‹ Le romantisme et les moeursChapitre 37 sur 122 · Elle se passe en · texte numérisé non relu

Elle se passe en

sentiments et de passions d'une précision si aiguë, d'une vérité si pénétrante, que la comparaison avec Shakespeare s'imposerait d'elle-même, ou du moins que « leur œuvre ne serait pas trop indigne du grand Will ». Même quand ils sont légèrement excessifs, cet entrain et cette confiance ne sont jamais pour déplaire dans la jeunesse. Malheureusement, pour réaliser leur beau rêve, nos jeunes ambitieux s'avisèrent d'une bien singulière, méthode. On se partagea « eii frères » le domaine des passions, entendez qu'on pratiqua avec diligence les sentiments dont il s'agissait de donner des descriptions exactes, et qu'on les vécut le plus abondamment possible.

« Pour goûter dans toute sa plénitude l'amère volupté des morsures de la vengeance », un de ces étourdis se laisse insulter dans une discussion qu'il a provoquée tout exprès, remet à quinze jours la réparation qu'il pourrait exiger tout de suite, attise avec soin le souvenir de l'affront — que ses amis ou plutôt S3S collaborateurs ne lui laissent pas oublier — et en arrive bientôt à une exaspération, à une fureur telles qu'il ne boit plus, ne mange plus, ne dort plus, et qu'il manifeste des symptômes nerveux d'une réelle gravité. Sur le bruit qui a couru de sa folie, son adversaire refuse de se battre : à son tour d'attendre. Son état devient plus inquiétant. Ce ne sont que trépignements, hurlements, accès de rage épileptique. Il essaie bien d'écrire, mais la machine nerveuse, trop rudement surmenée et secouée, refuse d'obéir. Au lieu d'une analyse froide, lucide, on a des spasmes de convulsionnaire et des frénésies de possédé.

Oh ! mordre, déchirer, broyer à pleines dents ! Entendre les sanglots de la bouche qui hurle!...

Sur mon ardente peau sentir, douceur exquise ! Couler à tièdes flots le sany que je méprise!...

- J'en voudrais prendre un bain, Je voudrais que ma main, Rouge de ce sang détesté, Sanglante demeurât toute l'éternité!...

Oui, je l'aurai ta chair, je l'aurai, je l'aurai ; Entre mes dents de* fer je l'entendrai crier

Comme entre des tenailles; Et toi, maudit, ployé sous mon genou vainqueur, Tu sentiras ma dague, au travers de ton cœur,

Descendre en tes entrailles.

C'est de la poésie de cannibale. D'observations générales, d'analyse, pas même l'ombre, naturellement. Le but était manqué. Notre pauvre romantique n'a même pas eu, poulie dédommager de tant d'ennuis, la consolation de laisser une bonne monographie de la vengeance ; et c'est un plaisir vif, au sortir de tout ce fatras et de toutes ces violences forcenées, de relire Colomba.

Il fallut de force le faire voyager, pour le distraire. Il était à peine parti que l'insulteur mourut subitement, d'un accident de chasse. L'insulté faillit en « crever de dépit ». Enfer et damnation! la vengeance lui échappait... Une bonne fièvre cérébrale fut le meilleur remède ; du coup, le passé fut liquidé ; et notre héros n'en garda plus qu'un vague souvenir. Trois ans plus tard, il épousait une charmante jeune fille qui avait été presque la fiancée de son adversaire. C'était une manière de vengeance ; et même on peut trouver qu'elle ne manquait pas d'esprit.

Mais le phénomène le plus intéressant de la jeune troupe ultra-romantique est certainement le couple de jaloux par persuasion.

On connaît ce passage de Celle-ci et celle-là, dans les Jeune-France. Ne sachant plus qu'inventer pour galvaniser une sensibilité qui en elfet se lasse bien vite, Rodolphe propose à Albert de faire la cour à sa maîtresse.

« Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement , de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble : comme tu es mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait admirablement bien ; il serait impossible de trouver rien de plus don Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et de plus adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous poignarde tous les deux, ce qui est très espagnol et très passionné. Qu'en dis-tu? »

C est presque le scénario de la comédie tragique dont furent victimes nos amateurs de psychologie romantique.

L'un d'eux, Raoul, avait pour maîtresse une fort jolie femme, « que le sort ridicule avait unie au plus bourgeois des fonctionnaires ». « Brune, vive, spirituelle, ardente, une taille de châtelaine — elle était donc à peu près conforme aux exigences de l'esthétique à la mode — des yeux à faire damner tous les saints » ; et son prénom, avantage appréciable aux yeux d'un romantique, était Malvina. Mais deux ans « font bien des brèches dans la passion la plus forte et lassent la tendresse la plus furieuse » : Raoul commençait à se fatiguer de sa liaison ; il accepta avec joie la proposition que lui lit son ami, Louis, de chercher à se faire aimer à son tour de Malvina. Jamais plus superbe occasion s'offrirait-elle de connaître la jalousie et d'en faire une étude comparée? A voir sa maîtresse courtisée par un autre, Raoul allait probablement sentir sa passion se raviver, c;t deviendrait jaloux; Louis de son côté se piquerait vraisemblablement au jeu et, repoussé ou accueilli, éprouverait lui aussi « l'horrible torture ». Ils pourraient comparer leurs impressions, ce serait merveilleux. Deux authentiques Othellos allaient disserter de la jalousie, sur expérience personnelle. Enfoncé, Shakespeare!

