‹ Le romantisme et les moeursChapitre 46 sur 122 · P. de Musset, Biographie d A. de Musset · texte numérisé non relu

P. de Musset, Biographie d A. de Musset

2. Rodolphe B***, « Jeune-France », 1834. — Dans Romans et mariage, de Ferrière (I, 89), « trois ou quatre personnages à longues barbes et à longs cheveux » remuent un bol de punch « avec de grandes cuillers », et l'un d'eux, avec des intermittences dans la voix et des arrêts pareils à des hoquets d'ivresse, expose le programme de la bande. « Développons... les passions... oui... développons...

qui l'effleurent1. » Les autres facultés peuvent s'affaiblir, disparaître : la faculté d'être ému reste toujours forte, toujours vivante, parfois seule debout sur les ruines amoncelées autour d elle.

L'espoir me délaissa, puis l'orgueil, puis l'audace; Mais non la passion. Dans mon âme aux abois, Elle resta debout, nerveuse, âpre, tenace -.

De cette délicatesse et de ce raffinement qu'ils assurent naturels, volontiers les romantiques font-ils parade, — tout en se donnant comme les victimes d'une destinée de misère et de douleur. A les entendre, ce sont de vrais écorchés, comme disaient d'eux-mêmes les frères de Goncourt. « Ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse (le poète) jusqu'au sang3 », dit Alfred de Vigny ; et Stendhal ne tient pas un autre langage. « La moindre chose m'émeut, me fait venir les larmes aux yeux. — Un mot touchant, une expression vraie du malheur entendue dans la rue, surprise en passant près d'une boutique d'artisans l'attendrissaient

c'est cela... développons... les passions !... C'est là... la véritable philosophie... sociale... économique... cosmique... et cosmogonique... »

1. Henri V***, « poëte », 1836. — Un des caractères essentiels du romantisme est« l'infini besoin des sensations intenses». P. Bourget, Essais de psycholoç/ie contemporaine, article Flaubert. — Cf. dans Stendhal, Rome, Xaples et Florence, 418, et Promenades dans Rome. II, 282, la théorie de « l'instinct musical » ; et le même Stendhal citera avec admiration (Promenades dans Rome, I, 286) cette phrase du Journal d'un gentilhomme italien mort par amour : « Une âme épuisée pouravoir rêvé pendant une heure à la beauté céleste de la Vénus de Canova ou à un regard que sa maîtresse fixait sur un rival, est incapable de parler, même à un bottier pour commander une paire de bottes. »

2. Vers inédits, cités par Ernest Havet, dans sa Notice sur Philothée O'Xrd'ly. Paris, 1877.

3. Il le dit du poète [Chatterton, Dernière nuit de travail) ; mais on peut le dire de Vigny lui-même.

128 LE ROMANTISME ET LES MŒl'RS

< Uoizard-Bevle) jusqu'aux larmes. — Ma sensibilité est devenue trop vive. » Et de fait elle en vient '< à des excès qui, racontés, seraient inintelligibles à tout autre » qu'à un ami mtime, et même pour cet ami, « il faut parler longtemps ». Peut-être tout simplement parce que, à ce degré, la chose relève de la pathologie. Mais n'anticipons pas, et constatons sans plus qu'on n'est pas autrement fâché de passer pour ce qu'on appelle aujourd'hui, en langage médical, « un beau cas » .

Plus encore qu'à l'abondance et à la délicatesse, les romantiques, en fait de sensations, tiennent à la force, surtout àj la violence. Leur sensibilité n'est pas seulement ardente, elle doit être «frénétique », mieux, « volcanique ».

Leur état normal, c est d' « être en pleine et perpétuelle etFervescence ». Ils ont au cœur « des Etnas de sentiment et des Vésuves de passion ». Ils respirent toujours et donc exhalent

Ces effluves de l'eu Par qui l'on est démon, satyre, ange, homme... et dieu ' !

