O. Uzanne, La femme et la mode
affirmation, voici deux témoignages, parmi quelques ;mtres.
« Ne t'excuse pas, ma chérie », écrit dès 1834 une jeune femme, Louise B***, à son amie Marguerite T*** « ne te condamne pas surtout. Je te comprends si bien! Oui, moi aussi, j'aurais à te faire les mêmes confidences... Comme tu dis, mon cœur brûle, et il me monte par moments au visage de telles bouffées qu'il me semble que tout le monde doit être témoin de l'ardeur qui me consume. . . Oui, comme toi, j'aime, j'aime, et j'ai donné toute mon âme, je me suis donnée toute... Ah! l'enivrante chose! quelle douce, quelle profonde félicité ! Je ne vivais pas avant, car ce n'est pas vivre que d'avoir le cœur indifférent, le cœur mort... Il — c'est l'amant, bien entendu — il m'a révélé ma vraie nature, une nature de feu, comme il ne cesse de me répéter... Il m'appelle sa petite salamandre... N'est-ce pas que je suis folle de te conter tout cela ? Mais je t'aime tant de nous sentir toutes deux pareilles !... »
Et comme le lyrisme est volontiers bavard, notre romantique de bavarder interminablement, et d'entonner à la fin un dithyrambe — soufflé sans doute par son ami — en 1 honneur des écrivains qui avaient commencé à « faire circuler la flamme » . Elle tenait évidemment à justifier son surnom sentimental de « Salamandre ».
Une autre est encore plus explicite — et plus détraquée. On dirait d'une héroïne de théâtre ou de roman. Elle ne comprend la vie qu'avec l'amour, et elle ne comprend 1 amour que passionné, brûlant, « gorgé de délires ». « Passion ! Mot magique et qui fait rêver ! plein de félicités, d'oublis délicieux, d'extases!... Passion, passion adorable ! Je suis ta servante et ton esclave ! » Dans les pièces et dans les livres, aucune situation n'est pour elle assez poignante, assez déchirante, comme aucune déclara-
tion assez • adorante » ou assez vésuvienne. Il lui faut des éclats, des rugissements, des sang-lots et des râles — ou des pâmoisons et des évanouissements. Car « l'amour dévore et il brise », etc., etc. '. Ce fut le rêve alors de beaucoup de femmes d'être « brisées ». Elles n'étaient — ou ne se disaient — intéressées qu'à l'épilepsie commençante.
Le volcanisme sévit donc partout, et de façon si intense, qu'on se lasse assez vite de ses explosions et de ses ardeurs ; sa rhétorique devient banale, et la raillerie ne manque pas de s'exercer aux dépens du tout.
J'ai l'âme en feu, je suis volcan.
Je brûle, je souffle et je crache ; Autour de moi tout tremble, quand Mon cratère fait le bravache.
Pitié pour vous ! N'approchez pas, Si vous avez des allumettes -...
On devine si notre « flâneur parisien » devait s égayer à son tour d'une manie si ridicule en effet.
« 3 mai [1835]. — Il serait charitable de prévenir L*** que, selon toute vraisemblance, il recevra bientôt de tristes nouvelles de F***. A force de souffler, de cracher, moralement s'entend, de faire le volcan, comme il dit, F*** va sûrement éclater un de ces jours. Ce sera une belle explosion
1. Valentine R**', 23 ans, 1836. — Ces habitudes de style passionné conduisirent assez vite aux plus fâcheux excès, et « les bornes de l'austère pudeur » furent assez souvent cl assez facilement franchies par les disciples du romantisme. On nous dispensera d'en donner des preuves. Voir au surplus les deux chapitres, le Romantisme et l'amour et l'Aube du baudelairisme.
2. Les Volcaniques, saynète inédite, 1836, et dont nous n'avons trouvé que ce passage, cité dans une lettre inédite.
I i-6 LE ROMANTISME ET LES MŒURS
et les débris en seront curieux à contempler. « Je renâcle comme un vieux cratère », répète-t-il à tout propos. Il ferait peut-être mieux de dire, comme une vieille bouteille dont le contenu épaissi par le temps rencontre un goulot trop étroit. » — Que signifie la comparaison ? Renferme-t-elle une allusion et laquelle ? Impossible de le savoir, et on ne peut qu'en noter l'étrangeté obscure. — « Le pauvre garçon est sans mentir le plus curieux des phénomènes. A l'entendre, personne n'a l'épidémie si délicat, la sensibilité si vive, si aiguë, si souffrante. Il crierait, il hurlerait, et il ne s'en prive guère, de ce que les autres ne remarquent même pas ; il meurt de ce qui laisse son prochain dans la plus parfaite indifférence. Il me disait l'autre jour, avec un sourire sarcastique : « Personne ne sent plus rien, personne. Il n'y a plus de cœurs. » — « Il y aura toujours le vôtre », ai-je insinué sans sourciller. Il n'a rien répondu, mais il m'a fortement serré le bras, en levant les yeux au ciel.
