Théophile Gautier, Préface de Mademoiselle de Maupin
PREFACE Vfl
essaierons de faire voir, par des faits précis, que si pendant la période romantique la société a prêté à la littérature, la littérature le lui a abondamment rendu.
C'est une démonstration difficile, nous le savons, très difficile même. On ne manquera pas de dire en effet : — Tous ces intoxiqués, toutes ces victimes du livre étaient de pauvres âmes dont la santé morale était déjà singulièrement compromise. La littérature a tout au plus été la cause occasionnelle de la chute, bien loin qu'on puisse lui reprocher d'avoir joué le rôle de cause efficiente. — Et il est vrai que rien n'est délicat comme ces questions d'influence. Il y faut une attention, il y faut des scrupules de tous les instants. Rien ne serait ridicule par exemple comme de faire porter au seul romantisme la responsabilité de tous les désordres et de tous les crimes qui, au premier abord, semblent s'être inspirés de lui. Et ce ne serait pas simplement ridicule, ce serait encore injuste. Des femmes pour tromper leurs maris, des maris pour être inlidèles à leurs femmes, n'ont pas attendu la prédication de la croisade contre le mariage ou la proclamation du droit souverain de la passion ; et il y a eu des mécontents, des déclassés, des <« ratés » de toute sorte, pour maudire l'institution sociale et se révolter contre elle, bien longtemps avant que fût prêchée la guerre sainte contre la société. Si des malheureux, qui ne furent jamais victimes que de leurs instincts dépravés ou des pires passions, ont été bien aises de