« Ils flambent, ils brûlent, ils jettent des laves 2 » ; ce sont eux qui le disent, et pourquoi ne pas les en croire? « Un insatiable besoin d'émotions dévore leur vie ; la passion les domine et rien ne saurait maîtriser ses transports :i. »

1. Vers inédits, cités par Ernest Havet, dans sa Notice sur Philot liée O'Neddy. L'auteur de cetle Notice, qui a bien connu O'Neddy, «lit de lui : « La liberté qu'il poursuivait n'était pas seulement la liberté politique, ni même la libre pensée : c'était la liberté du moi, ou plutôt son règne; l'imagination et la passion absolument déchaînées, contentes et sûres d'elles-mêmes dès qu'elles se sentaient grandes, et mesurant cette grandeur sur leur orgueil. »

■2. Adolphe P***, 1834. — Cf. le mot de Balzac sur Nathan : >• Il faisait de la passion ». Une Fille d'Eve, II, 548. C'est le romancier lui-même qui souligne.

3. C'est ce que dit George Sand de Ray mon de Ramière, dans Indiana ; et il est parlé dans le même roman de « l'empressement altierdes jeunes cerveaux qui regardent la passion comme un besoin

<( Il n'y a pas que les émotions douces qui fassent vivre, — dit Laurent à Thérèse, dans£7/e et Lui (chap. v) — : il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la vie. >> Et Laurent en effet est « toujours et partout attiré par la tempête. » (Ib . , chap. xm.) Passionné, volcanique, on n'est donc pas à moins un héros romantique. Didier, Raymon de Ramière, Bénédict. Antony, Valentine, Indiana, tous et toutes, ils sont à qui mieux mieux volcaniques et passionnés; et les disciples mettent naturellement leur honneur à ressembler de tout point à d'aussi excellents maîtres.

Il leur faut des émotions sans cesse renouvelées et de plus en plus intenses. C'est un appétit universel « d'enthousiasmes et de ravissements ». Dévie calme et douce, à sentiments profonds mais contenus, il ne saurait plus être et il n'est plus désormais question. Le calme, on le sait par Flaubert, c'est l'effacement, la langueur, l'atonie, autant vaudrait dire la mort. Agitation, fièvre, tumultueux appareil de vie frénétique, voilà après quoi l'on s'évertue. La mode est finie du mélancolique et du poitrinaire qui passe son temps à gémir et à soupirer, et qui se laisse mourir de consomption en levant vers le ciel des regards désolés et impuissants. Ce que l'on aime maintenant par-dessus tout, ce que l'on prise, c'est l'énergie passionnée et comme une espèce d'épilepsie sentimentale. Il n'y a pas de meilleur moyen pour faire rêver les jeunes filles et les jeunes

impérieux de leur organisation ». — Cf. les lettres dTIortense Allart de Méritens, publiées par M. Léon Séché, et celles de Mary Clarke, publiées par M. Edouard Rod {Bévue des Deux-Mondes, 1er et 1"> déc. 1908; 1er et 15 janvier 1909). Les derniers mots de Mary Clarke à Fauriel sont significatifs : « Pour de la modération, je l'exècre. » El ce n'est pas en effet la modération qui est la qualité maîtresse de ' cette correspondance. Cf. surtout la lettre de rupture (1er janv. 1909 p. 141).

Le romantisme et les mœurs. . 9

femmes, et Antonv le savait bien. Elles disent alors de vous ce que Thérèse de Verneuil dit de M. de Longueville : « Comme son front est empreint dune gravité mélancolique!... Gomme son langage est sérieux!... (Les points suspensifs dans le texte.) C'est un homme qui doit avoir un volcan dans le cœur. On raconte de lui mille aventures romanesques... des choses horribles, ma chère, c'est à faire frémir, à faire dresser les cheveux sur la tête... Un vrai lord Bvron !... Oh! ce doit être un homme passionné *. »

C'est l'idéal à la mode. On met à le suivre la diligence la plus attentive et la plus scrupuleuse ''. Toute cette frénésie en etlét, cette épilepsie, ce frénétisme et ce volcanisme sont choses moins naturelles que voulues, plus réfléchies qu'instinctives. C'est affaire de système plus encore que de tempérament personnel.

