‹ Le romantisme et les moeursChapitre 40 sur 122 · Correspondance entre Jacques B*** et Henri M · texte numérisé non relu

Correspondance entre Jacques B*** et Henri M

la dupe. Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop l. » Vérités cruelles peut-être, assez élémentaires pourtant, semble-t-il. Le romantisme lit difficulté de les admettre ; mais sur ce chapitre, comme sur beaucoup d'autres d'ailleurs, c'est le romantisme qui avait tort.

Quand on croit dur comme fer à la sainteté de l'art et à l'incommensurable supériorité de ses ministres, il est assez naturel de demander pour eux à la société un traitement de faveur et des privilèges. Que l'admiration respectueuse des foules aille d'elle-même à « ceux que la Muse a honorés d'un sourire dès le berceau », que leur apparition soit « toujours saluée d'applaudissements enthousiastes », qu'ils ne marchent enfin, et pour ainsi dire, que « dans un cortège d'hommages » : autant de droits incontestables, à leurs yeux. Mais la gloire est une fumée dont on ne peut pas exclusivement se repaître, et il faut aux nourrissons des Muses des avantages plus solides et plus matériels. S'ils doivent leur talent à la société, à son tour la société leur doit les movens de cultiver ce talent, sans autres soucis d'aucune espèce. Et c'a été de bonne heure, en effet, leur prétention, à quelques-uns du moins, d'être « prytanisés », comme disait l'un d'entre eux, c'est-à-dire d'exiger de la société qu'elle pourvoie à leur subsistance, « en échange des plaisirs et des émotions qu'ils lui procurent ».

1. Correspondance. A sa mère, 15 décembre 1850. Il n'y a pas d'idée qui revienne plus souvent dans ses lettres.

Aujourd'hui la prétention paraît excessive et la preuve en est qu'à la dernière reprise qu'on en a faite, Chatterton n'a pas eu ce qu'on appelle une bonne presse l. Nous n'entrons plus dans ces sentiments ; ils affligent ou font sourire. L'état d'âme du personnage dans lequel Vigny a visiblement mis toutes ses complaisances suppose un mélange si bizarre d'orgueil, d'égoïsme, de naïveté et même d'indélicatesse, qu'on arrive difficilement à le plaindre, bien loin de le trouver admirable et héroïque, comme son père intellectuel entendait bien qu'il parût. Nous ne sommes plus à l'unisson.

On y était terriblement en 1835. La soirée du 12 février fut inoubliable ; moins triomphale à coup sûr, mais autrement émouvante et poignante que celle du 2o février 1830. « Quand on vint proclamer le nom de l'auteur, on resta debout pendant dix minutes ; les hommes battaient des mains, les femmes agitaient leurs mouchoirs. Jamais, depuis, je n'ai vu une ovation pareille ». C'est Maxime Du Camp qui le dit : et il a eu la bonne idée, après avoir constaté l'impression générale, d'analyser ses impressions personnelles. « Je n'avais pas parlé, je n'avais pas applaudi, j'étais terrifié. Je sortis machinalement de la loge : lorsque j'en

1. Cf. surtout la (Chronique théâtrale de M. Ad. Brisson, dans le Temps, du 11 février 1907. — Si vif qu'il ait été tout d'abord, l'enthousiasme ne fut pas universel; il y eut des protestations. D'après Barbier [Souvenirs personnels, 223), Balzac jugeait la pièce « bien absurde » et reprochait à Vigny d'avoir idéalisé « un affreux petit drôle, un plagiaire, un monstre d'orgueil et d'ingratitude ». Personnage et idées, il estimait tout cela c< trois fois faux et absurde », et l'on dirait qu'il pensait au personnage de Vigny quand il fait donner par Daniel d'Arlhez à Lucien de Rubempré (Illusions perdues) les énergiques conseils que l'on sait. — L'article de Jules Janin (Littérature dramatique, III) n'est qu'une démolition furibonde de la pièce ; et M. H. Parigot a dit son fait à Chatterton (Le Drame d'Alexandre Dumas, 333 sqqA Cf. encore, Brunetière, Evolution de la poésie lyrique, I, 294.

franchis le seuil, ma mère, qui avait les yeux rouges, me dit : « Qu'as-tu donc? » Le ton de sa voix brisa la torpeur dont j'étais enveloppé ; je voulus répondre et je perdis connaissance. » Il ne put donc accepter la proposition d'être présenté à Vigny. Eût-il été d'ailleurs en état de paraître devant le poète, il aurait encore dû décliner un honneur trop périlleux, trop redoutable pour lui : il fût tombé « foudroyé, comme devant un dieu».

