Raoul E*", 27 ans
On demande à un troisième : « Et ce roman d'amour, quand nous le donnez-vous à lire? » Le futur romancier — trente-deux ans — hoche mélancoliquement la tête : « J'attendais une grande passion; elle n'est pas venue. Comment voulez-vous qu'on exprime convenablement ce qu'on n'a pas réellement senti { ? »
Nous pourrions multiplier les exemples. C'est comme une manie. Les écrivains prétendent . ne faire d'œuvres que « trempées dans la sanguine concentrée du souvenir » , et, toujours comme dit Barbe}" d'Aurevilly, ils sont convaincus que « les meilleures couleurs de leurs palettes ne furent jamais que le sang qui coula de leurs cœurs - ». — L'artiste, à ce compte, serait une espèce de martyr? — Parfaitement ; et la conséquence n'était pas pour faire reculer quelquesuns de ces énergumènes, si du moins il faut ajouter foi à leurs paroles. « J'ai bien réfléchi, je sais ce qui m'attend. Mais il m'est avis que nous, artistes, nous devons être comme saint Sébastien ; c'est un devoir pour nous de nous exposer à toutes les flèches pénétrantes et douloureuses des passions, pour bien en exprimer la vérité poignante, sanglante. » Et le correspondant de renchérir, comme il fallait s'y attendre : « Oui, nous devons être les saint Sébastien de l'art, nous pourrions même dire les saint Denis3...» On ne comprend plus.
Qu'il n'y ait là que ridicule et vanité — avec du danger, par surcroît — c'est ce qu'a bien montré Flaubert. « Quand on veut, petit ou grand, se mêler des œuvres du bon Dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l'hygiène, par se mettre dans une position à n'en être pas
i. Paul Q***, 1838.
2. Barbey d'Aurevilly, à Trébutien, à propos d'Une vieille maîtresse.