Jusqu'alors toutes les disciplines religieuses ou philoso^ phiques avaient recommandé dérégler et de contenir la sensibilité. Car enfin si elles sont principes inestimables d'activité, les passions deviennent trop facilement aussi prin-

1. Perrière, Romans et mariage, I, il. — Cf. ib. I, 101. « Oh ! oui, j'aime et celui qui est le roi de mon cœur est si noble et si beau!... lia le front si pâle sous ses tristesses poétiques... il se jette avec une telle énergie au-devant des émotions fortes et puissantes! »

2. « La plus grande maladie de l'âme, c'est le froid », disait Tocqueville. On n'a pas eu froid à l'âme, à cette époque. — N'est-il pas significatif aussi que \Ime de Staël ait écrit un petit traité : De l'influence des passions sur le bonheur '? — Un bel exemple d'hypertrophie de sensibilité pour cause de romantisme, est la vie de Barbey d'Aurevilly, vie « de « cérébral » qui a vécu par l'imagination l'existence qu'il ne put avoir dans la réalité..., individualité poussée à l'excès », qui « a voulu réaliser dans la pratique journalière de l'existence l'idéal romantique. Il en a souffert... Tout ce qui est désordre, « morbidesse », douleurs imprécises, agitations confuses, c'est à l'influence du romantisme qu'il faut l'imputer ». Ses premières œuvres témoignent d'une extraordinaire « hypertrophie de la sensibilité ». Eug. Grêlé, Barbey d'Aurevilly, passim.

cipes redoutables d'anarchie, de discorde intestine et de dissolution sociale; foyers de chaleur féconde, leur flamme peut également tout dévorer, tout consumer, tout rendre stérile. — Distinctions archaïques, distinctions subtiles, et que pour sa part le romantisme ne saurait admettre ' ! C'est un dog-me depuis Jean- Jacques : tout ce qui est de la nature est bon; les passions, étant de la quintessence de nature, doivent être ainsi ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. Elles sont preuve de force ; elles confèrent noblesse et dignité... Il faut donc les entretenir avec un soin jaloux et une sorte de piété. On connaît les passages de Jacques à ce sujet : ils sont significatifs.

« Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse ? » — Comme bien l'on pense, ce méprisant ils désigne les naïfs qui croient qu'il y a encore des devoirs et qu'il peut être bon quelquefois de résister aux impulsions de la nature. — « La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire ? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui dont la

i. Les dangers du régime avaient été déjà signalés nettement. « Il est malaisé de se résigner à passer la vie sans impressions vives, sans émotions nouvelles, et cependant il le faut, lorsqu'on veut s'engager dans une route raisonnable et ne pas risquer son repos et celui des autres. Alors, s'imposer un but, suivre une direction avec volonté, devient un régime presque nécessaire, dès qu'on a l'esprit un peu actif et développé. Mais quel but, quelle direction"? Voilà le difficile. La maudite question « A quoi bon ? » revient sans cesse... Il est presque indispensable de se proposer plus que sa propre et solitaire satisfaction. C'est l'avantage des occupations dont j'ai pris l'babitude... Sûrement, il y a une vie plus vivante, et la mienne est sans doute trop calme pour faire naître le talent. Mais j'aime mon repos. Je ne sais pas jouir des plaisirs achetés par l'agitation. » De Barante, Souvenirs, III, 4-i. A Mme Anisson du Perron, 24 sept. 1822. — Cf. encore Alletz, /<>.>• Maladies du siècle, surtout 4, il, 13.

prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les élans ? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement de mon sang- qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande ? Est-ce là les sensations d'un être faible ? Ils se croient forts parce qu'ils sont froids . »

Et encore, toujours dans Jacques : « Mais pourquoi seraitce une faiblesse que de s'abandonner à son propre cœur?... C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit pleurer sur soi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le feu sacré... Ce matin, je respirais avec volupté les premières brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs... J'avais envie de me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion de mon cœur... Oh! jamais je n'ai été si heureux ! jamais je n'ai tant aimé ! »

On entretint donc ses passions, on les cultiva avec un empressement admirable.