Le narrateur était jeune, et la jeunesse, qui est toujours enthousiaste, ne le fut jamais plus qu'à cette époque ; on s'évanouissait encore facilement ; l'habitude enfin était assez répandue, nous le savons, de voir dans les poètes des créatures « supra-terrestres », comme disait l'ironiste parisien. Mais celui qui devait être le joyeux Labiche ne pensait pas et ne sentait pas autrement. « Je viens de voir Chatterton, — écrit-il en février 1835 à Leveaux, un de ses collaborateurs, — je suis encore tout palpitant, mon cœur saigne, comme broyé dans un étau. » Remarquez l'énergie de l'expression, comme celle de la phrase suivante. « Le drame de Vigny m'emplit. » Théophile Gautier avait donc raison de dire que toute « cette exaltation » provoquée par la pièce « était sincère », comme « plusieurs l'ont prouvé, sur qui, depuis longtemps, l'herbe pousse épaisse et verte ».

Que cet enthousiasme ait été prodigieux en effet, ou nous nous sommes bien mal expliqué, ou tout ce que nous avons dit dans les pages précédentes doit le faire comprendre. Chatterton réalisait à merveille, et avec une ampleur, une intensité où il n'y avait rien à désirer, le type même de l'artiste tel qu'il avait toujours plu au romantisme de se le représenter. Ce qu'Antony avait été pour la génération sociale, il l'était, lui, pour la génération littéraire. Il incarnait en perfection ses désirs, ses ambitions, ses prétentions surtout. Que les bourgeois aient applaudi une pièce qui les

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malmenait si rudement et avec un tel mépris, la chose n'a rien d'extraordinaire après tout ; mais que tous les poètereaux, tous les écrivassiers l'aient exaltée avec un enthousiasme voisin de la frénésie, c'était par trop naturel. En aimant Chatterton, c'était eux-mêmes qu'ils aimaient ; en célébrant son triomphe, c'était le leur qu'ils préparaient définitivement. De même qu'au temps de Corneille tout gentilhomme dut tressaillir d'aise au généreux, au vibrant défi que Rodrigue adresse à don Gormas, de même tout homme de lettres dut sentir « son cœur bondir dans sa poitrine » aux lamentations mélancoliques ou désespérées du pauvre auteur méconnu. La pièce était un avertissement et comme une menace à l'adresse de cette société qui avait le mauvais goût de ne pas donner à ses artistes la place à laquelle tous les artistes peuvent légitimement prétendre. Vigny connaissait ses confrères, et il les chatouillait au bon endroit.

L'amer et mélancolique plaidoyer eut un retentissement formidable, et les échos en furent longs à se calmer, — parce que depuis longtemps s'amassaient au cœur des artistes les sentiments qui sont la raison d'être de Chatterton, et qui n'attendaient que le moment favorable pour se manifester et faire explosion. Bien avant l'apparition de « l'auguste et sublime chef-d'œuvre», on entend déjà de toutes parts gronder de sourdes rumeurs. C'est le clan des écrivains qui est en effervescence. Ce qu'ils méditent, c'est un 89, mieux, un 93, à leur profit. De justes et de modérées qu'elles étaient autrefois, leurs réclamations deviennent maintenant excessives et elles vont frisant l'insolence. Ils ne revendiquent rien de moins qu'un traitement de faveur et des privilèges exorbitants. Lisez plutôt cette profession de foi naïve que Philothée O'Xeddy ne craint pas de prêter à un de ses personnages :

Si méjugeant très digne au fond de ma fierté De marcher en dehors de la société, Je plonge sans combat ma dague vengeresse Au cou de Tinsulteur de ma dame et maîtresse, Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront Chacal... Tout d'une voix ils me décerneront Les honneurs de la Grève ; et, si les camarades Veulent pour mon salut faire des algarades, Bourgeois, sergens de ville et valets de bourreau. Avec moi les cloûront au banc du tombereau. — Malice de l'enfer!... A nous la guillotine ! A nous qu'aux œuvres d'art notre sang prédestine ! A nous qui n'adorons rien que la trinité De l'amour, de la gloire et de la liberté!... Ciel et terre !... est-ce que les âmes de poète N'auront pas quelque jour leur revanche complète? Long-tems à deux genoux le populaire effroi A dit : laissons passer la justice du roi. ensuite on a crié, l'on crie encore : Place ! La justice du peuple et de la raison passe. Est-ce qu'épris enfin d'un plus sublime amour, L'homme régénéré ne crîra pas un jour : Devant l'Art-Dieu que tout pouvoir s'anéantis<e. Le poëte s'en vient ; place pour sa justice ' ?