« Son geste habituel est de se comprimer la poitrine à deux mains, pour neutraliser, à ce qu'il prétend, (il a fait autrefois des études de chimie et de physique) la poussée intérieure de son cœur, qui est formidable. Sans cette précaution, la cage thoracique (c'est encore de son style) éclaterait sous la pression du terrible viscère, tant il est gonflé, saturé de sentiments surhumains, de sensations inouïes, enfin d'un tas de belles choses romantiques. Et ce pauvre F*** avoue trente-cinq ans ! On n'a pas de pareils travers à cet âge.
« Bon pour ces blancs-becs de M***, de B***, d A*** et de S***. Ils sont d'ailleurs si amusants !... Tout est volcanique chez eux, tout, y compris la sottise. Mais ils ne s'en doutent pas, on les étonnerait beaucoup de leurMire, et c'est justement pourquoi il convient de leur être indulgent, comme
aux corpulentes, ventripotentes et ventricapaces matrones qui se serrent et se sanglent à devenir apoplectiques, afin d'avoir une taille de châtelaine. »
La pratique constante de cette exaltation et de ce dérèglement aboutit infailliblement à des résultats de deux sortes, les uns mélancoliques, les autres ridicules. Nous parlerons des premiers dans la partie de notre travail où il sera traité de la neurasthénie romantique ou mal du siècle, et c'est des autres qu'il sera pour le moment question.
A des sentiments extraordinaires et d'une violence forcenée, il fallait une expression également violente et forcenée. De là l'invention d'une rhétorique nouvelle, une des plus fâcheuses qui aient jamais été ; — les pages qui précèdent en ont déjà offert des exemples. S'il fallait en croire certains romantiques cependant, ce serait leur faire injure que d'élever le moindre doute sur leur sincérité. « Ne dites pas, je vous prie, — écrivait Philothée O'Neddy à Charles Asselineau, le 23 septembre 1862, — que Petrus Borel était seul sincère. » Nous savons, et abondamment, par ailleurs, ([non a reproché à l'auteur des Rapsodies de n'avoir jamais été qu'un cabotin ; et la vérité doit être entre ces deux appréciations extrêmes. « D'autres encore l'étaient (sincères). 0' Neddy réclame pour eux et pour lui-même. Il l'était on ne peut plus dans ses allures byroniennes et dans ses grands entraînements vers Monseigneur Don Quichotte. » C'est bien possible. On vivait alors dans une atmosphère d'enthousiasme et de fièvre. L'air grisait, et chacun avait sa part de l'ivresse générale. Mais on ne peut pas être toujours ivre, — quoi qu'en dise Baudelaire ; et comme
la vanité était intéressée à ce qu'on en offrît toujours au moins les apparences, résolument on se les donna1.
Il y a de l'artifice dans toute rhétorique, c'est par trop évident ; et à cela d'ailleurs rien à redire. Mais, et la chose est alors fâcheuse, cet artifice peut aller jusqu'à l'insincérité, jusqu'à l'improbité, jusqu'au mensonge. Or il semble bien que la rhétorique nouvelle soit trop souvent allée jusque-là.
Il ne saurait entrer dans notre dessein de l'étudier en elle-même et nous n'en pouvons signaler que ce qui intéresse directement notre sujet. Mais comment ne pas remarquer qu'un des caractères essentiels de cette extravagante phraséologie est justement l'exagération constante, l'exagération, énorme jusqu'à en être ridicule, de tout ce qui est sentiment ou sensation ? Un romantique doit toujours sentir, toujours frémir, toujours vibrer, c'est entendu ; or, le moyen d'être éternellement fidèle à un programme à ce point épuisant et excessif? La nature s'y refusant, et pour cause, on « masque la nature » et on la « déguise ». Puisqu'après tout et la plupart du temps on n'a que des sensations d'humble mortel, alors qu'il importerait à votre vanité de paraître avoir des sensations de demi-dieu, on demandera à tous les artifices possibles du langage de dissimuler cette pauvreté et de pallier cette impuissance. Gomme autrefois les précieux rivalisaient de recherche, de
1. Que toute cette ridicule exhibition de sensibilité coexiste avec le plus complet égoïsme et le plus intransigeant, c'est une vérité évidente d'elle- même et qui se passe de démonstration. Il faut savourer ces propos de Raymon de Ramière, dans Indiana. Noun vient de se tuer pour lui ; il sanglote, et à travers ses sanglots : « Pauvre Noun ! pauvre fdle infortunée! Elle s'est tuée afin de me laisser l'avenir. Elle a sacrifié sa vie à mon repos. » Et s'adressant à Indiana : « Ce n est pas vous, Madame, qui en eussiez fait autant!... » Les dieux ont toujours aimé les holocaustes.