Tout le monde aujourd'hui veut être passionné,

écrit un de ces disciples éperdus, qui transportait sans façon dans la prosodie les libertés qu'il avait évidemment l'habitude de prendre avec la vie « si plate » des bourgeois ;

La passion est le lot de toute âme énergique ; Pour ne l'admettre pas, il faut être un classique, Et d'esprit et de creur un triste renfrogné '.

1. Philippe G"*, étudiant en droit, 183o. — On a bien mis en lumière les dangers de ces sophismes si chers aux romantiques. « Leur subterfuge le plus redoutable, parce qu'il est sincère, c'est de prendre et de donner leur débilité physique et morale pour un excès de force, leur maladie pour une exubérance de santé. Illusion qui procède de cette maladie elle-même! Ils l'ont si bien défendue qu'à la longue ils ont fait presque un lieu commun de cette assertion qui présente la prédication morale de Rousseau et de ses disciples comme une réaction saine et virile du sentiment et de l'instinct contre les

Il est possible que les « renfrognés » n'aient aucun goût pour le système ; ce qui est certain du moins, c'est qu'il inspirera toujours une espèce d'horreur à un classique. Si le classicisme consiste en effet dans le développement harmonieux de toutes les facultés sous le contrôle permanent et souverain de la raison, rien ne lui est plus opposé, on le conçoit, que l'habitude de débarrasser la sensibilité de contrôle et de frein, et de ne plus la laisser diriger que par « la folle du logis » '. C'est justement la pratique constante des romantiques, en cela fidèles à leurs principes. Pour eux, l'imagination n'était pas seulement la faculté maîtresse, c'était la faculté unique ; ils lui soumettaient la sensibilité : rien de plus naturel. Mais rien aussi de plus déraisonnable. De là les excès et les exagérations de toute sorte ; de là le ridicule, et malheureusement aussi les misères.

Le programme romantique était alléchant : les adhésions arrivèrent en foule ; on mit comme un emportement et une fureur à le pratiquer. Tout le monde voulut ressembler à ce Bouchardy, que ses amis avaient surnommé Cœurexcès du « rationalisme » philosophique... Ce rationalisme a ses défauts en effet ; « mais le romantisme, loin de les corriger, les accentue pour sa part... Un siècle et demi d'expérience nous permet d'affirmer aujourd'hui que le romantisme représente — en morale tout au moins — une régression bien plus qu'une réaction, un affaiblissement et non pas une convalescence ». Ernest Seillière, le Mal romantique, xn-xm.

1. « Transports fous, fiévreuses déceptions, étranges espérances, doutes ténébreux, foudroyants désespoirs, voilà ce qu'il y avait en lui. » Boulay-Paty, Elie Mariaker . C'est toujours la sensibilité affolée, Yimpotentia sui. Terrain admirable pour la neurasthénie et la

de-Salpêtre, et Jérôme Paturot put naître à la vie littéraire. « Jérôme Paturot était une de ces natures qui ne savent pas se défendre contre la nouveauté, aiment le bruit par-dessus tout et respirent l'enthousiasme. Se passionner pour les choses sans les juger, se livrer avec une candeur d'enfant aux rêves les plus divers, voilà quelle fut la première phase de sa vie. L'exaltation était pour lui un sentiment si familier, si habituel qu'il se trouvait malheureux dès que la sienne manquait de prétexte ou d'aliment. Avec de semblables instincts, Paturot était une victime promise d'avance à tQutes les excentricités. Il n'en évita aucune, et se signala plus d'une fois par une ardeur qui avait l'avantage de ne pas être raisonnée. Il admirait tout naïvement et s'engouait des choses avec une entière bonne foi ; il eût, en des temps plus farouches, confessé sa croyance devant le bourreau. » En France, au pays du bon sens et de l'esprit, il v a eu un moment où les Jérôme Paturot ont été légion.

