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A. Kermel, Une âme en peine, chap. xv

3. Victor Escousse. — La jeunesse était autrefois plus courte, c'était une raison de la vivre le plus passionnément possible. Et c'est aussi l'excuse de la plupart de ces juvéniles folies.

« En ce temps-là, nous pensions que la jeunesse s'arrêtait à vingt-cinq ans, pas une minute de plus. Je me rappelle que cinq ans après, Jules Sandeaunous invita à dîner pour chanter le De Profundis et le Miserere de sa jeunesse. Il avait trente ans. Il prit ce soir-là un

chérir toujours sur le voisin, de paraître plus ému, plus vibrant que personne, d'avoir plus de frénésie et de volcanisme. Il était autrefois de la plus élémentaire convenance de cacher certaine partie de sa vie intime, on avait la pudeur de ses sentiments ; maintenant on en fait montre et on ne se préoccupe plus que de bien réussir l'étalage.

De tous ces ridicules, Berlioz, dans sa jeunesse et même dans son âge mûr, n'ëst-il pas un exemplaire accompli ? Sans qu'il se soit jamais rien passé dans sa vie de véritablement extraordinaire, que trouve-t-on cependant chez lui qu'exaspérations, grincements de dents, pâmoisons, rugissements, et tout l'attirail de la démence romantique ? Rien de raisonnable, d'équilibré, d'harmonieux, de classique, au beau sens du mot. Il est toujours hors de lui. toujours dans un extrême. « Ma vie ondule, — écrit-il à Humbert Ferrand, le 12 juin 1833. — Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant ; un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien. » Mais les jours de calme, de poésie, de rêve, sont de plus en plus rares, et c'est au contraire l'agitation, l'exaltation qui est bientôt devenue son état normal.

air plus fatal et plus byronien que s'il fût revenu de l'autre monde. « C'en est fait, nous dit-il ; j'ai dit adieu aux belles passions ; je me « tourne résolument vers les âpres devoirs de la vie ; voyez plutôt : « je n'ai plus un cheveu sur la tête ; désormais quand je souperai avec « mes amis, je ne jouerai que les Anacréon. » Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il eïàit sérieux dans cette comédie ; c'est que nousmêmes nous étions convaincus qu'il arrivait à son zénith. Aussi, tout en buvant à Jules Sandeau, nous faillîmes répandre une larme dans la coupe. C'est en vertu de ces perspectives sur la jeunesse que Camille Rogïerqui avait comme Jules Sandeau vingt-cinq ans, nous paraissait un patriarche. Aussi Théophile Gautier, qui cachait déjà son âge, disait qu'il ne comprenait pas que la jolie Cydalise pût s'acclimater avec un homme si vieux. » A. Houssaye, Confessions, I, 341.

Il y a dans ses moindres gestes un romantisme fougueux, un romantisme truculent, qui étonne même ses amis. On s'en amuse ; il devient une espèce de curiosité. Au théâtre, il pousse de tels soupirs, garde des silences si byroniens ou fait « strider » des rires si affreux, si convulsifs, qu'on le regarde avec une stupeur mêlée d'effroi. Il passe littéralement sa vie à être « foudroyé ». La chose lui arrive avec une fréquence, une régularité véritablement stupéfiantes. Entend-il du Beethoven dans un concert? Il écrit à sa sœur Nanci (29 mars 1829) : « Nous nous sommes trouvés six à demi-morts à la vérité de l'émotion que nous éprouvions. » Une audition de ïlphigénie en Tauride de Gluck le fait tomber en catalepsie. « On n'y tient plus... C'est épouvantable... Je ne pourrai jamais te décrire, seulement de manière à approcher un peu de la vérité, le sentiment d'horreur qu'on éprouve quand Oreste accablé tombe en disant : « Le calme rentre dans mon cœur [ ». Lit-il le Roi

I. A -sa sœur Nanci, 31 déc. 1821. — Voici, par le menu, les impressions que lui fait Beethoven. Les passages soulignés l'ont été par Berlioz lui-même : « Mes forces vitales semblent d'abord doublées ; je sens un plaisir délicieux où le raisonnement n'entre pour rien ; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître l'admiration ; l'émotion, croissant en raison directe de l'énergie ou de la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent souvent qu'un état progressif, qui doit être de nouveau dépassé. En ce cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement de tous les membres, un engourdissement total des pieds et des mains, une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition ; je n'y vois plus, j'entends à peine ; vertige... demi-évanouissement. » A trente ans passés, et toujours comme commentaire de Beethoven, il parlera, et très sérieusement, de mèches de cheveux arrachées, de rires stridents et de sanglots convulsifs. Cf. Boschot, la Jeunesse d'un romantique, 282. — M. Ad. Boschot a donc bien raison de dire de Berlioz : « Il fut le héros romantique le plus accompli. Musset, Vigny n'eurent qu'une crise de pas-

Lear de Shakespeare ? Il se roule sur l'herbe en poussant des gémissements inarticulés. A plus forte raison sera-t-il secoué d'émotions encore plus violentes, quand il s'agira d'une de ses œuvres, surtout en pleine période de gestation. « J'ai eu de la peine à dominer mon sujet », écrit-il à sa sœur Adèle, le 17 avril 1837, au cours de la composition de son Requiem. « Dans les premiers jours, cette poésie delà Prose des morts m'avait enivré et exalté à tel point que rien de lucide ne se présentait à mon esprit, ma tète bouillait, j'avais des vertiges. Aujourd'hui l'éruption est réglée, la lave a creusé son lit, et, Dieu aidant, tout ira bien. »

Il est comme un objet de mystérieuse horreur pour ceux qui s'intéressent à lui; il les inquiète, nullement fâché, bien entendu, de cette terreur secrète qu'il inspire. « Vous avez, lui dit naïvement Boïeldieu, une organisation volcanique au niveau de laquelle nous ne pouvons pas nous mettre '. » Quoi d'étonnant, au surplus? N'avoue-t-il pas à sa sœur Nanci que « sa poitrine est le foyer de passions inconnues à plusieurs et incompréhensibles pour tous les individus qui ne les ont pas ressenties2 »? Il est capable d'être « pendant trois mois de suite possédé du spleen jusqu'à en devenir comme un dogue qui prend la rage3 ». Le moindre chagrin lui fait pousser des jurons épouvantables.

sion ; Delacroix, Hugo furent des producteurs méthodiques, aussi ponctuels que des bureaucrates. Seul Berlioz eut vraiment « un cratère dans le cœur » ; seul il fut « volcanique ». Et il le fut même un peu exprès. » La Jeunesse <Viin romantique. Introduction, xi. — On peut voir dans un romande P. Foucher, Tout ou rien (1834), l'étude d'une âme de jeune homme, bouillante, passionnée, jalouse, exigeante, égoïste et sombre à la façon moderne.

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