raffinement et de subtilité, on rivalise maintenant de truculence et de volcanisme. Violences, exagérations, excès de toute sorte, on fait appel à tout, on abuse de tout. On s'excite, on se bat les flancs, on délire à froid. C'est le plus piteux des spectacles '.
Y eut-il jamais rien de plus ordinaire, de plus tristement banal que les amours d'Hector Berlioz et d'Harriett Smithson ? De la plus insignifiante des aventures, considérez cependant ce que peut tirer une volcanique cervelle. Il la voit, et la passion de s'abattre aussitôt sur lui. une
1. " Son défaut ide J.-J. Rousseau; fut d'avoir le cœur emphatique. Il sentait, mais il amplifia, jusqu'à paraître parfois ne plus sentir. » Guyau, l'Art au point de vue sociologique, 102. — Que dire alors de ses disciples? On sait à quels excès de bouffonnerie et de ridicule la rhétorique romantique en arrive avec un Alexandre Dumas, un Eugène Sue. ou un Frédéric Soulié. On peut puiser à pleines moins dans ces sources, inépuisables en effet. Voici deux exemples, absolument pris au hasard, dans le Conseiller d'Etat (I, 302 et II, 10 t de l'r. Soulié. « Camille, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon : n'importe! vous m'avez dit : Voilà où il faut que tu ailles ; j'irai. Le ciel ou l'enfer connaissent seuls le secret du cœur des femmes : n'importe ! pour vous je flétrirais le repos éternel d'un ange dans ce monde, pour vous, je goûterai les baisers impurs pendus en étalage aux lèvres d'une courtisane: vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avez voulu. ■ — Qu'est-ce que la foudre qui éclate à vos pieds? Votre père qui tombe mort à côté de vous? Un spadassin qui vous crache au visage? Un ami qui vous dénonce? Un fds qui lève la main sur vous ? Tout cela, c'est une douleur, un effroi, inattendus, poignans, atroces. Mais cette lettre ! cette lettre! mon Dieu! c'était partout qu'elle frappait à la fois, partout qu'elle enfonçait ses lignes frivoles comme autant de poignards. Camille l'avait lue sans s'arrêter ; une seule des horreurs qu'elle y découvrit aurait suffi à la rendre folle ; leur multiplicité la sauva. » — On peut citer aussi ce passage d'une des Saynètes de Paul Foucher, intitulée Fatalité.
Théodore. — Il est mort !... Rapt, adultère, inceste, parricide, pour cette femme j'ai tout commis et inutilement... que devenir ?... Commettre tous les crimes !... Et pourtant je ne suis point un scélérat... mais je vais le devenir!... (Il jette son fusil.) La fatalité qui m'a fait subir la peine de mes actions ne m'empêchera pas d'en
passion « infernale », naturellement, et telle que n'en éprouva jamais un cœar d'homme. Il étouffe, son cœur bat, sa tête bouillonne ; dès le premier jour il n'est pas loin de déraisonner. Il déraisonnera tout à fait, quand le temps et l'indifférence du doux objet auront avivé sa passion — en l'aigrissant. Il écume alors, il grince des dents ; il broierait un fer rouge entre ses mâchoires contractées par la fureur. Ce qu'il éprouve est terrible, et les damnés seuls peuvent le savoir ; mais au moins il a des sensations, il vit. « La musique est un art céleste, — écrit-il à Ferdinand Hiller, — rien n'est au-dessus que le véritable amour ; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre, mais j'aurai vécu... de souffrance, il est vrai, de rage, de cris, de pleurs, mais j'aurai... vécu... mon cher Ferdinand !... hors de moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable. » Les points suspensifs sont dans le texte ; et c'est nous qui soulignons les derniers mots, plus particulièrement caractéristiques, nous semble-t-il.
Raisonne-t-on en effet avec la torture ? raisonne-t-on avec l'enfer? Non; mais des cris, des sanglots, de brusques
recueillir le prix. Léontine est une belle femme, et je veux la posséder... Où est-elle?... Léontine !
Madame d'Ofelly. — N'approche pas !... qui que tu sois... n'approche pas!... Vois-tu? le tonnerre est tombé sur cet homme... Vois-tu ? C'est électrique...
