et disparaître dans le rayonnement éblouissant de l'art », et de s'en targuer naturellement comme d'une rare supériorité. « S'il arrivait à quelqu'un de dire » devant Flaubert « que la religion, la politique, les affaires avaient un intérêt aussi grand que la littérature et l'art, il ouvrait les yeux avec étonnement et pitié... » On éprouve quelque peine à comprendre, en même temps qu'il vous vient une honte et une angoisse secrètes d'être malgré tout si bourgeois. Et l'on réfléchit en effet que ce n'est pas chez les artistes que se rencontre la pensée du siècle ; que, s'ils ne sont pas en dehors du mouvement des idées, ils suivent plutôt qu'ils ne précèdent, quoi qu'ils en aient pu croire et dire eux-mêmes ; et qu'il est bien significatif qu'un critique, étudiant le xixc siècle, ait pu consacrer un volume à ses poètes et à ses romanciers, et toute une autre série de
volumes, indépendants du premier et sans liens avec lui, à ses politiques et à ses moralistes.
Ce n'est donc pas un cas isolé que celui de Flaubert. Sans avoir les mêmes excuses que le grand romancier, beaucoup ont alors professé l'opinion ingénue que le monde n'existait qu'en fonction, pour ainsi dire, de l'artiste chargé d'en donner une interprétation personnelle. « Je travaille, et j'éprouve à travailler une joie délirante et comme un orgueil de dieu. 11 nous est arrivé quelquefois de nous plaindre du monde . Ignorants que nous étions ! imprudents ! ingrats ! Mais, cher, que serions-nous sans lui? L art sacré, comment pourrions-nous l'exercer? Ce qui doit excuser' le monde, c'est qu'il nous sert de modèle... » Cela a été écrit très sérieusement, le 18 mai 1847, par un « candidat à la gloire ». Et le correspondant, autre « candidat à la gloire » sans doute, de répondre : « Vous ne sauriez croire la joie que m'a donnée votre lettre, tant elle traduit avec netteté mes pensées les plus intimes ! Vous avez raison, il faut tout pardonner, parce crue tout peut nous être utile, tout peut nous servir. Ainsi considéré, tout devient intéressant, tout peut se justifier. Dans ce système, un imbécile lui-même a sa raison d'être... » Quand il écrivait ces mots, notre « candidat à la gloire » ne croyait certainement pas en donner pour sa part une preuve si directe et si frappante.
Ce qui est sûr aussi, c'est qu'avec ce « système » on est la victime toute désignée des plus fâcheuses erreurs. Le romanesque était pour « l'àme méconnue » la source du bonheur même : l'exaltation artistique sera presque l'unique consolation de l'homme de lettres romantique ; si bien qu'on n'hésitera pas à faire dépendre son bonheur de ce qu'il y a de plus capricieux au monde, de l'inspiration! « Tu ne me parais pas te réjouir infiniment, mon vieux Feydeau, — écrit Flaubert, — et je le conçois! l'existence n'étant tolé-
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rable que dans le délire littéraire. Mais le délire a des intermittences; et c'est alors qu'on s'embête1. » « Jours mauvais, jours noirs », gémit un autre. « Mélancolie, spleen, maux de tète, humeur de chien enragé... Le flot ne coule plus, la source est tarie... Mon travail n'avance pas. J'ai voulu m 'obstiner; j'ai refait quinze fois la même strophe : elle était pire à la quinzième fois qu'à la première. . . Je m'ennuie horriblement... Quand l'inspiration est sèche, je suis plus bète qu'une oie... Que faire? Rien. S'ennuyer, végéter, dormir comme une taupe ou bâiller comme un mollusque, en attendant qu'il plaise à l'Esprit de vous visiter à nouveau... Ah! quelle misère !2... »
Voilà où l'on en arrive fatalement, lorsqu'on fait de la littérature la raison unique, exclusive, de l'existence. L'inspiration manquant, tout manque à la fois. Rien n'intéresse plus l'artiste ; le monde entier lui semble désert, « inexistant », ou, comme disait plus simplement un autre, « il n'y a plus rien ». L'affirmation est excessive et le résultat fâcheux. Le pauvre et grand Flaubert écrivait, le 28 juin 1855, à son ami Bouilhet : « Sais-tu que ma mère, il y a six semaines environ, m'a dit un mot sublime (un mot à faire la muse se pendre de jalousie pour ne l'avoir point inventé)? Le voici ce mot : « La rage des phrases t'a desséché le cœur. » Elle avait raison, la mère du grand artiste, et nous n'en savons pas de preuve plus éloquente que certaine
1. Correspondance, III, 214, 1861. — Il écrivait à Max. Du Camp, en lui parlant de sa sœur agonisante (mars 1846) : « Quelle maison ! quel enfer! Et moi? J'ai les yeux secs comme un marbre. C'est étrange. Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon cœur, acres et dures; elles s'y cristallisent à mesure qu'elles y viennent. » Cf. encore les lettres du 4 août et du 18 sept. 1846; et dans le 2e vol. de la Correspondance les pages 188 et 358.