Entre les deux amis l'engagement fut pris, solennel, que

rien n'altérerait leur amitié, qu'il ne s'agirait jamais que de littérature et d'étude désintéressée de la psychologie, etc. La réalité se chargea de leur rappeler qu'on ne l'oublie jamais impunément et qu'il n'est romantisme qui puisse prévaloir contre elle.

Les débuts de la comédie furent agréables. Malvina était coquette : elle fut flattée des hommages de Louis, beau garçon d'ailleurs, un peu gâté, seulement par de précoces succès auprès des femmes, et dont la conquête passait pour difficile. Mais Malvina était fine aussi, et elle eut vite fait de s'apercevoir du rôle qu'on daignait lui donner dans toute cette affaire, et qui faisait d'elle l'enjeu d'une espèce de pari. Comme elle était en même temps très orgueilleuse, elle se vengea.

Elle commença par affoler littéralement nos deux apprentis psychologues. 11 n'y eut pas indifférence qui tînt : Raoul dut avouer & qu'elle n'avait jamais été si adorable et qu'il ne l'avait jamais tant aimée » ; et pour sa part Louis lui eut bientôt juré que, « s'il l'avait connue plus tôt, il lui aurait sacrifié avec enthousiasme toutes ses maîtresses ensemble; qu'elle l'avait guéri à tout jamais de l'ironie », etc., etc. Alors par une série savamment graduée de réticences et d'insinuations perfides, elle fit naître entre les jeunes gens la défiance d'abord, la haine ensuite. Certes, et l'on daignait bien en convenir, Raoul était aimable ; mais il y avait déjà bien long-temps qu'on l'aimait, et l'expression de sa tendresse commençait à devenir monotone ; puis la belle prestance, l'esprit, les qualités séduisantes de Louis n'étaient point choses à dédaigner. De son côté, Louis était incontestablement bien g-entil de l'avoir remarquée, et l'on était singulièrement charmée de ses attentions ; mais Raoul ne manquait pas non plus de beauté ni d'esprit ; et surtout, il était constant, il était fidèle : jamais l'affection de Louis.

si volage autrefois, offrirait-elle les mêmes garanties?... Trois mois après leur engagement solennel de rester indissolublement unis contre « la perfide Dalila », Raoul et Louis se seraient volontiers coupé la gorge pour elle. Le triomphe de Dalila n'avait pas été difficile, et il devait être complet.

Quand elle les eut amenés au point d'exaspération et de haine réciproque qu'elle avait jugé nécessaire, elle signifia simplement son congé à Raoul, avec un grand éclat de rire, retenant encore auprès d'elle le pauvre Louis, sans lui avoir rien accordé que le privilège d'effleurer de ses lèvres l'extrémité de ses doigts fuselés.

Le dépit, la fureur, le désespoir de l'amant ainsi congédié, on les devine. A l'ami félon qui lui avait volé le cœur de sa « divine maîtresse », il adressa un cartel. La littérature y avait sa part, comme on se souvient qu'elle l'avait dans les impressions de voyage de noces des jeunes épouses romanesques.

A toi, dont le mensonge et l'horrible infamie

M'ont pris le cœur de mon amie, A toi, des vils larrons le plus vil à coup sûr.

Immonde ruffian, impur Comme le grand cloaque, et dont la seule haleine

A suffi pour ternir ma reine, Ma reine de beauté, sur qui comme un serpent, etc.

A toi, lâche, félon, parjure, fratricide, Misérable sujet d'une haine homicide, J'adresse ce cartel, et que le fer décide

Qui de nous deux aura

L'exquise Malvina, etc.

« L'exquise Malvina » ne fut à personne. Raoul, grièvement blessé dans le duel, mal soigné peut-être, mourut

autant de rage que de sa blessure ; et quand, débarrassé de son rival, Louis crut qu'il allait toucher enfin au bonheur, l'exquise Malvina le congédia avec la même désinvolture dont elle avait usé envers Raoul et, non sans douleur, le guérit radicalement de sa fatuité. En s'engageant dans cette sotte aventure, nos deux héros n'en auraient même pas supposé la lamentable conclusion.

Quant aux fameuses notes de jalousie comparée, ou elles n'ont pas été écrites, ou elles ont été perdues. Vraisemblablement la perte n'est pas considérable.

— Cas exceptionnels ! est-on tenté de croire aussitôt ; folies de jeunesse ! — Et on a raison, si on veut exprimer par 'là que des conséquences aussi désastreuses ne sont qu'assez rarement sorties de ces théories ingénues. Mais, peut-on dire aussi, ce n'est vraiment pas la faute des théories enfantines, si 1 on n'a pas eu à enregistrer plus souvent des accidents de cette gravité; — et encore qu'en pouvons-nous savoir avec certitude? Il n'y a rien, en effet, que de logique dans tout cet exceptionnel lui-même. C'est où l'individualisme devait fatalement aboutir. Que chantaient donc alors les grands poètes? Leurs douleurs, leurs joies, leurs espérances, leurs amours, c'est-à-dire et d'un mot, toujours et partout leur « moi » L Leur lyrisme n'était que confidences. Il s'agit bien des sentiments généraux du cœur humain ! D'abord, qu'est-ce que cela veut dire : le cœur humain?

Page 1