folie finale. — Voyez encore Stello, de Vigny, dont on a pu dire sans excès de sévérité, que c'était ■< de la frénésie et de la manie romantiques concentrées. » Lasserre, le Romantisme français, 305. — « Pour goûter pleinement les audaces romantiques, il faut se reporter à un demi-siècle, étudier les causes qui produisaient la révolte, noter les cris de liberté s'échappant d'un certain nombre de poitrines, suivre au loin les prolongements des racines du vieil arbre, pénétrer le sens d'une époque fiévreuse dont le peu de souci dti ([n'en dira-t-on peut se résumer par ces deux vers :

Nous allons boire à nos maîtresses Dans le crâne de leurs amants.

(( On sourirait dans les salons d'aujourd'bui d'une telle frénésie ; monté sur le trépied de 1830, le poète pouvait tout oser, certain d'entraîner des croyants à sa suite. » Champfleury, les Vignettes romantiques, Préface, vu. — Le programme fut appliqué, on le sait : « Si les passions nous étaient données faciles, si l'ambition, les lois, la pauvreté, la convention, les préjugés ne les gênaient pas sans cesse, il faudrait l'ester jeune... Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale. » H. Allart de Méritens à Sainte-Beuve, Revue de Paris, 1er juillet 1907, p. 59.

« Oh! se sentir vivre! se sentir le cœur gonflé de force, débordant d'énergie ! l'entendre battre tumultueusement contre votre poitrine, à coups pressés et redoublés comme s'il voulait s'échapper de sa prison trop étroiteet se répandre sur l'univers tout entier !... Comme ils ont dû être heureux, ceux à qui leur destinée accorda d'éprouver des sensations profondes!... Qui saura jamais de quelles délirantes voluptés frémirent des âmes de conquérants comme Napoléon, ou de séducteurs comme don Juan ?... Etre don Juan ! être Napoléon !... Toujours avoir au cœur des frémissements! toujours vibrer de sensations nouvelles, oh ! voilà vivre!... ' »

Et voilà aussi le refrain qui, dans les confidences et les correspondances de l'époque, revient toujours avec une impitoyable et fatigante monotonie. Dans leur ineffable ingénuité, ces « possédés du sentiment », ces « frénétiques de la passion », comme ils aiment à s'appeler, s'imaginent volontiers que personne avant eux n'a connu <<■ dans leur plénitude les voluptés des émotions délicieuses ». De toute son àme on plaint, en les en méprisant un peu, ceux qui n'éprouvèrent point « tous les délires » — qu'évidemment le romantisme a révélés à l' humanité.

Nos aïeux, pauvres gens, n'ont pas vraiment vécu.

On dira qu'ils avaient de fringantes maîtresses,

Mais quand donc eurent-ils nos ardentes ivresses

Et la fougue des sens rudement déchaînés ?

Quand donc se sentaient-ils, comme nous, entraînés

Par un destin puissant vers ce divin martyre

Où, le cœur enivré, l'on gémit de délire,

Gomme au sein maternel on voit gémir l'enfant '-' ?.. .

1. Léopold A"*, « Jeune-France », 1836. — « Si senlir est vivre — écrit Berlioz à V. Hugo, le 5 mai 1840, après avoir lu les Rayons et les Ombres — , j'ai vécu beaucoup aujourd'hui. ■■

Page 1