'. Georges R***, journaliste, 1842.
déclaration de Baudelaire ' , et que la vie elle-même du malheureux auteur des Fleurs du mal.
11 y a pis encore cependant. Et nous ne voulons pas parler de cette conception — romantique, s'il en fut — du génie, don fatal, cause d'isolement et source de misère, que Vigny
1. « Le goût immodéré de la forme pousse à des désordres monstrueux et inconnus; les notions du juste et du vrai disparaissent. La passion frénétique de l'art est un chancre qui dévore le reste... Je comprends les fureurs des iconoclastes et des musulmans contre les images... La folie de l'art est égale à l'abus de l'esprit. La création d'une de ces deux suprématies engendre la sottise, la dureté du cœur, et une immensité d'orgueil et d'égoïsme. » De V École païenne, 1851. — Taine écrivait, le 23 juillet 1873, à M. Georg Brandes: « Je connais mieux les romantiques anglais et les français que les allemands, mais je suis tout à fait de votre avis sur cette direction d'esprit : notre Hugo, qui en est chez nous le représentant attardé, est maintenant' un cerveau à l'envers; sauf deux cents vers, ses Contemplations, la Légende des siècles sont un mélange de folie et de parade, et rienne me déliait aussi fort que les charlatans mystiques. Vous avez très bien décrit et suivi dans toutes ses conséquences cette maladie intellectuelle; le délire ambitieux que décrivent les aliénistes et qui se complique fréquemment de mélancolie, de surexcitation nerveuse, de tics et de langueurs erotiques en est le fond. »
Le même philosophe disait encore, à propos des hommes de lettres modernes : « Partout le dégoût, l'abrutissement et la maladie, l'impuissance, la folie, le suicide : au mieux, l'exaltation permanente et la déclamation fébrile ; telles sont à présent les issues du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les entrailles, dessèchent le cœur, attaquent la moelle, secouent l'homme comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous l'a faite n'est plus assez solide pour résister longtemps à ce régime. » — Et on lit dans le Mal romantique de M. Seillière, p. 342 : « Un des maîtres de la psychologie contemporaine, M. Th. Ribot, abordait au cours d'une récente étude sur les passions, l'examen de la passion esthétique. Historiquement, dit-il, cette passion de l'art, — aveugle, sans limite, et presque intolérante, — est d'éclosion récente et on n'en trouve
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a si vigoureusement dramatisée dans son Moïse. Mais, sous le beau prétexte que le meilleur moyen d'exprimer les passions est de commencer par les ressentir, n'a-t-on pas fait du désordre, de l'inconduite et de la débauche le privilège, ou plus exactement, le droit même du génie1? N'alléguez pas que la méthode est risquée : Kean vous répondra que l'artiste n'est pas le maître, qu'il doit s'immoler, se crucifier pour son art. Et l'on sait si pour son compte le génial acteur hésite à s'offrir au martyre — en vidant intrépidement force pintes de rhum avec des filles et des matelots.
Or de ces extraordinaires théories, nullement inoffensives bien entendu, il a été fait des essais d'application. Comme Robert Greslou s'autorise des idées du philosophe Adrien Sixte pour séduire Charlotte de Jussat-Randon, de jeunes et hardis romantiques s'autorisèrent de littérature et d'art pour se livrer aux plus imprudentes et aux plus dangereuses expériences.
Ceux dont nous aller conter l'histoire2 n'avaient qu'une ambition et qu'un rêve : enrichir la littérature de la jeune école « déjà si riche ceper.dant », et donner des études de
^uère d'exemples avant le dix-neuvième siècle, avant que l'art ne fût devenu pour beaucoup un substitut de la religion défaillante. » Puis, ayant rappelé « combien facilement la passion estbétique glisse dans la pathologie », M. Ribot se refuse néanmoins à la suivre dans ce domaine, estimant qu'elle s'y anéantit... et il emprunte à M. G. Ferrero, — non sans quelque scepticisme, il est vrai — cette observation, que l'art contemporain, si souvent pessimiste, névrosé, macabre, satanique, est du moins une soupape de sûreté, un émonctoire, « une défense contre des tendances anormales qui finiraient sans cela par se transformer en actions ».
1. Cf. Emile Augier, Paul Forestier; Lemaitre, Impressions de théâtre, VI, 161; Paul Bourget, Discours de réception n V Académie française (1er vol. des Œuvres complètes, éd. Plon-Nourrit, p. 505), et Marcel Prévost, Lettres à Françoise, xxn.