Théodore. — Quels mots insensés !
Madame d'Ofelly. — Oui, vois-tu ce sang rouge dans ses cheveux blancs?... Tiens, regarde...! (Elle amène Théodore jusqu'au corps de M. d'Ofelly, puis s'enfuit avec des éclats de rire effrayants.) »
Il y a cependant mieux encore qu'Alexandre Dumas, Eug. Sue, Fréd. Soulié et Paul Foucher ; et c'est Amédée Kermel, l'auteur du roman, Une âme en peine. Il faut lire le chap. xn, le Bal, si on veut avoir une idée à peu près complète de la rhétorique romantique. Il y a là quatre pages merveilleuses, les chefs-d'œuvre du genre, à coup sûr. Voyez encore le chapitre xx, intitulé : Protégez-la, mon Dieu!
accès de colère et de révolte furieuses, voila tout ce dont on est capable, voilà surtout ce dont il importe de rendre les autres témoins. « Oh ! malheureuse, s écriait-il parfois devant ses amis, et même dans la rue, si elle pouvait comprendre un amour tel que le mien, elle se précipiterait dans mes bras, dût-elle mourir consumée de mon embrassement ! » Les amis devaient sourire et sans doute éprouver quelque gène. Quant aux passants, ils étaient certainement persuadés qu'ils venaient de rencontrer un fou.
Et ce qu'il y a de plus extravagant encore, ce qui devient tout à fait bouffon, c'est qu'il a eu beau être en proie à « un amour inexplicable dans ses effets, effrayant par sa violence, sa ténacité », ce cœur est si large, si profond, si volcaniqueenfin, qu'il y a place immédiatement pour une passion nouvelle. L'actrice n'est pas encore complètement oubliée que notre fougueux romantique élève un autel dans son cœur à une autre divinité, une pianiste cette fois. Malheureusement il vient à peine de lui adresser ses premières adorations et ses premiers hommages, qu'une inexorable fatalité lui ordonne de partir. Il partira, mais la rage dans le cœur, le blasphème à la bouche, comme il convient ; et de pardelà la frontière italienne, il fera entendre ce rugissement. « Puisse toute l'Europe s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler, pourvu que j'y sois, et que la tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans la flamme ! » Voilà les gentillesses qu'on écrit quand on a l'ingénuité déjouer au naturel les Lara et les Manfred. Toutes les rhétoriques sont fastidieuses : peutêtre en citerait-on difficilement de plus déplaisante.
Il est vrai que Berlioz réalise dans sa plénitude et sa pureté le type du romantique lâché à travers la vie ; et puis, il est... Berlioz. Sans doute; mais pour n'avoir pas l'excuse
du génie, d'autres ont été, ou plus exactement ont voulu paraître, tout aussi volcaniques ; ils ont eu la même rhétorique. Et l'on entend bien qu'il ne s'agit pas ici de littérature, mais de réalité. On en a déjà vu quelques exemples dans les pages qui précèdent. Rien ne serait facile comme de les multiplier. Nous n'en donnerons plus qu'un. Du reste, à quelques variantes près, tous se ressemblent.
« ...Si je t'aime, mon ange, si je t'aime ?... Mais tu es mon âme, tu es ma vie, tu es mon dieu... Mais tu m'es nécessaire comme la prière est nécessaire à l'âme, et la tempête à l'océan !... Oh ! je t'en supplie, mets-moi à l'épreuve ; dis-moi de faire pour toi l'impossible, et l'impossible sera fait... Veux-tu de la neige des glaciers, délicieuse, angélique enfant ? Commande, et je t'en apporterai dans le creux de ma main... Veux-tu de ces fleurs mystérieuses qui ne poussent que dans des régions inaccessibles? Ordonne, et j'y volerai; mon pied vainqueur foulera les plus sourcilleux sommets, et la fleur mystérieuse s'épanouira sur ton front de séraphin, plus mystérieux qu'elle et surtout plus beau... Car je t'aime, vois-tu, je t'aime, je brûle et je ne peux plus contenir les flots d'amour qui montent des profondeurs mystérieuses de mon âme et qui voudraient bondir jusqu'à toi, et qui voudraient te submerger '... »
Malgré la poésie dont ils déclarent presque tous que « déborde leur âme », nos romantiques amoureux sont faibles en général dans l'expression de leur bonheur; mais viennent le doute, la tristesse, la jalousie, la peur de la trahison ou la trahison, ils retrouvent aussitôt leurs avantages.
Celui dont nous venons de transcrire les enfantillages ridicules doit faire une absence de trois semaines. En vain lui a-t-elle promis de lui écrire souvent, le plus souvent