Pierre B***, étudiant en médecine
possible : cette séparation est une chose à quoi il ne peut se résoudre. N'y a-t-il pas là sujet de montrer le poing au ciel, maudire la fatalité et faire le dément ? Il se garde bien d'y manquer.
« Trois semaines, mon amour, trois semaines loin de toi ! trois fois sept jours et trois fois sept nuits sans t'entendre, sans te voir, sans me repaître à chaque instant de ta beauté ! Dis-moi, connais-tu supplice comparable ?... Oh ! Dieu m'a maudit!... Ces horribles moments vont être des éternités, des éternités de torture... Je vendrais mon âme à Satan pour qu'ils me fussent épargnés !.. . Quand je me mets en face de cette horrible chose : que je vais rester si long-temps loin de toi, je maudirais l'existence, je maudirais ma mère, je maudirais Dieu !... Hier j'ai erré toute l'après-midi comme une bête fauve, une bête traquée... J'allais, j'allais, hagard, sans savoir où, ne voyant rien, n'entendant rien, ne sentant rien qu'une douleur atroce dans ma poitrine, à la place de mon pauvre cœur blessé... Je semais autour de moi l'épouvante et la terreur, comme un être de ténèbres, comme un réprouvé, comme un maudit... Dans la forêt, 'j'ai hurlé, hurlé comme un démon... je me suis roulé par terre... j'ai broyé sous mes dents des branches que mes mains avaient arrachées... » Enfin, le pauvre garçon a eu presque une attaque d'épilepsie. « Alors, de rage, j'ai pris ma main entre mes dents ; j'ai serré, serré convulsivement; le sang a jailli et j'ai craché au ciel le morceau de chair vive... J'aurais voulu lui cracher mon
cœur
Nul doute qu'il n'ait paru le lendemain devant sa bienaimée, la main enveloppée de bandes et le bras en
1. Des lettres de cette force et de ce goût, il nous en est bien passé sous les yeux une demi-douzaine.
loi LE ROMANTISME ET LES MŒURS
écharpe, et, pour peu que la bien-aimée ait été romantique, nul doute qu'elle ne se soit sentie défaillir de joie et d'orgueil devant cette étrange preuve d'amour — qu'il eût été prudent de commencer par vérifier.
Il est déjà fâcheux d'être ridicule en parole ; c'est bien pis de l'être en action. Intrépidement les romantiques ont été l'un et l'autre.
De quel nom s'appelle, en bon français, l'habitude de voir Apennins et Caucase dans la moindre taupinée ou 1 Océan entier dans une goutte d'eau ? Avec leur perpétuel besoin d'émotions vives et fortes, et leur éternel désir de toujours vibrer, c'est cependant le travers où ils ne pouvaient pas ne pas donner à chaque instant. La réalité ne leur fournissant pas ce que réclame leur cœur toujours en mal de volcanisme, il faut que l'imagination vienne aussitôt à la rescousse ; et les voilà naïvement occupés à grandir, grossir, exagérer démesurément la réalité, comme ils en exagéraient tout à l'heure l'expression. Entre la sensation et le sentiment éprouvés, et la cause véritable du sentiment et de la sensation, il n'y a pas seulement disproportion presque toujours flagrante, il y a disproportion énorme. Dans ces cervelles échauffées, dans ces cœurs délirants, l'incident le plus vulgaire s'amplifie au point de devenir gigantesque, colossal, inouï. Qu'on se rappelle seulement les faits et gestes de Berlioz apprenant à Rome que Camille Moke le trahit. Le procédé lui a}ant réussi une première fois ', il le renouvelle. On jurerait, à l'entendre,
1. Cf. plus haut le cliap. sur le Romanesque, p. 42 . — Il dira luimême : « Tout cela ressemble à une contre-partie exagérée d'un
qu'il a passé la meilleure partie de son temps à être foudroyé et à se suicider. Il mande à Humbert Ferrand, le 30 août 1833 :
<( Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes ; il y a eu un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable sœur a déchiré : il y a eu des désespoirs de sa part ; il y a eu un reproche de ne pas l'aimer; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en m empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette !... désespoir sublime !... rires atroces de ma part !... désir de revivre en voyant ses terribles protestations d'amour!... émétique !... ipécacuana !... vomissements de deux heures !... il n'est resté que deux grains d'opium ; j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. »
Nous l'avons déjà dit, mais il faut bien le redire, il y a du Tartarin dans tout vrai romantique ou, si l'on aime mieux, du don Quichotte, c'est-à-dire une provision de comique sûre et assez abondante. Le lecteur n'a pas oublié le morceau de chair vive craché au ciel.
La manie est générale, — nous l'avons expliqué dans un chapitre précédent, — de tout dramatiser, de mettre partout du tragique, et du plus violent. On perd le sens de la mesure et de la finesse ; on s'emporte où il faudrait sourire ; on montre le poing au ciel quand il suffirait d'un imperceptible haussement d'épaules ; on prend des pavés pour écraser des mouches. Qu'une lettre ait quelques heures de retard : plus de doute, votre amie vous oublie ; pis encore, elle vous trahit ; oui, cela est sûr : trahison ! trahison !.. . On
roman byronien. » — Cf. dans les Confessions d'A. Houssaye, I, .'{fis. le chap. xiv : Profils d'amis.
saute aussitôt sur sa bonne plume, faute d'avoir à portée une bonne lame de Tolède ; on vomit contre l'infidèle des torrents d'insultes et de menaces; quelle prenne garde : toute injure veut du sang!... Et quand on a ainsi extravasé tout à son aise sa véhémence et son lyrisme, la lettre arrive, qu'on n'attendait plus. Elle est justement pleine de tendresse, de douceur, elle est exquise. On s'abîme alors en humiliations, en demandes de pardon éperdues ; on s'insulte à son tour, on s'arrache les cheveux, on se maudit; on jure à la fidèle amie de ne plus recommencer; — et la comédie reprendra de plus belle, au premier prétexte tout aussi plausible, et peut-être dès le lendemain 1. Tout bon romantique est de l'espèce de cet ineffable Desgenais, des Filles de marbre, de Théodore Barrière et Lambert Thiboust : « il a l'emballement chronique et puéril, l'emballement pour rien » 2.
Rien d'étonnant alors qu'il soit arrivé, aux beaux jours du romantisme, des aventures extraordinaires. On a dû les compter par douzaines. En voici une, la seule à vrai dire, dans ce genre, que nous connaissions ; mais qu'il y en ait eu quelques autres, c'est plus que vraisemblable.
Le jeune Edgar de B*** avait le malheur d'être « de complexion fort amoureuse et d'une invincible timidité ». Le pauvre garçon passait des journées entières à rimer des odes, des sonnets, des élégies ultra-romantiques, à ce qu'il paraît, pour toutes les jolies femmes dont il tombait immanquablement amoureux, sans jamais oser le leur déclarer. De là, par intermittences, des colères, des fureurs et des accès de désespoir « si terribles que, dans ces moments, il
i. Léonce A***, 1837. — D'incidents analog-ues à celui que nous venons de résumer, il y en a eu alors sans compter, et il nous en est bien passé sept ou huit sous les yeux.