Entrer dans la vie avec ces illusions prétentieuses, c'était courir au-devant des plus douloureux et des plus terribles conflits. Et, en effet, les froissements, inévitables peut-être, entre hommes de lettres et société, l'état d'âme roman-

1. Il n'est que juste de l'ajouter, dans une lettre à Charles Asselineau, du 23 sept. 18G2, Ph. O'Neddy déclarait qu'« il croyait pourtant avoir été d'une précaution oratoire suffisante, en prenant soin de griser outrageusement ses personnages, avant de les rendre coupables des énormes propos qu'ils débitent ». Mais ne serait-ce pas le cas de répéter l'adage : In vino veritas ?

tique n'a fait que les aviver, les exaspérer; il en a décuplé l'amertume.

Faut- il ajouter qu'ils n'avaient pas attendu le 12 février 1835 pour se produire, et même pour se produire avec une violence cruelle ? Deux ans auparavant, Escousse et Lebras s'étaient suicidés, et les déceptions littéraires n'avaient pas été étrangères à leur fâcheuse résolution ' .

Adieu, trop inféconde terre, Fléaux humains, soleil glacé ; Comme un fantôme solitaire, Inaperçu j'aurai passé.

Adieu, couronnes immortelles, Vrai songe d'une âme de feu ; L'air manquait; j'ai fermé mes ailes ; Adieu !

Là-desssus Béranger avait rimé une chanson que tout le monde savait par cœur et que chacun répétait, les yeux remplis de larmes :

Et vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

C'était un attendrissement général sur ces pauvres victimes, si misérables et si touchantes ; et c'est ainsi que dans son imprudente et maladroite pitié l'opinion publique semblait encourager ce qu'il eût été plus rationnel de proscrire.

Les conséquences ne s'en firent pas longtemps attendre.

1. Voir, sur ce double suicide qui devint tout de suite fameux, le Constitutionnel des 18 et 19 février 1832, et la Quotidienne du 20 février. Les partis politiques et religieux en firent une occasion de polémique. — Lire aussi les Mémoires du peintre Jean Gigoux (24-28), et consulter l'Annuaire historique de Lesur.

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Vient le coup de foudre de Chatterton, et les suicides littéraires de se multiplier avec une rapidité véritablement effrayante1. On entend partout le bruit des « pistolets solitaires ». C est à qui s'en ira « de la lamentable planète » avec le plus d'originalité et de fracas 2. L'un médite de se tuer en plein théâtre, au moment même où Chatterton s'empoisonne. Un autre mourra « devant sa fenêtre ouverte, au soleil couchant, la main sur la page où Chatterton exhale le plus généreusement son âme magnanime3 », — en oubliant de nous dire quelle est celte page <( séduisante et consolatrice ». Et c'est le nom de Chatterton qui revient avec une régularité impressionnante dans l'expression de toutes ces mélancolies ou de tous ces désespoirs.

Chatterton ! Chatterton ! Ame grande et sublime. Pauvre génie obscur que le monde ignora ! De ton cœur de héros nul n'a sondé l'abîme. Ils t'ont tous méconnu : le ciel du moins t'aura !

1. « Lorsqu'on n'a pas traversé cette époque folle, ardente, surexcitée, mais généreuse, on ne peut se figurer à quel oubli de l'existence matérielle l'enivrement, ou si l'on veut l'infatuation de l'ail poussa d'obscures et frêles victimes qui aimèrent mieux mourir que de renoncer à leur rêve — L'on entendait vraiment dans la nuit craquer la détonation des pistolets solitaires. Qu'on juge de l'effet que produisit dans un pareil milieu le Chatterton de M. Alfred de Vigny, auquel, si l'on veut le comprendre, il faut restituer l'atmosphère contemporaine ». Théophile Gautier, Histoire du romantisme, Reprise de Chatterton.

2. Cf. Monselet, Petits mémoires littéraires, chap. x, p. 96 sqq., Suicides d'hommes de lettres; — Maxime Du Camp, Mémoires d'un suicidé (214-226), et la plupart des recueils de poésies qui parurent alors depuis Joseph Delorme jusqu'à Elisa Mercœur et Roulland. — On connaît d'ailleurs le mot de Sainte-Beuve : « La manie et la gageure de tous les René, de tous les Chatterton de notre temps, c'était d'être grand poète et de mourir. »

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